16
Cette même nuit, à une dizaine de milles dans l’ouest, Miki dormait sous un abatis naturel peu éloigné de la ligne de trappes de Le Beau.
Au petit jour, quand celui-ci quitta sa cabane, accompagné de Nétah, le Tueur, Miki sortait de son abri après une nuit de rêves paisibles. Il avait revécu les premières semaines écoulées après la perte de son maître, en compagnie constante de Nioua ; maintenant qu’il était debout, regardant les ombres se dissiper à la lumière du jour, ces visions lui revenaient accompagnées d’un tel sentiment de solitude inquiète qu’il se mit à gémir.
Si Le Beau l’avait vu, dressé là, au premier rayon d’un soleil pâle, les paroles qu’il réitérait au Tueur lui seraient rentrées dans la gorge. Car à l’âge de onze mois, Miki était un jeune géant de son espèce. Il pesait bien soixante livres, dont pas une once de graisse. Son corps était svelte et maigre comme celui d’un loup. Il avait un poitrail massif sur lequel ses mouvements faisaient rouler les muscles comme des cordes de babiche. Ses pattes ressemblaient à celles de son père Héla, le gros chien de chasse Mackenzie ; et ses mâchoires pouvaient broyer les os d’un caribou comme Le Beau l’eût fait avec un pavé. Pendant huit mois sur onze de sa vie, la solitude avait été son éducatrice ; elle l’avait trempé à la dureté de l’acier. Elle l’avait fondu sans souci de son jeune âge au moule de son impitoyable école ; elle lui avait appris à combattre pour la vie, à tuer pour ne pas être tué, et à employer sa cervelle avant ses mâchoires. Il était aussi puissant que Nétah, deux fois plus âgé que lui cependant, et outre sa force il possédait une ruse et une rapidité que le Tueur ne devait jamais connaître. La nature l’avait bien préparé pour l’heure actuelle.
Au moment où le soleil enveloppait la forêt de sa froide flamme, Miki se mit en route dans la direction de la ligne des pièges de Le Beau. Arrivé au point où le trappeur avait passé la veille, il renifla d’un air suspect le relent humain dans les traces des raquettes. Il s’était habitué à cette odeur sans perdre la méfiance qu’elle lui inspirait. Elle lui répugnait tout en le fascinant. Elle l’emplissait d’une crainte inexplicable, et néanmoins il se sentait impuissant à la fuir. Trois fois en ces derniers jours il avait aperçu la bête humaine en personne ; dans une de ces occasions il était caché à une douzaine de mètres tout au plus du point où avait passé le trappeur.
Ce matin-là il se dirigea droit vers les terrains bas que parsemaient les pièges de Le Beau. Les lièvres y pullulaient, et c’est là qu’ils se faisaient prendre le plus fréquemment dans les Kekeks, ou petits abris construits en baguettes et branches de cèdres pour préserver les appâts de la neige. Ils étaient si nombreux qu’ils devenaient un fléau. Chaque fois que Le Beau faisait sa tournée il trouvait au moins deux pièges sur trois détendus par eux, et inutilisés pour la capture des animaux à fourrure. Mais, où les lièvres foisonnent, il y a aussi des chats-pêcheurs et des lynx, et en dépit de sa rage contre les menus rongeurs, Le Beau persistait à dresser ses pièges en cet endroit. Et maintenant, en plus des lièvres, il avait à lutter contre le chien sauvage.
Son cœur était enflammé d’une anticipation de vengeance tandis qu’il se hâtait à la lueur du soleil matinal. Le Tueur le suivait sur les talons, conduit par une laisse en babiche. Miki était en train de flairer le premier abri au moment où Nétah et Le Beau s’engageaient dans le terrain marécageux, à trois milles vers l’est.
C’est dans ce Kekek que, la veille au matin, Miki avait tué le chat-pêcheur. Il était vide en ce moment. La cheville d’appât même avait été enlevée, et il n’y restait aucune trace de piège. Un quart de mille plus loin le chien arriva à un second abri, également vide. Un peu surpris il poursuivit sa route jusqu’au troisième. Il s’arrêta plusieurs minutes avant d’en approcher, flairant le vent avec une méfiance accrue.
Ici les traces de l’homme étaient plus fournies ; la neige en était battue, et l’odeur de Le Beau était si forte dans l’air, qu’un instant Miki le crut dans le voisinage. Puis il avança de façon à bien voir l’entrée de l’abri. Un énorme lièvre à raquettes y était blotti, et le regardait fixement de ses gros yeux ronds. Un pressentiment de danger retint Miki : c’était un je ne sais quoi dans l’attitude de Wapous, le vieux lièvre. Il ne ressemblait pas aux autres rongeurs qu’il avait pris sur la ligne de Le Beau. Il ne se débattait pas ; il n’était pas écartelé, ni à demi-gelé ; il ne se balançait pas au bout d’une gaule. Il était roulé en boule bien fourrée, d’apparence tiède et confortable. De fait, Le Beau l’avait attrapé de ses mains dans une souche creuse, et attaché à la cheville d’appât par un cordon de peau de daim ; après quoi, hors de sa portée, il avait établi tout un nid de pièges, puis les avait recouverts de neige.
Miki se rapprocha de plus en plus de ce traquenard, en dépit de l’instinct obscur qui l’avertissait de se tenir à distance. Wapous, fasciné par cette lente et mortelle avance, ne faisait pas un mouvement, et restait accroupi comme un sphinx gelé. Alors Miki bondit sur lui, et ses puissantes mâchoires se refermèrent dans une étreinte broyeuse. Au même instant se déclencha un cliquetis irrité, et des dents d’acier se refermèrent sur l’une de ses pattes de derrière.
Il laissa tomber Wapous et se retourna en grondant. Clic… clic… clic ! Trois autres pièges se détendirent. Deux le manquèrent. Le troisième lui agrippa une patte de devant. Avec autant de vigueur qu’il venait d’attraper le lièvre, ou que la veille il avait étranglé le chat-pêcheur, il saisit ce nouvel et sauvage ennemi entre ses mâchoires. Ses dents craquèrent sur l’acier froid. Il l’arracha littéralement de sa patte de devant, dont le sang se mit à couler à flots sur la neige rougie. Puis il se tordit éperdument pour atteindre la patte de derrière. Mais sur celle-ci le piège s’était refermé d’une prise immuable. Il le broya jusqu’à ce que le sang lui coulât de la gueule. Il s’escrimait encore dans cette lutte lorsque Le Beau émergea d’un fourré de sapins à vingt pas de distance, le Tueur toujours attaché à ses pas.
L’homme brute s’arrêta. Il haletait et ses yeux étaient enflammés. À deux cents mètres il avait entendu le cliquetis de la chaîne du piège.
— Oh ! il est là, dit-il convulsivement, en resserrant son emprise sur la laisse du Tueur. Tu l’entends, camarade à l’œil rouge ? C’est le démon de voleur que tu vas tuer, ou presque, quand je te détacherai et te dirai : « Vas-y ! »
Miki, cessant de se battre contre le piège, les regardait venir. En cet instant périlleux il n’éprouvait aucune crainte de l’homme. Une rage de tuer lui faisait bouillir le sang. Son instinct surexcité lui révéla la vérité dans un éclair. Son ennemi, c’était non pas la chose qui lui tenait la patte, mais ces deux êtres-là. Il se souvenait, comme si cela datait d’hier, d’avoir déjà vu un homme avec une trique à la main. Et Le Beau en tenait une. Mais ce n’est pas lui que le chien redoutait. Ses yeux surveillaient attentivement Nétah. Détaché par son maître, le Tueur se raidissait sur ses pattes à une dizaine de pieds de distance, le poil de l’épine dorsale redressé, les muscles tendus.
Miki entendit la voix de la bête humaine :
— Vas-y, démon, vas-y !
Miki attendait, sans qu’un de ses muscles frissonnât. Il avait appris ces dures leçons de la vie sauvage, attendre, veiller, et se servir de sa ruse. Il était aplati sur le ventre, le museau entre les pattes. Ses babines étaient un peu soulevées, rien qu’un peu ; il ne proférait pas un son, mais ses yeux dardaient comme deux pointes de feu. Le Beau le regardait, émerveillé. Il sentait soudain un nouveau frisson, qui n’était pas inspiré par son désir de revanche. Jamais il n’avait vu ni lynx, ni renard, ni loup pris au piège avec cette attitude. Jamais il n’avait vu chez un chien des yeux comme ceux qui se fixaient en ce moment sur Nétah. Pendant un instant il en retint sa respiration.
Pied à pied, puis presque pouce à pouce, le Tueur s’approcha en rampant. Dix pieds, huit, six… et pendant tout ce temps Miki ne fit pas un mouvement, pas un clin d’œil. Avec un grognement de tigre, Nétah s’élança sur lui !
Alors se passa la chose la plus extraordinaire que Le Beau eût jamais vue. Si rapidement que ses yeux eurent peine à suivre le mouvement, Miki avait passé comme un éclair sous le ventre de Nétah ; puis, se retournant au bout de sa chaîne, il le saisissait à la gorge avant que Le Beau pût compter jusqu’à dix.
Les deux chiens tombèrent, et la Brute serrait son bâton en les regardant comme fasciné. Il entendit des mâchoires qui broyaient, et il savait que c’étaient celles du chien sauvage ; il entendit un grognement s’étouffer peu à peu en un râle sifflant d’angoisse, et il fut certain que ce bruit provenait du Tueur. Le sang lui afflua au visage. L’éclat rouge de ses yeux devint une flambée livide d’exultation et de triomphe.
— Tonnerre de Dieu ! s’écria-t-il haletant. Il est en train d’étrangler Nétah. Non, jamais je n’ai vu un chien pareil. Je vais le garder vivant pour le faire battre avec le minet de Durant au poste du Fort-Dieu. Ventre-Saint-Gris ! mais…
C’en était fait du Tueur si son maître eût différé son intervention d’une minute encore. Le Beau avança, le bâton levé. Tout en enfonçant ses crocs plus profondément dans la gorge de Nétah, Miki vit le nouveau danger du coin de l’œil. Ouvrant les mâchoires, il se dégagea du Tueur à l’instant où le gourdin descendait, mais n’esquiva qu’en partie le terrible coup, qui l’atteignit à l’épaule et le renversa. Vif comme l’éclair, il se remit sur pied et se rua vers Le Beau.
Le Français était passé maître dans l’art du bâton, l’ayant pratiqué toute sa vie. D’un rapide brisé à droite il asséna un coup terrible sur la tête de Miki, à qui le sang sortit de la gueule et des narines. Étourdi et à moitié aveuglé, il reprit pourtant son élan et reçut un nouveau coup de massue. Il entendit le cri de joie féroce de Le Beau. Trois fois encore il tomba sous la massue.
Le Beau ne riait plus, mais manœuvrait son bâton avec une sorte de crainte dans les yeux. La sixième fois il manqua son coup ; et les mâchoires de Miki se refermèrent tout contre sa poitrine, fendant l’épais paletot et la chemise comme des feuilles de papier, et traçant un sillon sanguinolent sur la peau. Dix pouces de plus, et une vision un peu moins assombrie par le sang, il eût atteint l’homme à la gorge. Le Beau poussa un grand cri. Il avait senti la mort le frôler.
— Nétah ! Nétah ! cria-t-il en faisant des moulinets éperdus.
Nétah ne répondit pas. Peut-être sentait-il en ce moment que son maître avait fait de lui un monstre. La solitude ouvrait autour de lui ses portes libératrices. Quand Le Beau l’appela de nouveau, il le vit s’esquiver égouttant du sang en route. Il est probable que le Tueur alla rejoindre les loups, car c’était un métis aux trois quarts sauvage.
Le Beau l’entrevit seulement au moment où il disparaissait. Il fit tournoyer furieusement son bâton, et manqua carrément son coup ; cette fois ce fut une pure chance qui le sauva : la chaîne s’accrocha, et Miki fut précipité en arrière au moment où son souffle brûlant atteignait presque la veine jugulaire de l’homme. Le chien tomba sur le côté, et avant qu’il pût reprendre son équilibre, un coup de gourdin lui écrasait la tête dans la neige.
Le monde s’obscurcit pour lui ; il n’avait plus la force de bouger ; étendu comme un cadavre, il perçut encore la voix haletante et triomphale de la Bête humaine. Car Le Beau, si noir que fût son cœur, ne put retenir un cri de joie qui était presque une action de grâces d’être sorti vainqueur de cette lutte et d’avoir échappé à la mort, bien que de l’épaisseur d’un simple chaînon.