11
La Lune Volante, la mi-été profonde et somnolente, régnait sur toute la terre de Kiwatine. De la baie d’Hudson à l’Athabasca, et depuis les Hautes Terres jusqu’au bord des Grandes Solitudes, les forêts, les plaines et les marécages gisaient dans la paix et l’oubli sous les jours baignés de soleil et les nuits peuplées d’étoiles. Cette Mukou-Sawine d’août était la lune de la génération, la lune de la croissance, pendant laquelle la vie sauvage reprend toute sa plénitude. Car les pistes de cette région désertique, — qui embrasse un millier de milles de l’est à l’ouest et autant du nord au sud — étaient vides, plus que jamais, de vie humaine. Ses quelques milliers de chasseurs et trappeurs, avec leurs femmes et leurs enfants, s’étaient réunis dans les postes de la Compagnie de la Baie éparpillés sur ce domaine immense du croc et de la griffe, pour dormir, bavarder et se distraire pendant ces courtes semaines de chaleur et d’abondance, avant de recommencer les luttes et tragédies d’un autre hiver.
Pour cette gent forestière, la Mukou-Sawine constituait la grande récréation de l’année ; dans ces postes où ils s’assemblaient comme à une grande foire, ils contractaient de nouvelles dettes ou établissaient de nouveaux crédits, s’adonnaient aux jeux d’amour ou de hasard, se mariaient ou s’engraissaient en prévision d’interminables jours de privations et d’ennui.
Ainsi les êtres sauvages étaient rentrés temporairement en possession de leur monde. Le Wild était débarrassé de toute odeur humaine. On ne leur donnait pas la chasse. Les trappes ne s’ouvraient plus sous leurs pas, les appâts empoisonnés ne s’offraient plus sur leur passage. Dans les marais et sur les lacs, les palmipèdes cancanaient et croassaient sans craindre pour leurs petits en train d’éprouver la puissance de leurs ailes. La femelle du lynx jouait avec ses chatons sans renifler dans l’air la menace de l’homme ; celle de l’élan se plongeait hardiment avec ses faons dans l’eau fraîche des lacs ; les wolvérines et les martres se pourchassaient en folâtrant sur le toit des huttes et des cabanes abandonnées ; le castor et la loutre s’ébattaient et cabriolaient dans leurs sombres étangs ; les oiseaux pépiaient à cœur joie, et tout le désert bourdonnait du chant de la Nature telle qu’elle dut être conçue primitivement par quelque grande Puissance.
Une nouvelle génération de bêtes venait de naître. C’était une saison de jeunesse. Par dizaines et centaines de milliers, les nourrissons du Wild jouaient leurs premières parties, apprenaient leurs premières leçons, et grandissaient rapidement pour affronter les hasards menaçants de leur premier hiver.
L’Esprit Bienfaisant des forêts, prévoyant de l’avenir, avait pris ses dispositions en leur faveur. Partout régnait la prodigalité. Les airelles et les mûres, les sorbes et les baies du saskatovn étaient en pleine maturité ; les branches des arbres et les sarments des lianes ployaient sous leurs fruits, l’herbe poussait verte et tendre à la suite des pluies d’été. Les bulbes semblaient jaillir de terre, les bords des marais et des lacs foisonnaient de plantes comestibles, et sur les têtes et sous les pieds se vidait sans parcimonie la corne d’abondance.
Dans un pareil milieu, Nioua et Miki trouvaient de copieuses et continuelles satisfactions. Cet après-midi d’août, ils étaient couchés sur une plateforme inondée de soleil et dominant une vallée merveilleuse. Nioua, bourré de savoureuses airelles, était endormi. Miki entr’ouvrait à peine les yeux sur les brumes légères d’en bas. Vers lui montait l’harmonieux clapotis du ruisseau coulant entre les rochers et franchissant les amas de cailloux, en même temps que le doux et langoureux bourdonnement de toute la vallée.
Il sommeilla mal à l’aise pendant une demi-heure, puis tout à coup ses yeux s’ouvrirent et il se trouva bien éveillé. Son regard vif parcourut la vallée et se posa sur ce gros paresseux de Nioua, qui aurait bien dormi jusqu’au soir. C’était toujours Miki qui le maintenait en mouvement ; cette fois encore il lui lança deux ou trois abois rauques et mordilla une de ses oreilles.
« Éveille-toi ! semblait-il dire. À quoi penses-tu de somnoler par une pareille journée ? Descendons nous mettre en quête le long du ruisseau. »
Nioua se leva, étira son corps obèse, bâilla. Ses petits yeux nonchalants observèrent l’abîme. Miki se dressa et poussa le gémissement contenu et inquiet par lequel il intimait toujours à son compagnon le désir de se mettre en route. Nioua lui répondit, et ils entreprirent la descente du gouffre luxuriant.
Ils avaient maintenant atteint l’âge de six mois, et la taille d’un ours ou d’un chien plutôt que d’un ourson ou d’un roquet. Les pattes anguleuses de Miki prenaient forme ; sa poitrine s’était remplie ; son cou n’avait plus l’air trop faible pour son énorme tête et ses fortes mâchoires, et son buste s’était si bien développé en long et en large qu’il semblait deux fois plus gros que la plupart des chiens de son âge.
L’ourson avait perdu sa forme de parfaite boule, et pourtant son aspect, plus encore que celui de Miki, révélait qu’il avait quitté sa mère depuis un temps relativement court. Mais il s’affranchissait de cette humeur paisible, éminemment salutaire à son âge le plus tendre. Le sang de Souminitik commençait enfin à s’affirmer, et au moment de la bataille il ne cherchait plus un refuge, à moins d’y être contraint par une implacable nécessité. De fait, contrairement à la plupart des ours, il aimait à se battre.
Et, s’il existait une expression encore plus forte, on pourrait l’appliquer à Miki, vrai fils d’Héla. Malgré leur jeunesse, ils étaient déjà couverts de cicatrices capables d’enorgueillir un vétéran. Les becs et les serres des corbeaux et des hiboux, les crocs et les griffes des loups et des félins avaient laissé leurs marques, et sur les flancs de Miki un espace de huit pouces de long demeurait nu en souvenir d’une wolvérine.
Nioua, dans sa drôle de tête ronde, avait conçu, au cours des événements, l’ambition de vider à fond quelque jour une querelle avec un citoyen de sa propre espèce ; mais les deux occasions qui s’étaient présentées avaient été gâtées par le fait que les autres oursons étaient accompagnés de leurs mères.
Aussi, maintenant, quand Miki prenait les devants dans leurs excursions aventureuses, Nioua le suivait avec une autre incitation que le désir de trouver à manger, jadis son unique mobile. Cela ne veut pas dire qu’il eût perdu l’appétit. Il pouvait manger en un seul jour plus que Miki en trois, car deux ou trois repas quotidiens suffisaient à Miki, tandis que Nioua préférait n’en faire qu’un, mais ininterrompu de l’aurore au crépuscule. Même en marche, il était toujours en train de mâcher quelque chose.
Àun quart de mille en suivant le pied de la falaise, on rencontrait une coulée de pierres où s’égouttait un ruisseau minuscule ; là poussaient les plus belles mûres sauvages qu’on pût trouver dans tout le pays du Shamattawa. Grosses comme des cerises, noires comme de l’encre, gonflées à éclater d’un jus succulent, elles pendaient en grappes si épaisses que Nioua pouvait les cueillir à gueule comble. Dans tout le Wild il n’existe rien de plus exquis que ces fruits en pleine maturité, et Nioua s’était adjugé comme propriété personnelle le terrain où ils croissaient en telle abondance.
Miki aussi avait appris à avaler les mûres. C’est donc à la coulée qu’ils se rendirent cet après-midi, car on peut manger pareil dessert même avec le ventre déjà plein. En outre, pour Miki, l’endroit était fécond en ressources d’un autre genre. Il y avait là beaucoup de jeunes perdrix et lièvres, des nichées de volailles tendres, savoureuses et faciles à attraper en leur saison de rut, ainsi que de nombreux écureuils de diverses espèces.
Ce jour-là, ils avaient à peine pris leur première bouchée de mûres juteuses, qu’un bruit leur parvint sur la nature duquel il n’y avait pas à se tromper. Tous deux reconnurent aussitôt le froissement de ronces arrachées à vingt ou trente pieds au-dessus d’eux dans la coulée. Quelque voleur envahissait leur garde-manger. Instantanément Miki montra les dents, tandis que Nioua fronçait le museau en une grimace menaçante. Avançant à pas furtifs dans la direction du bruit, ils arrivèrent au bord d’un petit espace découvert et plat comme une table. Au centre se dressait un buisson de ronces d’un mètre à peine de circonférence. Et là, accroupi sur ses hanches, étreignant de ses bras les branches toutes noires de fruits, se tenait un jeune ours noir plus grand que Nioua de quatre bonnes pointures.
Dans cet instant de consternation et de rage, Nioua ne s’arrêta pas à ce détail. Il était à peu près dans l’état d’esprit d’un homme qui, rentrant chez lui, trouverait un étranger en pleine possession de son domicile et de tout ce qu’il contient. En outre, l’occasion se présentait pour lui d’assouvir son ambition, de ravir la lumière du jour à un membre de sa propre espèce.
Miki sembla sentir cet état d’esprit. En toute circonstance ordinaire, lui-même aurait pris l’initiative de la bagarre, et, sans laisser à Nioua le temps de bondir, il eût sauté à la gorge de l’impudent intrus. Mais cette fois quelque chose le retint ; ce fut Nioua qui partit comme un trait et atterrit en plein dans les côtes d’un ennemi qui ne s’y attendait pas le moins du monde.
(Si Makoki, le vieux coureur Cree, eût assisté à cette attaque, il aurait immédiatement trouvé un nom pour baptiser l’autre ours : Pitout-a-wapiskoum, ce qui veut dire, littéralement : Balayé de ses pieds. Peut-être, par abréviation, l’aurait-il appelé Pitou, car les Indiens croient devoir approprier les noms aux faits, et certes cette épithète s’appliquait parfaitement à l’ours inconnu.)
Pris entièrement au dépourvu, la gueule pleine de mûres, celui-ci roula sous la charge de Nioua comme un sac bondé, dans une déconfiture si complète que Miki, observant l’affaire avec un intérêt passionné, ne put retenir un jappement d’approbation enthousiaste. Avant que Pitou pût se rendre compte de ce qui lui arrivait, et tandis que le sirop de mûres lui coulait encore des babines, Nioua l’avait saisi à la gorge, et la partie était engagée.
Or les ours, et spécialement les jeunes, ont une façon de se battre tout à fait particulière, qui rappelle un crêpage de chignons entre deux dames bien assorties. Il n’y a pas de règles du jeu, absolument aucune. Pendant que Pitou et Nioua se cramponnaient l’un à l’autre, ce furent leurs pattes de derrière qui entrèrent en action, et la fourrure commença à voltiger. Pitou, qui était déjà sur le dos, aurait trouvé un avantage dans cette position de combat excellente pour un ours, si Nioua ne l’avait tenu férocement à la gorge. En l’occurrence, il y avait enfoncé ses crocs dans toute leur longueur, tout en éperonnant et raclant éperdument de ses griffes acérées.
En voyant le poil s’envoler, Miki se rapprocha, l’âme remplie de joie. Mais une des pattes de Pitou se mit en branle, puis l’autre, et les mâchoires de Miki se refermèrent avec un bruit sec. À maintes reprises les deux combattants roulèrent l’un pardessus l’autre, sans que Nioua desserrât les dents, ni qu’aucun des deux ne fît entendre le moindre gémissement. Les cailloux et la terre jaillissaient avec les poils, et des galets dégringolèrent à grands fracas dans la coulée. L’air même vibrait de l’ardeur de la lutte. L’attitude de Miki, tendu dans l’expectative, se nuançait maintenant d’un soupçon d’anxiété. Entre ces deux adversaires grattant et lacérant furieusement de leurs huit pattes, tournoyant et se déformant en contorsions de moulins affolés, il lui était à peu près impossible de discerner qui avait le dessous ; du moins il resta dans le doute pendant trois ou quatre minutes.
Puis il reconnut la voix de Nioua ; bien que très faible, il n’y avait pas à s’y tromper, c’était un braillement d’angoisse.
Étouffé sous le corps de Pitou, bien plus lourd que le sien, Nioua commença à comprendre, au bout de ces trois ou quatre minutes, qu’il s’était attaqué à plus fort que lui. Cette supériorité de Pitou provenait exclusivement de sa taille, car Nioua le dépassait en qualités combatives ; il continua de lutter, espérant un retour de fortune, jusqu’au moment où Pitou, l’ayant amené à la position voulue, commença à lui ratisser les flancs de haut en bas et de bas en haut avec une telle ardeur qu’il eût été à demi écorché en trois minutes si Miki n’avait jugé le moment venu d’intervenir. Même en cette extrémité, Nioua supportait sa torture sans hurler.
Une seconde à peine s’était écoulée, que Miki tenait Pitou par l’oreille et s’y agrippait d’une prise sauvage et terrible. Le vieux Souminitik lui-même aurait beuglé vigoureusement en pareille circonstance. Pitou lâcha un mugissement d’agonie. Oubliant tout le reste dans la terreur et la souffrance infligées par la chose inconnue et nouvelle qui tenaillait ce point sensible, il déchira l’air de ses cris, et sa lamentation spasmodique se prolongea en sons gutturaux.
Nioua comprit que Miki était entré en action. Il se dégagea de dessous le corps du jeune intrus, et pas une seconde trop tôt. Descendant la coulée au pas de charge d’un taureau furieux, arrivait la mère de Pitou. Nioua fila comme un trait à l’instant même où elle brandissait une de ses pattes pour l’assommer.
Ayant manqué son coup, la vieille ourse se tourna toute excitée vers son nourrisson qui continuait à brailler. Miki, allégrement suspendu à sa victime, ignora le danger qu’il courait jusqu’au moment où la mère de Pitou arriva presque sur lui. Il l’aperçut juste à l’instant où elle lançait une de ses longues pattes comme un bélier. Il esquiva le choc, et le coup qui lui était destiné atteignit l’infortuné Pitou sur le côté de la tête avec une telle force qu’il fut balayé de ses pieds et projeté comme une balle à vingt mètres en contrebas.
Miki n’attendit pas la suite. Vif comme l’éclair il avait disparu dans le fourré de ronces et dévalait la pente du petit goulet à la suite de Nioua. Ils débouchèrent ensemble dans la plaine, et pendant six bonnes minutes, continuèrent à galoper sans même prendre le temps de regarder en arrière.
Quand ils s’arrêtèrent enfin, la coulée était à un mille de distance. Ils s’assirent, haletants. Nioua, à bout de souffle, laissait pendre sa langue rouge. Couvert de poils arrachés, il saignait de nombreuses écorchures. Quand il regarda Miki, sa gueule prit une sorte d’expression douloureuse qui révélait sa conscience d’avoir été rossé par Pitou.