‹ Nomades du NordChapitre 12 sur 26 · 12

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Après la bataille de la Coulée, le couple exilé n’éprouva plus la moindre envie de retourner au paradis terrestre où poussaient des fruits si savoureux. Miki, du bout du museau au bout de la queue, était un aventurier ; comme les corsaires nomades de jadis, il ne se sentait vraiment heureux que lorsqu’il était en route. Le Wild l’avait repris corps et âme, et il est probable qu’à cette période de sa vie il aurait évité un campement humain avec autant de répugnance que Nioua. Mais dans la vie des bêtes comme dans celle des hommes, le destin joue de ses tours malicieux. Au moment même où les deux compagnons se dirigeaient à l’occident vers les vastes et mystérieuses régions du Grand Lac et du pays des rivières, les événements prenaient lentement forme et préparaient à Miki, fils d’Héla, les heures probablement les plus sombres de sa vie.

Pendant six semaines magnifiques et ensoleillées, les dernières de l’été et les premières de l’automne, jusqu’au milieu de septembre, l’ours et le chien, marchant toujours vers le soleil couchant, parcoururent la contrée du Jackson’s Knee, du Touchwood, de la Clearwater et du Lac Dieu. Ils virent bien des choses dans cette étendue de cent milles carrés dont la Nature avait fait son royaume de prédilection. En certains coins retirés ils découvrirent de grandes colonies de castors ; ils surprirent les ébats des loutres ; ils rencontrèrent si fréquemment des élans moose et des caribous qu’ils n’en avaient plus peur ; au lieu de les éviter, ils couraient hardiment dans les prairies et au bord des marais où ces animaux cherchent leur pâture. Miki apprit là cette grande leçon, que la griffe et le croc sont faits pour subsister aux dépens du sabot et de la corne ; car les loups y étaient en nombre ; une douzaine de fois ils les virent abattre leurs proies, et plus souvent encore ils entendirent leurs bandes en chasse. Mais depuis son expérience avec Mahigune, Miki avait perdu le désir de se joindre à la horde. Et quand ils rencontraient de la viande abattue, Nioua n’insistait plus pour s’attarder au voisinage. C’est que l’ours éprouvait le pressentiment instinctif de sa grande métamorphose, les premiers symptômes du Kouashka-Hao.

Miki ne put guère observer ce changement chez son camarade avant le commencement d’octobre. Alors Nioua devint de plus en plus inquiet, surtout quand survinrent les nuits fraîches et que le souffle de l’automne s’accentua dans l’air. C’était maintenant Nioua qui prenait la tête dans leurs vagabondages, et il semblait toujours chercher quelque chose, quelque chose de mystérieux que Miki ne pouvait ni sentir ni voir. Il avait cessé de dormir pendant des heures consécutives. Vers la mi-octobre il ne sommeillait presque plus, mais errait pendant la plus grande partie de la nuit aussi bien qu’en plein jour, mangeant, mangeant toujours, et humant continuellement la brise pour dénicher ce que la nature lui commandait de découvrir. Il fourrait sans cesse le museau sous les abatis d’arbres et dans les fentes de rochers, et près de lui Miki se tenait perpétuellement sur le qui-vive, prêt à attaquer l’être dont Nioua était en quête. Mais celui-ci ne semblait jamais trouver la chose fuyante qu’il cherchait.

Alors Nioua revint vers l’est, attiré par l’instinct de ses ancêtres ; il retournait vers le pays de sa mère Nouzak et de son père Souminitik ; et Miki le suivit. Les nuits devenaient de plus en plus fraîches. Les étoiles paraissaient plus lointaines, et la lune, au-dessus des forêts, avait perdu sa teinte sanguine. Le cri du plongeon recélait une expression mélancolique, une note de douleur et de lamentation. Dans leurs huttes et sous leurs tentes, les gens de la forêt, humant l’air des matins de gel, enduisaient leurs pièges d’huile de poisson ou de graisse de castor, fabriquaient leurs mocassins, réparaient leurs raquettes et leurs traîneaux ; car le cri du plongeon les avertissait que l’hiver descendait lentement du nord. Et les marais devenaient silencieux. La femelle de l’élan n’appelait plus ses petits ; au lieu de son meuglement, on entendait dans les plaines ou dans les « terres brûlées » la fanfare de défi des mâles et l’entre-choc mortel des cornes sous les étoiles. Le loup ne hurlait plus pour entendre sa voix. Les pattes feutrées couraient avec des précautions de chasse furtive. Dans toute la forêt, le sang recommençait à couler rouge.

Novembre arriva.

Peut-être Miki ne devait-il jamais oublier le jour où la neige fit son apparition. Il crut au premier abord que tous les volatiles du monde perdaient leurs plumes blanches. Puis il sentit sous ses pattes le mol et froid contact, qui fit circuler un feu nouveau dans ses veines et excita en lui cette joie sauvage et frissonnante avec laquelle les loups accueillent l’hiver.

L’effet produit sur Nioua fut tout différent, à tel point que Miki lui-même en fut affecté et attendit les suites avec une vague inquiétude. Dès ce premier jour de neige, il vit son camarade faire quelque chose d’étrange et d’inexplicable. L’ours se mit à manger des objets qu’il n’avait jamais pris pour aliments auparavant, à avaler des aiguilles de pin molles, à engloutir la pulpe sèche de souches pourries. Puis il pénétra dans une grande fente au cœur d’une falaise, et trouva enfin ce qu’il cherchait, une caverne profonde, obscure et tiède.

Les voies de la Nature sont étranges. Elle a donné aux oiseaux de l’air des yeux tels que les hommes n’en posséderont jamais, et aux bêtes de la terre des instincts qu’ils ne pourront jamais comprendre.

Nioua était revenu dormir son long sommeil dans le repaire même où Nouzak l’avait mis au monde.

Son vieux lit y était encore, un creux dans le sable fin, tapissé des poils que Nouzak y avait perdus ; mais l’odeur de sa mère s’était évaporée. Nioua se coucha dans le nid où il était né, et pour la dernière fois il poussa un tendre grognement vers Miki. Il semblait sentir l’attouchement d’une main douce mais inévitable, à laquelle il ne pouvait refuser d’obéir, et adresser à son compagnon un suprême souhait de « Bonne nuit ! »

· · ·

Cette nuit-là le Pipou-kestine, le premier orage d’hiver, s’abattit du nord comme une avalanche, avec un vent semblable au mugissement d’un millier de bœufs. Et dans toute l’étendue du Wild il n’y eut pas un être qui ne se tînt coi. Du plus profond de la caverne, Miki entendait les coups de bélier et les lamentations de l’ouragan, avec le sifflement de projectile de la neige fouettée devant l’entrée. Il se blottit tout contre Nioua, et se sentit bien content qu’ils eussent trouvé un abri.

Quand le jour fut venu, il s’approcha de la fente d’entrée. L’étonnement l’empêcha de proférer un son, mais ses yeux se dilatèrent au spectacle d’un monde si différent de celui qu’il avait quitté la veille. Tout était blanc, d’une blancheur éblouissante, aveuglante. Le soleil était levé et lui lançait dans les yeux ses milliers de flèches d’or. Aussi loin que sa vue pût atteindre, la terre semblait vêtue d’une robe de pierreries. Les rochers, les arbres, les broussailles reflétaient les feux du soleil ; la lumière vibrait au sommet des sapins, dont les branches pendaient bas sous leur blanc fardeau ; la vallée ressemblait à une mer lumineuse, tellement éclatante que le ruisselet qui la traversait encore en liberté y faisait tache et paraissait noir. Jamais Miki n’avait vu une journée aussi magnifique ; jamais son cœur n’avait battu comme en ce moment à la vue du soleil ; jamais son sang n’avait exulté d’une ardeur plus sauvage.

Il pleurnicha et revint en courant vers Nioua. Il aboya dans l’obscurité de la caverne et poussa son camarade du museau. Nioua émit un grognement assoupi, s’étira, souleva la tête un instant, puis se roula de nouveau en boule. En vain Miki protesta qu’il faisait jour, qu’il était temps de partir. Nioua ne répondit pas.

Au bout de quelque temps, le chien retourna à l’entrée de la caverne, et s’y arrêta pour voir si l’ours le suivait. Désappointé, il s’aventura sur la neige, mais, pendant une heure, il ne s’éloigna pas de la tanière à plus de dix pieds. Trois fois il revint à Nioua, le pressant de se lever et de sortir au grand jour. Ce fond de l’antre restait obscur, et le chien semblait essayer de faire comprendre à Nioua la bévue qu’il commettait à demeurer là croyant que c’était la nuit alors qu’il faisait plein soleil au dehors. Il perdait sa peine. Nioua entamait son long sommeil : il était à la lisière de l’Uske-po-a-miou, la terre de rêve des ours.

Àla longue, chez Miki, l’ennui et la tentation de planter ses dents dans l’oreille de Nioua firent place à autre chose. L’instinct, qui joue entre les bêtes un rôle analogue à celui de la parole raisonnable entre les hommes, s’agita en lui d’une façon étrange et déconcertante. Il y avait presque de la détresse dans son hésitation, son incapacité de rester en place et la façon dont il s’attardait à proximité de la grotte. Il revint vers Nioua une dernière fois, puis partit seul et descendit dans la vallée.

Il avait faim, mais ce lendemain d’orage lui offrait peu de chances de trouver à manger. Les lièvres étaient complètement ensevelis sous les abatis ou autres abris, et demeuraient bien tranquilles dans leurs nids tièdes. Rien n’avait bougé pendant les heures de tempête. Le chien ne rencontrait trace d’être vivant, et par endroits il enfonçait jusqu’aux épaules dans la neige molle. Il se fraya un chemin jusqu’au ruisseau, et ne put le reconnaître. Celui-ci était bordé de glace et sombre d’aspect. Sa voix même était transformée : son murmure actuel ne ressemblait guère au clapotis de sa chanson d’été et d’automne ; il y avait actuellement de la menace dans son gargouillement monotone. Quelque esprit ténébreux et renfrogné semblait avoir pris possession de lui, l’avertissant que les temps étaient révolus, qu’une force étrangère était venue imposer de nouvelles lois à la terre où il prenait naissance.

Miki lapa un peu d’eau avec précaution : elle était froide, glacée. Peu à peu s’imposait à lui l’idée que dans la beauté de ce nouveau monde, qui pourtant était le sien, ne battait plus le pouls ardent de la vie. Il était seul, seul ! Tout le reste était enseveli ; tout le reste semblait mort.

Il retourna vers Nioua et resta couché près de lui toute la journée ; et pendant la nuit suivante il ne bougea pas de la caverne. Il alla seulement jusqu’à l’entrée : il vit les espaces célestes illuminés d’étoiles et la lune qui montait comme un soleil livide. Les astres mêmes, dans leur froide et terrible tranquillité, ne ressemblaient pas à ceux qu’il avait connus. Et à leurs pieds la terre aussi gisait terriblement blanche et silencieuse.

Àl’aurore il essaya encore une fois d’éveiller Nioua. Mais cette fois il insista moins, et n’éprouva pas le désir de lui pincer l’oreille. Quelque chose était survenu, un événement qu’il ne pouvait comprendre, qu’il sentait sans le raisonner. Il fut pénétré d’une crainte étrange et de mauvais augure.

Il retourna à la chasse. Sous la gloire de la lune et des étoiles les lièvres s’étaient livrés à un carnaval de folie, et, à la lisière de la forêt, la neige, par endroits, était durcie sous leurs traces. Ce matin-là, Miki trouva à déjeuner sans difficulté. Il abattit sa proie et la dévora. Puis il en tua une autre, et une autre encore. Il aurait pu continuer indéfiniment, car, révélés par la neige, les refuges des lièvres constituaient pour eux de véritables trappes. Miki sentit renaître son courage et se ranimer en lui la joie de vivre. Jamais encore il n’avait fait une pareille chasse ni découvert un tel grenier d’abondance, pas même dans la coulée où croissaient les mûres. Il mangea jusqu’à satiété, puis rapporta à Nioua un des lièvres qu’il avait tués. Il déposa l’offrande devant son camarade et se mit à gémir. Mais il n’obtint de Nioua d’autre réponse qu’un soupir plus profond et un léger changement de position.

Dans l’après-midi, pour la première fois depuis plusieurs heures, l’ours se dressa sur ses pattes, s’étira et flaira le lièvre mort. Mais il ne le mangea pas. À la consternation de Miki, il tourna plusieurs fois sur lui-même et se rendormit dans son lit de sable.

Le lendemain, vers la même heure, Nioua s’éveilla encore. Cette fois il avança jusqu’à l’orifice de la caverne et lapa quelques bouchées de neige. Mais il se refusa de nouveau à manger le lièvre. La nature l’avertissait de ne pas déranger les aiguilles de pin et l’écorce sèche dont il s’était bourré l’estomac et l’intestin. Puis il se rendormit, et désormais ne se leva plus.

Les jours succédaient aux jours, et Miki se sentait de plus en plus abandonné à mesure que l’hiver s’accentuait. Il chassait tout seul. Pendant tout le mois de novembre, il revint chaque soir dormir avec Nioua. Celui-ci était comme mort, sauf que son corps était chaud, qu’il respirait et produisait de temps en temps de petits bruits de gorge. Mais cela ne pouvait satisfaire le vaste désir de compagnie, de fraternité sur la piste, qui s’érigeait de plus en plus impérieux dans l’âme de Miki. Il éprouvait pour Nioua une véritable tendresse. Durant les premières semaines de l’hiver, il lui rapporta fidèlement de la viande. Il ressentait un chagrin étrange, plus profond que si Nioua était mort. Car Miki savait qu’il était vivant, et ne pouvait s’expliquer ce qui lui était arrivé. Il eût compris la mort, et s’en serait éloigné d’une façon définitive.

Il arriva qu’un soir, ayant poussé sa chasse très loin, Miki renonça pour la première fois à retourner à la caverne, et dormit sous un abatis. Dès lors il lui devint plus difficile de résister à l’appel de l’aventure. Il s’absenta une deuxième nuit, puis une troisième. Vint un moment — c’était fatal — où l’entendement se fit jour à travers ses espoirs et ses craintes ; quelque chose l’avertissait enfin que Nioua ne voyagerait plus avec lui comme en ces glorieuses journées où, épaule contre épaule, ils affrontaient ensemble les comédies et tragédies de la vie. Elle n’était plus qu’un souvenir, cette existence épanouie dans la verdure et la chaleur et la lumière dorée ; le monde actuel, figé dans sa blancheur, ne recouvrait décidément que des choses mortes.

L’ours ignora le moment où Miki quittait la caverne pour la dernière fois. Peut-être cependant, au fond de son engourdissement, entendit-il un murmure de l’Esprit Bienfaisant l’avertissant de ce départ, car pendant plusieurs jours il y eut dans ses rêves une agitation inquiète.

— Reste tranquille et dors ! disait sans doute l’Esprit. L’hiver est long. Les rivières sont noires et froides, les lacs sont parquetés de glace, et les cataractes gelées ressemblent à des géants blancs. Dors ! Miki doit suivre sa route, comme les cours d’eau vers la mer. Il est chien, et tu es ours. Dors !

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