09
Si Makoki, le vieil Indien à face de cuir, de la tribu des Cree, qui faisait le courrier entre le lac Dieu et le fort Churchill, avait connu l’histoire de nos deux héros jusqu’au moment où ils vinrent se repaître de la carcasse en partie dévorée du caribou, il aurait dit qu’Iskou-Wapou, la bonne Divinité des bêtes, veillait sur eux de façon toute particulière. Car Makoki croyait fermement aux dieux de la forêt, aussi bien qu’à ceux de sa propre hutte. Sans doute il eût fourni une version personnelle et pittoresque de cette aventure, qu’il aurait racontée aux enfants de ses petits-enfants ; et ceux-ci à leur tour l’auraient transmise à leur postérité.
Il n’est pas dans l’ordre de la nature, aurait-il argué, qu’un ourson noir et un jeune chien Mackenzie, mâtiné de Spitz et d’Airedale, se lient d’une pareille camaraderie. C’est donc que la Puissance bienfaisante qui préside aux affaires des quadrupèdes, eut l’œil sur eux dès le début. C’est elle — car Iskou-Wapou est une déesse et non un dieu — qui, ayant poussé Challoner à tuer la mère de Nioua, l’incita à attacher d’une même corde l’ourson et le chien, afin qu’en tombant dans les rapides ils échappent à la mort et trouvent l’un dans l’autre un sauveur et un ami. Makoki les aurait appelés Neswa-pawuk, les deux petits frères ; et en toute circonstance, il se serait coupé un doigt plutôt que de leur faire du mal. Mais le vieil Indien ne savait rien de cette épopée : ce matin-là il était à cent milles de distance, en train de marchander avec un blanc qui cherchait un guide. Il devait toujours ignorer qu’Iskou-Wapou se tenait à ses côtés en ce moment même, préparant le plan d’événements qui devaient avoir une si grande importance dans la vie des deux bêtes.
Cependant les inséparables déjeunaient gloutonnement. Profondément pratiques, au lieu de s’attarder au passé, ils s’absorbaient complètement dans le présent. Ces quelques jours d’aventures excitantes semblaient les avoir vieillis d’une année. Chez Nioua, le regret de sa mère perdait de plus en plus de son intensité ; et pour Miki, la perte de son maître ne comptait plus, au train dont allaient les choses.
Ce qui occupait une place prépondérante et nette dans leur mémoire, c’était la nuit dernière, leur lutte pour la vie contre les hiboux monstres, leur fuite, l’abatage du jeune caribou par les loups, et, pour Miki en particulier, sa brève et amère expérience avec la louve renégate. L’épaule lui brûlait à l’endroit où elle avait planté ses crocs. Mais son appétit n’en était pas diminué. Il grognait en mangeant, et se gorgea jusqu’à ce qu’il lui fût impossible d’avaler un morceau de plus.
Alors il se tassa sur les hanches et regarda dans la direction qu’avait prise Mahigune, c’est-à-dire vers l’est, du côté de la baie d’Hudson. Une immense plaine s’étendait entre deux chaînes semblables à des murs de forêts, dorés par le soleil matinal. Il n’avait jamais vu le monde tel qu’il lui apparaissait maintenant. Les loups avaient tué le caribou au bord d’un escarpement qui faisait saillie comme un pouce gros et court sur la forêt infestée de hiboux, et la carcasse gisait en contrebas dans une descente herbeuse qui dominait le paysage. De là les regards de Miki pouvaient plonger sous lui et devant lui, si loin que les merveilles aperçues finissaient par se fondre dans l’éclat du soleil et l’azur du ciel. Son champ visuel embrassait un paradis plein de promesses ; de vastes prairies, vertes et grasses ; une série de bosquets semblables à des parcs, avant-garde de l’autre grande forêt qui commençait au pied des chaînes lointaines ; des étendues couvertes de buissons et diaprées des riches teintes du mois de juin ; de-ci, de-là, des eaux scintillantes, et, à un demi-mille de distance, un lac qui semblait un miroir géant encadré dans la verdure empourprée des cèdres et des sapins.
Voilà donc où était allée la louve. Il se demandait si elle reviendrait. Il huma l’air, cherchant quelque odeur d’elle. Mais le désir de la revoir n’existait plus dans son cœur. Quelque chose commençait à l’avertir de la grande différence entre chien et loup. Pendant un instant, espérant encore que le monde lui tenait une mère en réserve, il avait pris une étrangère pour celle qu’il avait perdue. Mais il comprenait, maintenant. Les dents de Mahigune avaient failli lui briser l’épaule ou lui trancher la veine jugulaire.
Tebah-Gone-Gawin, la grande et unique loi, l’implacable norme de la survivance du plus apte, s’imposait à lui. Vivre, c’était combattre, c’était tuer ; c’était vaincre tout ce qui agite des pattes ou des ailes. La terre et l’air lui réservaient des menaces. Depuis la disparition de Challoner il n’avait trouvé d’amitié nulle part, sauf dans le cœur de Nioua, l’ourson sans mère. Et c’est vers Nioua qu’il se tourna maintenant, tout en grognant contre un oiseau des élans au gai plumage, qui voletait à l’affût d’un morceau de viande.
Nioua, dont quelques minutes plus tôt le poids ne dépassait pas une douzaine de livres, en pesait bien maintenant quatorze ou quinze. Son ventre était tendu comme les flancs d’un sac trop plein ; assis en plein soleil, il faisait le gros dos, se pourléchant les babines, copieusement satisfait du monde et de lui-même. Miki se frotta contre lui ; Nioua proféra un grognement de camaraderie, puis se roula sur le dos en l’invitant à jouer.
C’était la première fois que cela lui arrivait, et Miki, avec un jappement de joie, lui sauta dessus. Dans cette amicale escarmouche à coups de pattes, de griffes et de dents, ponctuée de grondements féroces par Miki, de grognements et de petits cris de goret par Nioua, ils déboulèrent jusqu’au bord de la plongée de terrain. De là jusqu’en bas il y avait bien une centaine de pieds ; c’était une pente gazonnée mais abrupte : comme des projectiles lancés par une catapulte ils dégringolèrent jusqu’à la plaine.
Pour Nioua, cette acrobatie n’offrait rien de désagréable : gras et rond comme il l’était, il roulait facilement. Mais il en allait autrement pour le cabot. Tout en pattes, en saillies de peau et d’os, il exécuta en tombant une telle série de contorsions, de boucles et de sauts périlleux, qu’en touchant la dure veine de schiste au bord de la plaine il était complètement étourdi et à bout de souffle. Il se remit sur pied, tout haletant, et pendant quelque temps le monde lui parut décrire une ronde écœurante. Puis il reprit ses sens, et aperçut son camarade à une douzaine de pieds de distance.
Nioua venait de faire une réjouissante découverte. Nulle créature au monde n’apprécie mieux une glissade qu’un ourson noir, sauf peut-être un jeune garçon sur un traîneau ou un castor sur sa queue ; et tandis que Miki remettait de l’ordre dans ses esprits dispersés, Nioua remonta délibérément à vingt ou trente pieds sur la pente, et se laissa de nouveau rouler jusqu’en bas ! La mâchoire inférieure de Miki en tomba de surprise. Nioua renouvela la manœuvre et l’autre en perdit la respiration. Cinq fois il regarda l’ourson grimper ces vingt ou trente pieds et s’ébouler sur l’herbe. À la dernière chute il bondit sur lui et lui donna une telle bousculade qu’elle faillit dégénérer en un combat pour tout de bon.
Miki entreprit ensuite d’explorer la base de la colline. Nioua le suivit par condescendance pendant une centaine de mètres tout au plus, mais refusa carrément d’aller plus loin. Parvenu au quatrième mois de son intéressante existence, le jeune ours était convaincu que la Nature l’avait fait naître pour lui donner le plaisir de se remplir indéfiniment le ventre. Manger était pour lui la seule et unique excuse de l’existence. Il avait une sérieuse tâche à accomplir pendant les quelques mois à venir s’il voulait maintenir le record de sa famille, et il se sentait rempli d’alarme et de révolte en constatant que Miki semblait disposé à abandonner la grasse et juteuse carcasse du jeune caribou. Du coup, il oublia toute idée de jeu et se mit à remonter la pente dans une disposition qui contenait cent pour cent d’esprit pratique.
Voyant cela, Miki abandonna son projet d’exploration et le rejoignit. Ils atteignirent le palier de la pente à vingt pas de la carcasse du renne et s’arrêtèrent derrière un amas de grosses pierres pour examiner leur provision de viande. Ils restèrent muets et immobiles de surprise. Deux hiboux gigantesques étaient en train de déchirer la carcasse.
Miki et Nioua les identifiaient avec les monstres de la sombre forêt d’où ils s’étaient échappés au péril de leur vie. Mais en réalité ceux-ci n’appartenaient pas à la race d’Ouhoumisiou et des pirates nyctalopes. C’étaient des hiboux de neige, qui diffèrent de leurs congénères en ce que leur vision est aussi perçante, en plein jour, que celle du faucon. Mispoul, le gros mâle, était d’un blanc immaculé, et sa femelle, un peu plus petite, était rayée de bandes d’un brun ardoisé ; leurs têtes rondes et l’absence de houppes d’oreilles leur donnaient une apparence terrifiante.
Mispoul, ses magnifiques ailes à demi étendues sur la carcasse d’Ahtik, déchirait la chair du caribou si gloutonnement que Nioua et Miki entendaient claquer son bec puissant. Sa femelle Niouish avait la tête presque enfouie dans les entrailles d’Ahtik. Leur aspect et le bruit qu’ils faisaient en mangeant auraient suffi à troubler les nerfs d’un ours plus âgé que Nioua ; celui-ci se tapit derrière une pierre, ne laissant dépasser que la tête.
Un grognement maussade se forma dans la gorge de Miki. Mais il le retint et s’aplatit sur le sol. Cette fois encore, le sang de son père, le chasseur géant, s’éveillait en lui comme une flamme. Cette carcasse était à lui, et il était disposé à la défendre. En outre, n’avait-il pas battu le grand hibou dans la forêt ? Mais ici, il avait affaire au couple. Cette constatation le fit rester coi une minute ou deux de plus, et dans ce bref intervalle il survint de l’inattendu.
Il vit Mahigune, la louve renégate, sortir des broussailles de l’autre côté de la pente. Le dos rentré, les yeux injectés de sang, sa queue touffue se dérobant dans une intention meurtrière, elle se glissa à travers le terrain découvert comme une ombre grise et rancunière. Si furtive qu’elle fût, elle agissait avec une grande rapidité. Elle s’élança sur Mispoul avec un grondement et un claquement de mâchoires qui incitèrent Miki à se tapir encore plus près du sol.
Les crocs de Mahigune s’enfouirent dans les quatre pouces de plumes qui formaient l’armure du hibou. L’oiseau avait été surpris, et sans l’intervention de Niouish, sa tête eût été séparée du tronc avant qu’il pût se mettre en état de défense. La chouette, sortant son cou ensanglanté des entrailles d’Ahtik, attaqua Mahigune avec un cri guttural et sifflant qui ne ressemblait à celui d’aucune autre créature vivante. Elle planta son bec et ses serres dans le dos de la louve, qui, abandonnant Mispoul, lança un coup de gueule féroce à son nouvel assaillant. Mispoul était sauvé pour un instant, mais au prix d’un terrible sacrifice de la part de Niouish. D’un seul coup bien dirigé de ses mâchoires à longs crocs, Mahigune avait littéralement arraché à la chouette une de ses vastes ailes. Dans le croassement de souffrance qui lui échappa, son mâle entendit sans doute une note d’agonie, car il s’enleva sur ses ailes, s’équilibra un instant, puis s’abattit sur le dos de la louve avec une force qui la renversa.
Le grand hibou lui enfonça profondément ses serres dans les reins, s’agrippant à cette partie vitale avec une ténacité vindicative et féroce. Dans cette étreinte, Mahigune, à son tour, sentit l’aiguillon de la mort. Elle se renversa sur le dos et se roula en tous sens, hurlant, mordant et griffant l’air dans ses efforts pour se débarrasser de ces lames de feu qui lui pénétraient de plus en plus profondément dans les entrailles.
Mais Mispoul tenait bon, roulant avec elle, la frappant de ses ailes géantes, refermant les serres dans une étreinte que la mort même n’aurait pu dénouer. Sa femelle agonisait sur l’herbe. Le sang s’échappait à flots du trou qu’elle avait au flanc. Sa vue était déjà obscurcie par l’approche de la mort, qu’elle tentait encore de voler au secours de Mispoul. Quant à celui-ci, héroïque jusqu’au bout, la mort même ne lui fit pas lâcher prise.
Mahigune se traîna dans les broussailles en bordure, et là seulement elle réussit à se débarrasser du cadavre du grand hibou. Mais elle conservait aux reins ses profondes blessures, et le sang lui coulait du ventre pendant qu’elle cherchait à atteindre le fourré, laissant derrière elle une piste rouge. Elle parcourut encore un quart de mille, puis se coucha sous un bouquet de sapins nains, où elle ne tarda pas à rendre l’âme.
Chez Nioua et Miki, — mais surtout chez le fils d’Héla, — cet âpre combat avait encore activé le subtil développement de leur compréhension du monde et la croissance de cette sagesse inoubliable qui naît de l’expérience, soutenue par l’instinct héréditaire. Ils avaient tué de petites créatures, Nioua, ses scarabées, ses grenouilles et ses frelons ; Miki, son lièvre ; ils s’étaient battus pour défendre leur vie ; ils avaient passé par des épreuves qui, dès le début, constituaient un jeu de hasard engagé contre la mort ; mais il avait fallu l’apogée d’une lutte comme celle qui venait de se dérouler sous leurs yeux pour leur ouvrir de nouvelles perspectives sur la vie.
Miki laissa passer plusieurs minutes avant d’aller flairer le cadavre de la chouette. Il n’éprouvait plus le désir de lui arracher les plumes dans un puéril accès de triomphe et de férocité. Des habiletés et des ruses nouvelles venaient de naître en lui. Le sort de Mispoul et de sa femelle lui avait fait sentir tout le prix du silence et de la circonspection ; il savait maintenant qu’il y avait au monde beaucoup d’êtres à qui il n’inspirait aucune frayeur et qui n’étaient nullement disposés à fuir devant lui. Il avait perdu son mépris et prudent et fanfaron des créatures ailées ; il avait appris que la terre n’était pas faite pour lui seul, et que pour y tenir sa petite place il devait lutter comme Mahigune et les hiboux. Et tout cela venait de ce que dans les veines de Miki coulait le sang rouge d’une longue lignée d’ancêtres combatifs qui eux-mêmes se rattachaient aux loups.
Chez Nioua le processus déductif suivait une marche toute différente. Sa race n’était pas agressive, sauf vis-à-vis de ses semblables. Elle n’avait pas l’habitude de faire sa proie des autres bêtes, et nulle ne la considérait comme une proie. Cette sécurité résultait d’ailleurs d’un pur accident de naissance, du fait qu’aucune créature de ce vaste domaine n’était assez forte, isolément ou en bande, pour venir à bout d’un ours noir adulte en lutte franche. Aussi la tragédie de Mahigune et des hiboux n’avait rien enseigné à Nioua sur l’art de se battre. Le seul bénéfice, peut-être, qu’il avait tiré de cet exemple était un redoublement de prudence. Et ce qui l’intéressait le plus dans tout cela, c’est que la louve et les deux oiseaux n’avaient pas dévoré le jeune caribou. Son souper était intact.
Il resta caché, ses petits yeux ronds bien ouverts à l’éventualité de nouveaux dangers, et regarda Miki explorer la scène du combat. Le chien alla du cadavre de la chouette à celui d’Ahtik, puis flaira lentement la trace de Mahigune vers la brousse. Il trouva Mispoul à la lisière du bois. Sans s’aventurer plus loin, il revint vers Nioua, qui s’était enfin décidé à se risquer en terrain découvert.
Miki dut bien courir une cinquantaine de fois dans la journée à la défense de leur garde-manger. Les oiseaux des élans glousseurs, avec leurs gros yeux, étaient les plus ennuyeux ; et le second prix de persévérance revenait aux geais du Canada. Deux fois une petite hermine à robe grise, aux yeux rouges comme des grenats, vint pour se gorger de sang, mais Miki s’élança contre elle d’un air si sauvage qu’elle ne revint pas une troisième fois. Vers midi les corbeaux du voisinage avaient senti ou aperçu la carcasse, et décrivaient des cercles au-dessus, en attendant le départ de Miki et Nioua. Plus tard, perchés au sommet des arbres de la lisière, ils firent entendre de rauques protestations.
Cette nuit-là les loups ne revinrent pas à la pente. Le gibier était trop abondant et ceux qui se trouvaient au-dessus de la gorge chassaient une nouvelle proie loin dans l’ouest. Une fois ou deux Nioua et Miki entendirent leurs hurlements à grande distance.
Ils passèrent encore cette nuit radieuse et étoilée à veiller et écouter, dormant à intervalles ; dans la douceur de l’aube grise ils retournèrent à leur festin.
C’est en cela que Makoki, le vieux courrier de la tribu Cree, aurait trouvé la preuve la plus convaincante de la présence tutélaire. Jours et nuits se succédaient, et la chair et le sang d’Ahtik développaient merveilleusement la force des deux bêtes. Au bout de quatre jours, Nioua était gras à lard ; il avait bien grandi de moitié depuis le jour où il était tombé du canot. Miki commençait à se remplir. On ne pouvait plus lui compter les côtes à distance. Sa poitrine s’élargissait, ses pattes perdaient un peu de leur gaucherie anguleuse, ses mâchoires se renforçaient de leur exercice sur les os d’Ahtik. L’ardeur du roquet au jeu diminuait en lui à mesure que s’affirmait l’impatience du chien de chasse. La quatrième nuit, le cri de la horde lui parvint de nouveau et suscita en lui une exaltation sauvage.
Pour Nioua, embonpoint était synonyme de bonne humeur et contentement. Tant qu’il restait de la viande, il n’était guère tenté de dépasser ce flanc de colline. Deux ou trois fois par jour il descendait au ruisseau ; le matin et l’après-midi, de préférence vers le coucher du soleil, il s’amusait à rouler du haut de la pente. En outre, il prenait l’habitude de faire sa sieste dans la fourche d’un jeune arbre.
Comme Miki n’appréciait pas du tout le sport du toboggan et ne savait pas grimper aux arbres, il passait le temps à s’aventurer de plus en plus loin au pied de la hauteur. Il aurait voulu que l’ourson l’accompagnât dans ses expéditions. Il ne se mettait jamais en route sans l’avoir supplié de descendre de son perchoir, ou sans avoir tenté de le détourner de l’unique piste tracée par ses allées et venues au ruisseau.
Cependant l’obstination de Nioua n’était pas de nature à provoquer entre eux un réel désaccord. Miki l’estimait trop pour cela. Si les choses en étaient venues à une épreuve décisive, et si Nioua avait pensé que Miki ne reviendrait pas, il l’eût suivi sans aucun doute.
Ce fut une autre cause, plus puissante qu’une vulgaire querelle, qui établit entre eux la première barrière sérieuse. Miki appartenait à une race qui aime à manger sa viande fraîche, tandis que Nioua préférait la sienne faisandée. Or à partir du quatrième jour, ce qui restait de la carcasse d’Ahtik se mit à mûrir rapidement. Le cinquième jour, Miki en trouva la chair difficile à avaler ; le sixième, cela lui fut impossible.
Nioua la jugeait de plus en plus délicieuse à mesure que la saveur en devenait plus forte et le parfum plus lourd. Le sixième jour, dans son enthousiasme, il se roulait dessus. Cette nuit-là, pour la première fois, Miki évita de dormir à côté de lui.
Le septième jour amena une crise. Ahtik empestait maintenant l’atmosphère. Son odeur, propagée par la douce brise de juin, avait attiré tous les corbeaux du pays. Elle repoussa Miki, qui s’esquiva comme un chien battu jusqu’au lit du ruisseau. Quand Nioua vint y boire après déjeuner, Miki le renifla un instant, puis s’arrangea pour augmenter la distance entre eux. En réalité il n’y avait plus guère de différence entre Ahtik et Nioua, sinon que l’un était immobile et l’autre en mouvement. Tous deux puaient la charogne : tous deux étaient décidément bien faisandés. Les corbeaux mêmes décrivaient des cercles au-dessus de Nioua, se demandant comment il se faisait qu’il marchât comme une créature vivante.
Cette nuit-là Miki dormit seul sous un massif de buissons dans le lit du ruisseau. Il était affamé et solitaire, et pour la première fois depuis plusieurs jours il sentait l’énormité et le vide du monde. Nioua lui manquait. Ses gémissements d’appel troublèrent à plusieurs reprises les longues heures de silence étoilé.
Le soleil était déjà haut quand Nioua descendit la colline. Il s’était acquitté de son déjeuner et de sa glissade matinale, et embaumait de pis en pis. Cette fois encore Miki essaya de l’entraîner, mais Nioua semblait obstiné à demeurer dans toute la gloire de sa condition actuelle.
Ce matin-là il était encore plus pressé que d’habitude de retourner à la plongée : toute la journée de la veille il avait dû donner la chasse aux corbeaux, et aujourd’hui ceux-ci redoublaient d’entêtement pour essayer de lui voler sa carne. Après avoir bu et poussé un grognement criard à l’adresse de Miki, il s’empressa de remonter la pente.
Sa piste pénétrait sur le palier en traversant l’amas de rochers à l’abri desquels Miki et lui avaient regardé la bataille entre Mahigune et les deux hiboux ; par mesure de précaution il s’y arrêtait toujours un instant pour s’assurer que tout allait bien en terrain découvert. Cette fois il eut un sursaut. La carcasse était littéralement noire de corbeaux.
Kakakiou et sa horde éthiopienne de nettoyeurs étaient descendus comme un nuage ; à grands battements d’ailes, échangeant force coups de bec, ils lacéraient la chair d’Ahtik comme une bande de déments. Un autre nuage planait dans l’air ; tous les buissons et arbustes du voisinage pliaient sous leur poids, et leur plumage de jais brillait au soleil comme s’ils sortaient d’un bain de rétameur.
Nioua en restait confondu. Il n’avait pas peur ; à maintes reprises il avait chassé ces voleurs poltrons : mais jamais il n’en avait vu autant. Ils lui cachaient complètement sa charogne. La terre même était noire aux alentours.
Il s’élança des rochers en découvrant ses crocs, comme il l’avait déjà fait au moins une douzaine de fois. Il y eut un bruit d’ailes étourdissant. L’air fut obscurci, et le croassement qui s’éleva de toutes parts pouvait s’entendre à un mille de distance. Mais cette fois Kakakiou et sa puissante équipe ne s’envolèrent pas vers la forêt. Leur nombre leur inspirait de l’audace. Ils avaient goûté à la chair d’Ahtik, et l’arome qui s’épanouissait dans leurs narines les enivrait et les affolait de désir.
Nioua était abasourdi. Au-dessus, derrière, tout autour ils tournoyaient, l’insultant de leurs cris rauques, et les plus hardis fondaient sur lui pour le battre de leurs ailes. Le nuage menaçant s’épaississait ; tout à coup il s’abattit comme une avalanche.
Il recouvrit la carcasse et ensevelit carrément Nioua. Celui-ci se sentit suffoqué sous la multitude emplumée et commença à se battre, comme il l’avait fait avec les hiboux. Les tenailles d’une vingtaine de becs noirs lui pincèrent les poils et la peau ; d’autres le piquaient aux yeux ; il crut qu’on lui arrachait les oreilles, et le bout de son museau fut ensanglanté en quelques secondes. Perdant le souffle, aveuglé, étourdi, abîmé de piqûres par tout le corps, il oublia Ahtik et n’eut plus d’autre désir que de gagner un terrain découvert où il pût courir à l’aise.
Concentrant toute sa force en un suprême effort, il se remit sur pied et chargea à travers la masse vivante qui l’enveloppait. À ce signal de défaite nombre des assaillants le quittèrent pour se joindre au festin. Lorsqu’il arriva à moitié chemin du bois où s’était réfugiée Mahigune, tous l’avaient abandonné, sauf un seul. Celui-là était peut-être Kakakiou en personne. Il s’était attaché comme un piège à la queue touffue de Nioua, et y restait suspendu avec une mortelle détermination malgré les cahots de la course. Il y demeura cramponné jusqu’à ce que sa victime fût assez loin sous le couvert. Alors il s’enleva lourdement et rejoignit ses congénères.
Si jamais Nioua avait senti le besoin de Miki, c’était en ce moment. Encore une fois, son point de vue du monde venait de changer complètement. Il avait été piqué dans une centaine d’endroits. Le corps lui brûlait comme du feu. Le dessous de ses pattes même lui faisait mal et rendait sa marche pénible. Pendant une demi-heure il resta caché sous un buisson, léchant ses blessures et quêtant l’odeur de Miki.
Puis il descendit la pente vers le lit du ruisseau, et parcourut dans toute sa longueur la piste tracée par ses allées et venues. Mais c’est en vain qu’il chercha de tous côtés son camarade. Il grogna et gémit, et essaya encore une fois de retrouver sa trace dans l’air. Il remonta le ruisseau jusqu’à une certaine distance, et le redescendit en courant. Ahtik ne comptait plus du tout maintenant.
Mais Miki était parti.