13
Depuis un laps de temps considérable, aucune région du Nord n’avait été dévastée par un orage comme celui qui suivit de près les premières chutes de neige, à fin novembre de cette année dont on parlera longtemps sous le nom de Kusketa Pippoune (l’année noire), l’année du grand froid soudain, l’année de disette et de mort.
Il éclata une semaine après que Miki eut quitté le repaire où Nioua dormait si profondément. Pendant tous les jours précédents, la forêt gisait sous son blanc manteau, mais le soleil resplendissait, la lune et les étoiles se détachaient comme des lampes d’or dans la pureté du ciel nocturne. Le vent venait de l’ouest. Les lièvres abondaient et battaient de véritables aires de neige dans les taillis et les terrains bas. Les élans et les caribous foisonnaient, et le premier cri de chasse des loups résonna comme une douce musique aux oreilles des milliers de trappeurs enfermés dans leurs huttes.
L’ouragan se déchaîna avec une brusquerie terrifiante, sans avoir été annoncé par le moindre présage. L’aurore avait paru dans un ciel clair, suivie d’un beau soleil. Le ciel s’obscurcit si rapidement que les trappeurs visitant leurs lignes de pièges s’arrêtèrent tout surpris. Avec l’ombre croissante arriva une étrange lamentation ; quelque chose dans ce bruit rappelait un gros roulement de tambours ou le glas d’une catastrophe imminente. C’était le tonnerre. Mais son avertissement venait trop tard. Avant que les hommes aient pu gagner leurs refuges ou se construire des abris, la grande tempête s’abattit sur eux, et pendant trois jours et trois nuits elle sévit avec la rage d’un taureau furieux échappé du septentrion.
En terrain découvert aucune créature ne pouvait se tenir sur ses pieds. Les forêts furent ravagées, et la terre entière suffoquée sous une avalanche. Toutes les créatures qui respirent s’enfouirent, ou moururent… Car la neige qui s’amoncelait en dunes, en montagnes, était ronde et dure comme des grains de plomb, et sa chute fut accompagnée d’un froid intense.
Le troisième jour il faisait soixante degrés au-dessous de zéro dans le pays situé entre la Shamattawa et le Jackson’s Knee. C’est le quatrième jour seulement que les êtres recommencèrent à bouger. Les élans et les caribous soulevèrent l’épaisse couche de neige qui les avait protégés ; les bêtes plus petites durent creuser des couloirs pour sortir des profonds amas et monticules.
La moitié des oiseaux et des lièvres avaient péri. Le plus terrible impôt fut payé par les hommes. Un certain nombre de ceux qui furent surpris dehors réussirent à se maintenir en vie, puis à se traîner vers leurs abris. Mais beaucoup ne revinrent pas. On compta cinq cents victimes entre la baie d’Hudson et l’Athabasca.
Au début de la rafale, Miki se trouvait dans les « terrains brûlés » du Jackson’s Knee. L’instinct le précipita vers la haute futaie. Il rampa sous un enchevêtrement de troncs abattus et de branches brisées, et n’en bougea pas pendant ces trois jours. Enfoui au sein de la tourmente, il éprouvait un désir irrésistible de retourner à la caverne et de se coucher auprès de Nioua, même si celui-ci persistait dans son immobilité de mort. L’étrange amitié qui s’était établie entre eux, leurs vagabondages de compagnie pendant tout l’été, les joies et les misères de tant de jours et de mois pendant lesquels ils avaient partagé en frères les combats et la nourriture, tout cela lui remontait au cerveau en souvenirs aussi nets que si c’était arrivé la veille. Et dans l’obscur abatis, enseveli de plus en plus profondément sous la neige, il rêvait.
Il rêva de Challoner, qui avait été son maître en son joyeux bas-âge ; il rêva du jour où Nioua, l’ourson orphelin, fut apporté au camp, et des événements subséquents : la perte de leur maître, leurs étranges et excitantes aventures dans les bois, et enfin l’entrée en loge de Nioua.
C’est ce dernier point qu’il ne pouvait comprendre. Réveillé, et écoutant l’orage, il se demandait pourquoi Nioua avait cessé de chasser avec lui pour se rouler en pelote et s’endormir d’un sommeil dont il n’avait pu le tirer. À travers ces longues heures de tempête, la solitude plutôt que la faim lui rongeait les entrailles. Quand il sortit de l’abatis au matin du quatrième jour, on lui voyait les côtes et il avait une pellicule rougeâtre sur les yeux. Son premier geste fut de regarder vers le sud-est et de gémir.
Ce jour-là il franchit vingt milles dans la neige, se dirigeant vers la colline où il avait laissé Nioua. Le soleil resplendissait avec une telle ardeur que l’éclat de la neige lui piquait les yeux et en rougissait la membrane. Il ne restait qu’une lueur froide à l’occident quand il parvint au terme de son voyage. Le crépuscule commençait à s’étendre sur la cime des forêts lorsqu’il atteignit la crête où Nioua avait trouvé la caverne. Ce n’était plus une crête. Le vent y avait entassé la neige en formes grotesques et monstrueuses. Les rochers et les buissons avaient disparu. À l’endroit où devait se trouver l’entrée de la grotte s’élevait un amas de dix pieds de profondeur.
Transi et affamé, émacié par ses jours et ses nuits de jeûne, et son dernier espoir broyé sous ces impitoyables montagnes de neige, Miki retourna sur ses pas. Il ne lui restait d’autre but que le vieil abatis. Son cœur n’était plus celui du joyeux compagnon et frère de l’ours Nioua. Malgré ses pattes écorchées et meurtries, il poursuivait sa route. Les étoiles se montrèrent ; sous leur pâle lumière, la blancheur de la terre paraissait fantomatique ; et il faisait froid, terriblement froid. Les arbres commencèrent à se fendre : de temps à autre on entendait comme un coup de pistolet quand le gel leur brisait le cœur. Il faisait trente degrés au-dessous de zéro, et le temps se refroidissait encore. Miki se surmenait avec l’idée fixe d’atteindre son abatis. Jamais il n’avait taxé à tel point ses forces et son endurance. Bien des chiens plus âgés seraient tombés sur la piste ou auraient cherché un abri où se reposer. Miki, lui, était le vrai fils d’Héla, le gigantesque Mackenzie, et il aurait poursuivi sa route jusqu’au triomphe ou à la mort.
Mais il lui arriva une étrange aventure. Il avait parcouru vingt milles pour aller à la crête, et quinze sur vingt du voyage de retour, quand soudain une plaque de neige s’effondra sous lui et il fut précipité dans un abîme.
Lorsqu’il fut remis de sa surprise et redressé sur ses pattes à moitié gelées, il se trouva dans un curieux endroit. Il avait roulé jusqu’au fond d’un abîme en forme de wigwam, construit de branches et de tiges de sapin, et une forte odeur de viande dilatait ses narines. Il la découvrit tout de suite à un pied de son museau. C’était un morceau de caribou gelé fixé sur un bâton pointu, et, sans se demander comment il était venu là, le chien s’y attaqua gloutonnement. Un certain Jacques Le Beau, qui habitait à huit ou dix milles dans l’est, aurait seul pu expliquer la situation. Miki avait roulé dans une de ses trappes, et était en train de dévorer son appât.
Le morceau de chair n’était pas gros, mais il infusa une nouvelle vigueur dans le sang de Miki. Son odorat était devenu plus sensible, et il se mit à gratter la neige. Au bout de quelque temps ses dents rencontrèrent quelque chose de dur et de froid. C’était un piège d’acier, qu’il dégagea de dessus un pied de neige, et avec lequel il retira un gros lièvre. Bien que l’animal fût mort depuis plusieurs jours, la neige l’avait si bien protégé qu’il n’était pas gelé à fond. Miki s’en régala sans laisser un os, et dévora même la tête. Puis il se dirigea vers son abatis et dormit jusqu’au lendemain dans ce tiède abri.
Ce jour-là même Jacques Le Beau, que les Indiens nommaient Meutchet-ta-ao (l’être au mauvais cœur), visitait sa ligne de trappes, reconstruisait ses abris écrasés par la neige et retendait ses pièges.
Dans l’après-midi, Miki, qui s’était mis en chasse, découvrit sa piste dans un marais situé à plusieurs milles de son abatis. Mais l’âme du chien n’était plus bouleversée par le désir d’un maître. Il flaira avec méfiance les traces des raquettes de Le Beau : le poil de son épine dorsale frémit pendant qu’il sondait le vent et écoutait.
Il suivit la piste avec précaution, et à cent mètres plus loin rencontra un des Kekeks ou abrite-pièges du trappeur. Là aussi il y avait de la viande, fixée à un piquet. Sous sa patte de devant se produisit un déclenchement perfide, et des mâchoires d’acier lui crachèrent à la gueule des bouts de bois et de la neige. Il gronda et attendit quelques instants, les yeux fixés sur le traquenard. Puis, sans avancer les pattes, il allongea le cou jusqu’à ce qu’il pût atteindre la viande. Ainsi il avait découvert la menace cachée de ces dents de fer, et son instinct lui avait révélé la manière de déjouer leur malice.
Pendant un tiers de mille encore il suivit les traces de Le Beau. La présence de ce nouveau danger le faisait tressaillir, et pourtant il n’abandonnait pas la piste. Une impulsion irrésistible l’entraînait en avant. Il arriva à un second piège, et cette fois il déroba l’appât sans déclencher le ressort, qui, il le savait, était dissimulé presque au-dessous. En s’éloignant il entrechoquait ses longs crocs. Il était impatient d’entrevoir la bête humaine. Mais il ne se pressait pas. Il déroba la viande de trois pièges encore.
Puis, comme le jour déclinait, il tourna à l’ouest et parcourut rapidement les cinq milles qui séparaient le marais de son abatis.
Une demi-heure après, Le Beau revenait de sa tournée. Il trouva le premier Kekek vide et aperçut les traces dans la neige.
— Tonnerre ! s’écria-t-il ; un loup ! Et en plein jour !
Puis une expression d’étonnement parut sur son visage. Il s’agenouilla et examina les empreintes.
— Non ! murmura-t-il haletant. C’est un chien ! Un démon de chien sauvage, qui vient piller mes trappes !
Il se releva en jurant. De sa poche de paletot il tira une petite boîte de fer-blanc, et y prit une boule de graisse au sein de laquelle était insérée une pilule de strychnine. Cet appât empoisonné était destiné aux loups et aux renards.
Le Beau gloussait de joie en fixant cette amorce mortelle à la pointe de la cheville.
— Oh, oh ! grogna-t-il. Un chien sauvage ! Ça lui apprendra ! Demain il sera mort.
Sur chacune des cinq chevilles dérobées de leur appât il plaça une pilule de strychnine enveloppée de sa boulette séduisante.