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Dans une courbe de la Three Jackpine River, au plus profond de la forêt située entre la région du Shamattawa et la baie d’Hudson, était enfouie la cabane où vivait Jacques Le Beau, le trappeur. Dans toute cette contrée sauvage il n’avait pas son égal en méchanceté, si ce n’est peut-être un certain Durant, qui chassait le renard à une centaine de milles plus au nord, et qui rivalisait avec lui sur plus d’un point. De taille gigantesque, avec une force massive et sournoise, et des yeux entr’ouverts comme des soupiraux verdâtres sur son âme inhumaine, — si même il possédait une âme, — Le Beau était un être de la pire espèce, un rebut de l’humanité. Dans leurs huttes et tepees les Indiens chuchotaient que tous les démons de ses ancêtres s’étaient rassemblés en lui.
Une sinistre frasque du destin lui avait donné une femme. Eût-elle été une sorcière, perverse de pensée et d’action comme lui-même, l’avortement de la norme aurait paru moins flagrant. Mais ce n’était pas le cas. Douce de visage, conservant sur ses joues pâles et dans ses yeux affamés les traces d’une beauté remarquable, mais tremblante à son approche et soumise en sa présence, la femme de Le Beau était, comme ses chiens, la propriété de cette brute. Et la pauvre créature avait un bébé. Elle en avait déjà perdu un autre. Et la pensée que celui-ci pourrait mourir de la même manière rallumait de temps en temps une flamme dans ses yeux noirs.
— Je prie le bon Dieu, je prie les saints anges, et je veux que tu vives, et tu vivras, je le jure ! lui criait-elle parfois en le pressant sur son sein. (C’est à ces moments-là qu’une flamme mourante se ranimait dans ses yeux et que ses joues recouvraient une teinte de leur ancienne beauté.) Un jour… Un jour viendra !…
Mais elle n’achevait jamais, même pour l’enfant, ce qu’elle avait dans l’esprit.
Parfois ses rêves étaient remplis de visions. Le monde était encore jeune, et elle-même n’était pas vieille. Elle pensait à cela, debout devant un fragment de miroir, brossant les cheveux noirs et lustrés qui lui tombaient jusqu’aux hanches. Sa chevelure était ce qui lui restait de sa beauté, ce qui défiait la brute. Et tout au fond de ses yeux, et à fleur de sa peau, couvraient les promesses de son âme de jeune fille, prête à refleurir si jamais le destin, réparant enfin son erreur, la débarrassait de la présence écrasante du tyran. Elle s’attardait un peu devant le miroir brisé lorsqu’elle entendit au dehors la neige craquer sous un pas lourd.
L’expression de son visage disparut rapidement. Depuis la veille, Le Beau était parti faire la tournée de ses trappes, et son retour la remplissait de la crainte accoutumée. Deux fois il l’avait surprise devant sa glace, et l’avait traitée des noms les plus vils en lui reprochant de perdre son temps à s’admirer, alors qu’elle aurait pu gratter la graisse de ses peaux.
La seconde fois il l’avait envoyée trébucher contre le mur, et avait brisé la glace dont elle n’avait pu sauver qu’un fragment à peine plus grand que ses deux petites mains. Elle ne voulait pas y être reprise. Elle courut cacher le morceau de verre et s’empressa de natter son épaisse chevelure. Une étrange expression de crainte et de pressentiment éteignit son regard et voila les secrets que ses yeux lui avaient révélés à elle-même. Elle se retourna pour lui souhaiter la bienvenue comme elle faisait toujours, dans la persistance féminine de son espoir.
Le monstre entra, sombre et morose. Il était de mauvaise humeur. Il jeta à terre les fourrures qu’il venait de collectionner, les montra du doigt, et les fentes menaçantes de ses yeux s’amincirent en la regardant.
— Il a encore passé par là, le démon ! gronda-t-il. Regarde ! Il a abîmé le chat-pêcheur, il a nettoyé mes appâts et démoli mes trappes. Oh ! mais par les mille cornes du diable, je le tuerai ! Je me suis juré de le découper en morceaux avec mon couteau quand je l’attraperai, et je l’attraperai demain. Tu vas t’y mettre, aux peaux, quand tu m’auras donné à manger. Raccommode la déchirure du chat et recouvre bien la couture de graisse pour que l’agent au Poste de la Compagnie n’y voie que du feu. Tonnerre de Dieu ! encore ce marmot ! Pourquoi l’entretiens-tu toujours à brailler pour l’instant où je rentre ? Réponds donc, idiote !
Tel fut son salut. Il lança ses raquettes dans un coin, frappa de ses bottes pour les débarrasser de la neige et prit un nouveau bouchon de tabac noir sur l’étagère au-dessus du poêle. Puis il sortit, laissant la femme apprêter le repas avec un frisson au cœur et une figure de désespoir.
Le Beau se rendit à son chenil, un enclos de perches avec un abri de chaume au centre. La brute se vantait de posséder le plus féroce attelage de traîneau qui existât entre la Baie d’Hudson et l’Athabasca. C’était son principal sujet de querelle avec Durant ; et son ambition était d’élever un jeune chien qui devînt capable de tuer le husky de combat que son rival du nord amenait au Poste chaque hiver au nouvel an. Cette année il avait choisi Nétah (Le Tueur) pour la grosse bataille au Lac-Dieu. Le jour où il risquerait son argent et sa réputation contre Durant, son chien aurait juste un mois de moins que deux ans. Ce fut Nétah qu’il appela à l’écart de la meute.
Le chien se coula vers lui avec un profond grondement dans la gorge, et, pour la première fois ce jour-là, parut sur le visage de Le Beau quelque chose qui ressemblait à de la joie. Il écoutait ce grondement avec plaisir. Il aimait à voir dans les yeux de Nétah la lueur rouge et traîtresse, à entendre le claquement menaçant de ses mâchoires. Tout ce que l’animal avait pu avoir de noble dans le sang, l’homme l’en avait purgé à coups de bâton. Ils se ressemblaient en ce sens que leurs âmes étaient mortes. D’ailleurs Nétah, pour un chien, était un vrai démon de nature. C’est pour cette raison que Le Beau l’avait choisi et le préparait en vue du grand combat.
Le Beau le regarda et poussa un profond soupir de satisfaction.
— Oh, mais ! tu es en forme, Nétah ! dit-il en exultant. Je puis presque voir le sang courir dans tes yeux de démon ; oui, du sang qui coule rouge et odorant, comme coulera celui du minet de Durant quand tu lui auras planté ces dents-là dans la veine jugulaire. Et demain nous allons te mettre à l’épreuve, une belle occasion, ma foi ! avec le chien sauvage qui dévalise mes pièges et met en miettes mes chats-pêcheurs. Je vais l’attraper, et tu te battras avec lui jusqu’à ce qu’il soit presque mort ; et alors, tout vivant, je lui arracherai le cœur, comme j’ai promis, et je te le donnerai à manger tout palpitant. Ainsi tu n’aurais pas d’excuse si tu perdais contre le minet que doit amener M’sieu Durant. Compris ? Ce sera une belle rencontre, demain. Et si tu flanches, je te tue. Oui : si tu laisses échapper une seule plainte, tu es un chien mort !