14
Le lendemain matin Miki recommença la tournée des pièges de Jacques Le Beau. Ce n’était pas la facilité de se procurer de la nourriture par ce moyen qui le tentait. Il aurait éprouvé plus de plaisir à tuer lui-même. Mais cette piste, avec son odeur de la bête humaine, l’attirait comme un aimant.
Aux endroits où l’émanation était la plus forte, il avait envie de se coucher et d’attendre. Cependant son désir était mêlé de crainte, et il prenait de plus en plus de précautions. Il s’abstint de toucher au premier Kekek, et même au second. Au troisième, Le Beau avait tripoté son appât en l’installant, de sorte que la boulette de graisse était fortement empreinte du relent de ses mains.
Un renard s’en serait détourné immédiatement. Miki l’arracha de la cheville et la laissa tomber dans la neige entre ses pattes de devant. Puis il jeta un coup d’œil aux alentours et écouta pendant une bonne minute. Après quoi il se mit à lécher la boulette. L’odeur des mains de Le Beau l’empêcha de l’engloutir comme il avait fait pour la viande de caribou. Avec une lenteur un peu méfiante il l’écrasa entre ses mâchoires. La graisse était bonne. Il était sur le point de l’avaler quand il décela un autre goût moins agréable : aussitôt il cracha sur la neige ce qui lui restait dans la gueule. Néanmoins la saveur âcre du poison persistait sur sa langue et semblait s’enfoncer dans sa gorge. Il saisit une bouchée de neige et l’absorba pour apaiser la sensation de brûlure qui descendait vers ses entrailles.
S’il avait dévoré la boulette comme les autres appâts, il serait mort en un quart d’heure, et Le Beau n’aurait pas eu à aller loin pour trouver son cadavre. En l’occurrence, il commença à se sentir indisposé au bout de ces quinze minutes. Aux premiers symptômes du mal, il quitta la piste et prit la direction de l’abatis.
Il n’avait parcouru qu’une faible distance quand soudain ses pattes se dérobèrent sous lui. Il tomba et fut pris de frissons. Tous les muscles de son corps tremblaient, et il claquait des dents. Ses yeux se dilatèrent et tout mouvement lui devint impossible. Puis il sentit une étrange raideur à la nuque, comme si une main cherchait à l’étrangler, et sa respiration sifflait en sortant avec peine de sa gorge. Cet engourdissement local s’étendit comme une traînée de feu au corps entier. Ses muscles, qui naguère frissonnaient et tremblaient, devinrent rigides et inertes. L’étreinte étouffante à la base du cerveau l’obligeait à rejeter la tête en arrière jusqu’à ce que son museau pointât vers le ciel. Il ne poussa pas un cri, bien que pendant un certain temps tous les nerfs de son corps fussent à l’agonie.
Puis vint la crise. Comme une corde qui se brise, l’horrible serrement de la nuque se relâcha ; la raideur de son corps disparut, submergée par un frisson glacé ; un instant après il se tordait et lacérait la neige dans de folles convulsions. Ce spasme dura peut-être une minute. Quand il eut cessé, Miki resta pantelant. La bave lui coulait des mâchoires. Mais il était vivant. La mort l’avait manqué de l’épaisseur d’un cheveu. Au bout de quelque temps il se redressa sur ses pattes et reprit son chemin vers l’abatis.
Désormais Jacques Le Beau pourrait jalonner sa route de pilules empoisonnées : il n’y toucherait pas. Et jamais plus il ne déroberait la viande fixée sur une cheville d’appât.
Deux jours après Le Beau découvrit sur la neige l’endroit où Miki avait soutenu sa lutte contre la mort, et son âme fut assombrie par la rage et le désappointement. Il se mit à suivre les empreintes du chien. Il était midi quand il arriva à l’abatis et aperçut la piste battue par où Miki y entrait. Il se mit à genoux pour en explorer la profondeur caverneuse, et ne distingua rien. Par contre, Miki, couché mais vigilant, le vit parfaitement.
L’homme lui rappela un monstre à barbe noire qui longtemps auparavant avait failli le tuer avec un gourdin. Le chien à son tour éprouva du désappointement, car au fond de ses souvenirs subsistait la pensée de Challoner, le maître perdu ; mais quand il rencontrait l’odeur d’un être humain, ce n’était jamais celui-là qu’il trouvait.
Le Beau l’entendit gronder, et son pouls battait plus vite quand il se releva. Il ne pouvait pénétrer sous l’abatis à la poursuite du chien sauvage ; il ne pouvait pas non plus l’attirer dehors. Mais il y avait un autre moyen de le faire sortir de son refuge : c’était d’y mettre le feu.
Du fond de sa forteresse, Miki perçut ses piétinements dans la neige. Quelques minutes après il le vit s’accroupir de nouveau pour examiner son repaire.
— Bête brute ! s’écria l’homme d’un ton à demi sarcastique.
Et le chien gronda de nouveau.
Jacques fut satisfait. L’abatis ne mesurait pas plus de trente ou quarante pieds de diamètre, et tout autour la forêt était clairsemée et dépourvue d’arbustes. Il serait impossible au chien d’échapper à son fusil.
Il fit une seconde fois le tour du monceau de bois. De trois côtés il était complètement enfoui sous l’entassement de la neige. Le seul endroit dégagé était celui où s’enfonçait la piste de Miki.
Le Beau construisit son Iskou de branches de bouleau et de bois sec à l’extrémité de l’abatis du côté d’où soufflait le vent. Les branches et troncs desséchés s’allumèrent comme de l’amadou, et en quelques minutes des langues de feu commencèrent à pétiller et rugir de telle façon que Miki se demanda ce qui arrivait. Pendant un certain temps la fumée ne l’atteignit pas. Le Beau attendait, le fusil entre ses mains dégantées, et ne perdait pas un instant de vue l’endroit par où le chien devait sortir.
Soudain une âcre bouffée emplit les narines de Miki, et un mince nuage blanc s’interposa comme le voile d’un fantôme entre lui et l’issue. Un cordon de fumée commença à ramper comme une couleuvre entre deux bûches à moins d’un mètre, en même temps que l’étrange rugissement se faisait plus proche et plus menaçant. Alors, pour la première fois, il vit bondir les flammes jaunâtres à travers l’amoncellement de débris, au moment où le feu gagnait le cœur d’une masse de sapin imprégné de résine. Dix secondes après elles jaillissaient à vingt pieds dans l’air, et Jacques Le Beau se tenait le fusil à moitié épaulé.
Dans l’imminence du danger, Miki n’oublia pas Le Beau. Son instinct aiguisé jusqu’à la ruse du renard lui révéla instantanément l’exacte situation. C’était la bête humaine qui avait déchaîné contre lui ce nouvel ennemi. Et là, dehors, tout près de l’issue, la brute bipède guettait sa sortie. Aussi, comme un renard, il fit ce à quoi Le Beau s’attendait le moins. Se glissant prestement à travers le fouillis de branches jusqu’à la paroi de neige de l’abatis, il y creusa un tunnel presque aussi rapidement que l’eût fait un renard. Il déchira des dents la croûte extérieure épaisse d’un demi-pouce, et en un instant se trouva dehors, avec le feu entre lui et Le Beau.
L’abatis n’était plus qu’une fournaise. Tout à coup Le Beau recula d’une douzaine de pas pour observer ce qui se passait de l’autre côté. À cent mètres de distance il aperçut Miki galopant vers le plus épais de la forêt.
La cible était facile. À cette distance, Le Beau aurait parié sur sa vie qu’il lui était impossible de manquer la bête. Il ne se pressa pas, certain d’en finir d’un seul coup. Au moment où il visait, une volute de fumée rabattue par le vent le cingla en plein dans les yeux, et sa balle passa à trois pouces au-dessus de la tête de Miki. Cette menace sifflante était nouvelle pour l’animal ; mais il reconnut le bruit de la détonation, et il savait ce que peut un fusil. Aux yeux de Le Beau, qui continuait à le viser à travers le bienfaisant nuage de fumée, et qui tira trois fois encore, sa fuite fit l’effet d’un éclair gris se précipitant vers le fourré. Il disparut dans un hallier de jeunes sapins en lançant un hurlement de défi, au moment où la dernière balle du trappeur faisait voler la neige sous ses pattes.
Le sentiment de l’avoir échappé belle n’effraya pas Miki au point de lui faire quitter la région du Jackson’s Knee. Au contraire, la présence de la bête humaine semblait l’y enchaîner. Cela lui permettait de penser à autre chose qu’à l’ours et à sa propre solitude. Comme le renard revient subrepticement examiner l’assommoir où il a failli se laisser prendre, ainsi la tournée des trappes possédait maintenant un nouvel attrait pour Miki. Naguère l’exhalaison humaine ne contenait pour lui qu’un sens vague ; maintenant elle lui indiquait la présence d’un danger réel et concret. Et cette présence était la bienvenue. Sa ruse en était aiguisée. La fascination des pièges était plus mortelle que jamais.
En quittant l’abatis incendié, il fit un vaste détour pour gagner l’endroit où la piste à raquettes de Le Beau entrait dans les terrains bas ; et là, caché dans un épais buisson, il épia son retour une demi-heure plus tard.
Àdater de ce jour il hanta la ligne de trappes comme un fantôme gris et farouche. À pas feutrés, cauteleux, toujours en éveil contre le danger qui le menaçait, il harcelait la pensée et les pas de Jacques Le Beau avec l’obstination décevante d’un loup-garou de la Forêt-Noire. Au cours de la semaine suivante, le trappeur l’entendit hurler trois fois ; deux fois il l’entrevit comme un éclair ; et deux fois il suivit sa piste, mais dut l’abandonner, déçu et exténué.
Miki ne se laissait jamais surprendre. Il ne dévorait plus les appâts. Il dédaigna même une carcasse entière de lièvre au moyen de laquelle Le Beau espérait le séduire. Il ne touchait pas non plus les rongeurs morts dans les pièges. Il ne dérobait aux trappes que les proies vivantes, surtout des oiseaux, des écureuils, et les gros lièvres aux pattes palmées en forme de raquettes. Et parce qu’un jour une loutre lui avait sauté dessus et lacéré le museau, il mit en pièces de nombreuses loutres de telle façon que leur fourrure était perdue.
Il trouva pour lui-même un autre abatis ; mais maintenant l’instinct l’avertissait de ne jamais s’y rendre directement : il s’en approchait ou s’en éloignait toujours par des voies détournées.
Jour et nuit, Le Beau, le monstre humain, complotait contre lui. Il multiplia les appâts empoisonnés. Il tua une daine, et saupoudra ses entrailles de strychnine. Il creusa des fosses, et les amorça avec de la viande trempée dans de la graisse bouillante. Il construisit un écran de branches de sapin et de cèdres, et resta de nombreuses heures à l’affût, fusil en main. Mais le chien s’en tira toujours à son avantage.
Un jour Miki trouva un gros chat-pêcheur pris dans l’un des pièges. Il n’avait pas oublié sa bataille de jadis avec Ouchak, ni la raclée qu’il avait reçue. Mais il n’avait aucune pensée de revanche le soir où il fit la connaissance d’Ouchak II. Habituellement il regagnait son abatis au crépuscule, mais cet après-midi-là le sentiment d’une solitude dévorante l’avait retenu sur la piste. La main de Kouskayetoum, dieu des accouplements, s’était appesantie sur lui. Le désir consumant des êtres de sang et de chair pour la compagnie d’autres êtres de chair et de sang lui enfiévrait les veines. Il ne pensait plus ni à manger ni à chasser. Son âme était pleine d’une grande aspiration inassouvie.
C’est dans cet état d’esprit qu’il tomba sur Ouchak. Peut-être était-ce le même qu’il avait déjà rencontré plusieurs mois auparavant. Dans ce cas, comme Miki lui-même, il avait bien grandi. C’était une bête splendide avec son corps svelte et sa longue fourrure soyeuse. Il ne se débattait pas : assis tranquillement, il attendait son destin. Il donnait à Miki l’impression d’une créature chaude et douce et confortable, qui le fit penser à Nioua et aux nombreuses nuits où ils avaient dormi ensemble. Son désir bondit vers Ouchak, et il avança en gémissant doucement. Il voulait faire un ami de ce vieil ennemi même, et se coucher près de lui en paix et contentement, tant la solitude lui rongeait le cœur.
Ouchak ne répondait pas, ne faisait pas un mouvement ; il restait pelotonné comme une grosse boule de fourrure, surveillant Miki qui approchait à plat ventre. Le chien sembla retrouver un peu de son ancien enfantillage. Il se mit à tortiller et battre de la queue, puis comme pour dire :
— Oublions la vieille rancune, Ouchak, et soyons amis. Je possède un bel abatis, et je tuerai un lièvre pour toi.
Mais Ouchak persistait dans le silence et l’immobilité. Miki était arrivé si près qu’il aurait pu le toucher en allongeant une patte. Il approcha encore, et sa queue battit plus fort.
— Je te délivrerai du piège, voulait-il exprimer. C’est une invention de la bête humaine, et je la hais.
Àcet instant, et si soudainement que Miki n’eut pas la moindre chance de se mettre en garde, Ouchak s’élança sur lui de toute la longueur de sa chaîne. De ses dents et de ses griffes tranchantes comme des rasoirs, il lui balafra le museau de profondes entailles. Malgré cette agression, le sang batailleur du chien ne s’échauffa que lentement, et il se serait retiré si les dents d’Ouchak ne lui avaient agrippé l’épaule. Avec un hurlement, il essaya de se débarrasser de lui, mais l’autre tenait bon. Alors les mâchoires de Miki se refermèrent sur la nuque du chat-pêcheur. Quand il les rouvrit, Ouchak était mort.
Le vainqueur s’esquiva sans nul enthousiasme de sa victoire. Il avait tué, mais n’en éprouvait aucune joie. Pauvre créature à quatre pattes, il succombait enfin à l’obsession qui rend les hommes fous. Il se trouvait au sein d’un vaste monde, et cet univers était vide pour lui. Le cœur débordant de sociabilité, il s’apercevait que tous les êtres le craignaient ou le haïssaient. Il n’était qu’un proscrit, un paria, un vagabond sans amis ni domicile. Il ne raisonnait pas ces choses, mais leur tristesse l’enveloppait d’une ombre plus épaisse que celle de la nuit.
Il ne rentra pas à son abatis, mais s’assit à ciel ouvert, écoutant les bruits nocturnes et surveillant l’apparition des étoiles. La lune se levait de bonne heure. Au-dessus de la forêt se montra son grand disque rouge, qui semblait plein de vie. Le chien poussa vers elle un hurlement lugubre. Peu après il s’égara dans un vaste terrain brûlé, où l’atmosphère était si claire que son ombre le suivait comme en plein jour. C’est là que tout à coup le vent de nuit lui apporta une vibration déjà entendue bien des fois.
Cela venait de très loin et ressemblait d’abord à un murmure, à l’écho de voix étranges emportées par les airs. Ce cri familier des loups, il s’en était garé depuis son bas-âge, depuis surtout que la louve Mahigune lui avait si traîtreusement déchiré l’épaule. La note lui en était même devenue antipathique jusqu’à un certain point. Mais il ne pouvait s’empêcher de frissonner, et cette nuit-là l’appel du sang devait dominer en lui toute crainte et toute haine.
Là-bas, il y avait de la compagnie ; là-bas ses frères sauvages couraient deux par deux et trois par trois, en camarades. Tout son corps frémit. Une ébauche de réponse lui monta à la gorge, mais avorta en gémissement. Pendant l’heure suivante il n’entendit plus l’appel aérien. La bande avait tourné à l’ouest, si loin que les voix se perdaient. Elle passa, droit sous la lune, près de la hutte de Pierrot, le métis.
Dans la cabane de Pierrot il y avait un blanc, en route vers le Fort-Dieu. Il vit Pierrot faire un signe de croix et l’entendit marmotter.
— C’est la horde folle, expliqua ensuite Pierrot. M’sieu, ils sont Keskouao (fous furieux) depuis le commencement de la nouvelle lune. L’esprit des diables est en eux.
Il entr’ouvrit la porte pour mieux écouter ce cri de folie. Quand il la referma, il avait dans les yeux une crainte étrange.
— De temps à autre, les loups deviennent comme ça au cœur de l’hiver, dit-il en frissonnant. Voilà trois jours ils étaient vingt, M’sieu, car je les ai vus de mes propres yeux et j’ai compté leurs traces dans la neige. Depuis lors il y en a eu plusieurs de tués et mis en lambeaux par le reste de la bande. Écoutez-les délirer. Pouvez-vous me dire pourquoi, M’sieu ? Pouvez-vous me dire pourquoi les loups entrent en démence quelquefois en plein hiver quand il n’y a pas de chaleur ni de charogne pour les rendre malades ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien ! je vais vous le dire. Ce sont des loups-garous ; dans leurs corps galopent les esprits des diables, et ils aiguillonnent la bête jusqu’à ce qu’elle en crève. Car les loups qui deviennent fous pendant les grandes neiges meurent toujours, M’sieu. C’est là la chose la plus étrange. Ils meurent !
C’est alors que, tournant à l’est après avoir dépassé la cabane de Pierrot, la horde folle du Jackson’s Knee entra dans la région des grands marécages où les arbres portaient la marque en double X tracé par la hache de Jacques Le Beau. Ils étaient quatorze à courir sous la lune. Nul n’a jamais su au juste ce qui parfois rend ces animaux fous au cœur de la saison froide. Cela commence peut-être par quelque « mauvais loup », tout comme un « mauvais chien » de traîneau, en mordant ses compagnons, leur communique son vice et transforme l’attelage entier en une sale équipe querelleuse. Quand un conducteur avisé tombe sur un chien de ce genre, il le tue ou le lâche.
Les fauves qui dévalaient dans le pays de Le Beau avaient les yeux injectés de sang. Leurs corps efflanqués étaient criblés de blessures, et certains écumaient de la gueule. Ils ne couraient pas comme des loups en chasse. C’était une bande sinistre et suspecte aux hanches fuyantes ; leur cri n’était pas l’appel à plein gosier des loups poursuivant une proie, mais une clameur démente qui semblait n’avoir ni motif ni chef d’orchestre.
Àpeine Pierrot eut-il cessé d’entendre leur voix dans la distance que l’un de ces squelettes grisâtres effleura l’épaule d’un voisin ; celui-ci se retourna avec la rapidité d’une vipère, comme le mauvais chien des traîneaux, et planta profondément ses crocs dans la chair de l’autre. Si Pierrot avait vu cela, il aurait compris comment avaient disparu quatre de ceux qu’il avait comptés.
Violent comme le claquement d’un fouet, le combat s’engagea entre les deux animaux. Les douze autres de la bande s’arrêtèrent et revinrent former à distance prudente un cercle horriblement silencieux, comme des hommes assistant à une scène de pugilat. Ils attendaient là, laissant pendre ou faisant claquer leurs mâchoires, refoulant dans leur gorge des gargouillements d’impatience. Alors arriva l’incident espéré. L’un des combattants roula sur le dos. Sa fin ne traîna pas. Les douze spectateurs lui tombèrent dessus comme une seule bête ; selon ce qu’avait dit Pierrot, sa chair fut mise en lambeaux et dévorée. Puis les treize survivants s’enfoncèrent dans le pays de Le Beau.
Après une heure de silence Miki les entendit de nouveau. S’éloignant de plus en plus de la forêt, il avait traversé le terrain brûlé et se trouvait maintenant dans une vaste plaine barrée de deux crêtes rugueuses et bordée par une grosse rivière. Il faisait moins sombre en cet endroit, et la solitude lui pesait moins que sous la haute futaie.
Àtravers cette plaine lui arrivait la voix des loups.
Il n’en bougea pas cette nuit-là. Il attendait. Sa silhouette se profilait sur le ciel étoilé à la cime d’un tertre rocailleux ; le sommet de ce monticule était si étroit qu’un autre animal n’aurait pu s’y tenir à ses côtés sans lui toucher l’épaule. De toutes parts la prairie s’élargissait sous la lumière de la lune. Jamais le désir de répondre à ses frères sauvages ne l’avait hanté comme en ce moment. Il rejeta la tête en arrière, le museau pointant vers les étoiles, et le cri jaillit de sa gorge. Mais ce n’était qu’un demi-hurlement. En ce moment même tout oppressé qu’il fût par sa grande solitude, une sorte d’instinct l’avertissait de ne pas se trahir. Après cela il resta tranquille, et, comme les loups approchaient, son corps se tendit, ses muscles se durcirent, et sa gorge, au lieu d’un hurlement, émit un profond grondement. Il pressentait un danger. Il avait saisi, dans la voix des loups, la note frénétique à l’audition de laquelle Pierrot se signait en murmurant le nom de loups-garous ; et il s’aplatit ventre à terre sur le sommet de son tertre.
Il ne tarda guère à apercevoir des ombres rapides qui balayaient la plaine entre la forêt et lui. Soudain les fauves s’arrêtèrent et se groupèrent en silence pour flairer sa piste récente sur la neige. Puis ils se déversèrent dans sa direction. Il y avait cette fois une note encore plus délirante dans le cri sauvage qui sortit de leur gorge.
En une douzaine de secondes ils eurent atteint le monticule. Ils le tournèrent et le dépassèrent, tous sauf un, une vieille brute grise qui s’élança sur la pente, droit à l’assaut de la proie que les autres n’avaient pas encore aperçue.
Miki gronda en le voyant venir. Encore une fois il se sentit gagné par l’enthousiasme d’une grande bataille ; le sang s’échauffa soudain dans ses veines, et toute crainte fut dispersée comme une fumée par le vent. Si seulement Nioua était là maintenant pour le protéger par derrière tandis qu’il combattrait de face ! Il se redressa sur ses pattes et soutint tête contre tête la ruée de la bête. Leurs mâchoires s’entrechoquèrent, et cette fois enfin le loup sauvage en trouva une capable de broyer la sienne aussi facilement que des os de louveteau. Il roula dans la plaine en se tordant dans les spasmes de l’agonie.
Mais déjà une autre forme grise avait pris sa place. Miki planta ses crocs dans le cou de ce nouvel ennemi au moment même où il dépassait la crête. C’était l’estafilade, l’attaque des chiens du Nord. De la gorge du loup le sang gicla comme si elle eût été tranchée d’un coup de couteau. Il s’effondra à la suite du premier. Et à ce moment toute la bande arriva et tomba sur Miki, qui se trouva enseveli sous cette avalanche de corps.
Si deux ou trois seulement l’avaient attaqué à la fois, il serait mort aussi vite que les deux premiers de ses adversaires. Leur nombre le sauva dans cette ruée en masse. En terrain plat il eût été mis en pièces comme une guenille ; mais sur le sommet du kopje, pas plus large que le dessus d’une table, il fut submergé pendant quelques secondes sous la hurle broyeuse. Les coups de crocs qui lui étaient destinés atteignaient d’autres loups. La folie de la bande devint une rage aveugle, et l’assaut dirigé contre le chien dégénéra en hécatombe de fauves.
Renversé sur le dos et maintenu par le poids des corps, Miki plongea ses crocs à maintes reprises dans la chair. Une paire de mâchoires l’agrippant à l’aine, le fit frémir d’angoisse : c’était une morsure inexorable qui s’enfonçait dans ses parties vitales. Mais, juste à temps, une autre paire de mâchoires saisit le loup qui le tenait, et l’étreinte meurtrière se desserra. À ce moment, Miki sentit qu’il s’effondrait sur la pente escarpée du monticule, entraînant avec lui une moitié de survivants de la horde.
Le démon combatif qui s’était éveillé dans la cervelle du chien fit place aussitôt à cette ruse du renard qui dans les périls urgents lui rendait encore plus de services que ses crocs et ses griffes. À peine eut-il touché le terrain plat qu’il se releva et fila comme le vent dans la direction de la rivière. Il avait gagné cinquante mètres d’avance avant qu’aucun loup eût découvert sa fuite. Il n’en restait que huit à le poursuivre. Cinq sur treize des bêtes insensées gisaient mortes ou mourantes au pied du tertre. Miki en avait tué deux. Les autres victimes étaient tombées sous les crocs de leurs congénères.
Àun demi-mille de là défaillaient à pic les falaises de la rivière, et au bord de la corniche Miki connaissait un gros amas de roches où il s’était abrité pour une nuit. Il n’avait pas oublié le tunnel qui s’enfonçait dans cette masse de débris, et qui serait très facile à défendre de l’intérieur. À l’entrée de ce boyau il se retournerait et massacrerait ses ennemis l’un après l’autre, puisqu’ils ne pourraient l’attaquer qu’un à la fois.
Mais il avait compté sans l’énorme créature grise qui se précipitait sur ses pas et qu’on aurait pu surnommer l’Éclair ; car c’était le loup le plus rapide et le plus sauvage de la horde démente. Il volait en avant des autres comme un dard luisant, et Miki n’avait franchi que la moitié de sa distance lorsqu’il entendit derrière lui son souffle haletant. Si grande que fut la rapidité de Miki — et son père Hela lui-même n’aurait pu courir plus vite — l’Éclair était encore plus leste, aux deux tiers du parcours vers la falaise, son colossal museau était à la hauteur du flanc de Miki. D’un effort désespéré, le chien gagna un peu de terrain. Malgré tout, l’ombre fatale et impitoyable galopa bientôt de front avec lui.
L’amas de roches désagrégées se trouvait à cent mètres plus loin et un peu sur la droite. Mais Miki ne pouvait y courir directement sans présenter le flanc aux mâchoires de l’Éclair, et il comprenait maintenant que s’il atteignait ce refuge son ennemi lui tomberait dessus sans lui laisser le temps de plonger dans le boyau et de faire front. S’arrêter et combattre, c’était la mort, car il entendait les autres loups en arrière. Encore dix secondes de course, et la brèche de la rivière les attendait béante.
Au bord même du gouffre Miki fit un crochet et attaqua l’Éclair. Il sentait la mort imminente et en cette suprême minute toute sa haine se concentrait sur la bête qui courait à son côté. Le heurt les renversa à deux mètres du rebord, et les mâchoires de Miki venaient d’agripper la gorge de l’Éclair quand la bande leur tomba dessus.
Ils furent projetés en avant. Le terrain manqua sous eux et ils s’abîmèrent dans l’espace. Mais Miki ne desserra pas son étreinte farouche. Le couple tournoya plusieurs fois dans le vide, puis s’écrasa dans un choc effroyable. L’Éclair était par-dessous. Toutefois la commotion fut telle que malgré l’interposition de cet épais coussin de chair, Miki fut ébloui, bouleversé, paralysé, et une minute s’écoula avant qu’il pût se remettre sur pattes. L’Éclair ne bougeait pas : il était mort. Un peu plus loin gisaient les cadavres de deux autres loups que leur fol élan avait emportés par-dessus bord.
Miki leva la tête. À une vaste distance entre lui et les étoiles il put distinguer le sommet de la falaise. Il flaira les trois corps l’un après l’autre. Puis, d’une démarche lente et boiteuse, il suivit le pied de la muraille et découvrit une fissure entre deux gros rochers. Il y rampa, se coucha, et se mit à lécher ses blessures. Après tout, il existait en ce monde des choses encore pires que la ligne de trappes de Le Beau, et peut-être même des êtres encore plus méchants que les hommes.
Au bout de quelque temps il allongea sa grosse tête entre ses pattes de devant. Peu à peu les étoiles lui parurent moins nettes, la neige moins blanche, et il s’endormit.