‹ Nomades du NordChapitre 18 sur 26 · 18

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Dans certaines circonstances, la mort est un coup, mais non un chagrin. Tel fut le cas pour Nanette Le Beau. Elle avait vu de ses yeux l’effroyable fin de son mari, mais son âme sensible ne pouvait le pleurer ni désirer qu’il fût encore en vie. La justice que le bon Dieu lui réservait tôt ou tard l’avait enfin saisi. Et pour l’amour de l’enfant plus encore que pour le sien propre, Nanette ne le regrettait pas. Durant, dont l’âme ne valait guère mieux que celle du mort, n’avait même pas attendu une prière, ne lui avait pas demandé ce qu’il fallait faire : il avait creusé un trou dans la terre gelée et enterré le corps à peine refroidi. Et Nanette ne s’en était pas émue. La Brute était partie, partie pour toujours, et ne la battrait plus. Et, pour l’enfant, elle remercia Dieu.

Miki, dans sa cage, était ramassé sur le ventre au bout de sa chaîne. Il avait à peine remué depuis l’instant terrible où il avait ouvert la gorge de son tortionnaire. Il n’avait même pas grondé en voyant Durant enlever le cadavre. Une effroyable oppression s’était abattue sur lui. Il ne pensait pas aux brutalités dont il avait souffert, ni à la mort que Le Beau était sur le point de lui infliger avec sa massue ; il ne sentait pas la douleur de ses membres meurtris, de ses mâchoires ensanglantées et de ses yeux cinglés de coups de fouet. Il songeait à Nanette.

Pourquoi s’était-elle enfuie avec ce cri horrible lorsqu’il avait tué la bête humaine ? N’était-ce pas ce brutal qui l’avait jetée à terre et dont les mains étaient nouées autour de sa gorge blanche lorsque, bondissant à bout de chaîne, il lui avait tranché la veine jugulaire ? Alors pourquoi s’était-elle sauvée, et pourquoi ne revenait-elle pas ?

Il se mit à gémir doucement.

L’après-midi était presque fini, et l’obscurité prématurée des nuits de plein hiver dans les pays du nord commençait à s’épaissir sur les forêts. Dans cette pénombre, la sombre face de Durant apparut entre les barreaux de la prison de Miki. Le chien avait conçu une aversion instinctive pour le chasseur de renards, comme pour Le Beau lui-même, car de figure et de cœur ils étaient frères en bestialité. Cependant il ne gronda pas en voyant Durant le regarder : il ne bougea même pas.

— Oh ! le démon ! murmura Durant en frémissant.

Puis il se mit à rire. C’était un rire bas, hideux, à moitié étouffé dans sa rude barbe noire, qui fit courir un étrange frisson dans les veines de Miki.

L’homme tourna le dos et entra dans la cabane.

Nanette se leva pour l’accueillir, ses grands yeux noirs brillant dans un visage d’une pâleur mortelle. Elle ne s’était pas encore remise du choc de cette mort tragique, et pourtant dans ses regards pointait déjà une sorte de renaissance, quelque chose qui n’y paraissait pas lorsque Durant était venu avec Le Beau dans l’après-midi. Il la contempla avec étonnement, debout devant lui, son bébé dans les bras.

C’était une autre femme, et lui se sentait mal à l’aise. Comment, voilà quelques heures, avait-il pu rire grossièrement lorsque le mari, en sa présence, lui lançait les injures les plus viles, et pourquoi maintenant ne pouvait-il pas soutenir son tranquille regard ? Dieu ! il n’avait même pas remarqué comme elle était belle ! Reprenant possession de lui-même, il énonça l’objet de sa visite :

— Vous ne voudrez pas garder ce chien…, dit-il. Je vais l’emmener.

Nanette ne répondit rien. Elle semblait à peine respirer en le regardant. Elle lui parut attendre ses explications, et il eut une inspiration soudaine.

— Vous savez, il devait y avoir un grand combat entre son chien et le mien pour le carnaval du nouvel an au poste de Fort-Dieu, continua-t-il en frottant ses pieds lourds sur le plancher. C’est pour cela que Jacques… votre mari, entraînait le chien sauvage. Et quand j’ai vu cet Oucheune, ce loup-démon, lacérer les barreaux de sa cage, j’ai compris qu’il tuerait mon chien comme un renard tue un lapin. Nous avons donc fait un marché ensemble, et je l’ai acheté pour les deux peaux de renard croisé et les dix de renard roux que j’ai là dehors.

La vraisemblance de son mensonge lui donnait de l’aplomb. Il paraissait dire la vérité, et Jacques n’était plus là pour le démentir.

— Il est donc à moi, conclut-il d’un air un peu triomphant ; je vais l’emmener au poste, et je le ferai combattre contre n’importe quel chien ou loup de tout le Nord. Voulez-vous que j’aille chercher les fourrures, madame ?

— Le chien n’est pas à vendre, répondit Nanette et l’éclat de ses yeux s’accentua. Il est à moi, à moi et au bébé. Vous comprenez, Henri Durant ? Il n’est pas à vendre.

— Oui, balbutia Durant, confondu.

— Et quand vous arriverez au poste de Fort-Dieu, monsieur, vous direz au Facteur que Jacques est mort, et comment il est mort, et qu’il faut envoyer quelqu’un me chercher avec le bébé. Jusque-là nous resterons ici.

— Oui, répéta Durant, reculant vers la porte.

Il ne l’avait pas encore vue sous ce jour. Il se demandait comment Le Beau avait pu jurer contre elle et la frapper. Pour son propre compte, il avait peur d’elle. Debout là, avec sa figure blanche, ses yeux admirables et sa brillante chevelure éparse sur les seins, elle lui rappelait un tableau de la Madone.

Il franchit la porte et retourna à la cage où était couché Miki. Il lui parla doucement à travers les barreaux.

— Eh bien la bête ! dit-il. Elle refuse de te vendre. Elle veut te garder parce que tu t’es battu pour elle et que tu as tué mon ami Jacques Le Beau. Je serai donc obligé de m’y prendre à ma façon pour t’avoir. Avant peu la lune va se lever : je te passerai au cou un nœud coulant au bout d’une perche, et tu seras suffoqué si vite qu’elle n’entendra rien. Qui saura où tu es allé, si je laisse ouverte la porte de la cage ? Et tu te battras pour moi au poste de Fort-Dieu. Mon Dieu, comme tu te battras bien ! Je jure que ça ferait plaisir à l’ombre de Jacques Le Beau de voir ce qui se passera.

Il s’en alla à l’endroit où il avait laissé son léger traîneau et ses deux chiens à la lisière de la forêt, et attendit le lever de la lune.

Cette fois encore Miki n’avait pas bougé. Une lumière venait d’apparaître à la fenêtre de la cabane, et ses yeux étaient ardemment fixés sur elle, tandis que le même gémissement bas lui remontait à la gorge.

Son monde n’existait plus en dehors de cette fenêtre. La femme et l’enfant avaient oblitéré dans son esprit tout autre désir que celui d’être avec eux.

Dans la cabane, Nanette était en train de penser à lui, et à Durant. Les paroles de l’homme lui revenaient à l’esprit d’une façon précise et significative : « Vous ne voudrez par garder ce chien. » Oui, tous les gens de la forêt diraient la même chose, même le Facteur, quand ils connaîtraient l’histoire. Elle ne voudrait pas garder le chien ! Et pourquoi pas ? Parce que, pour la défendre, il avait tué Jacques Le Beau, son mari ? Parce qu’il l’avait délivré du joug de la brute ? Parce qu’en cet instant terrible Dieu l’avait déchaîné pour que la petite Nanette pût vivre, à la différence de l’autre bébé, et grandir dans le rire et non dans les larmes ? Son cœur s’enflamma à l’idée que telle devait être la volonté du bon Dieu ! D’autres pourraient en douter, elle, jamais. Elle se rappela tout ce que Le Beau lui avait raconté au sujet du chien sauvage, comment pendant plusieurs jours il avait dévalisé ses trappes, et la terrible résistance qu’il lui avait opposée une fois pris. Entre toutes les paroles de cet être brutal elle se rappelait surtout ce qu’il avait dit un jour :

— C’est un démon, mais il n’a pas été engendré par des loups. Non, à un moment donné, voilà longtemps, il a du être le chien d’un blanc.

Le chien d’un blanc !

Son âme vibra de nouveau à cette pensée que la pauvre bête avait jadis connu l’affection d’un blanc, comme elle-même avait connu une enfance où s’épanouissaient les fleurs et où chantaient les oiseaux. Elle essaya de se souvenir d’autres détails, mais elle ne pouvait remonter bien loin dans le passé. Encore moins pouvait-elle entrevoir l’être anguleux qu’était Miki lorsqu’il descendit de l’extrême nord avec Challoner ; ni son étrange camaraderie avec Nioua, l’ourson noir ; ni la tragédie de leur chute dans le rapide qui les avait emportés vers les grandes aventures et transformés en un ours adulte et un chien sauvage. Cependant dans son cœur elle sentait ce qu’elle ne pouvait voir. Elle devait accueillir Miki, non pas en vagabond de hasard, mais comme l’envoyé de quelque puissance supérieure.

Elle se leva tranquillement, pour ne pas éveiller l’enfant au berceau, et ouvrit la porte. La lune se levait sur la forêt, et dans sa clarté elle approcha de la cage. Elle entendit le gémissement de joie du chien, puis sentit la chaude caresse de sa langue sur ses mains nues qu’elle avait passées entre les barreaux.

— Non, non, tu n’es pas un démon ! s’écria-t-elle d’une voix contenue et tremblante. Oh ! mon Soketâo, j’ai prié, prié, et tu es venu. Oui, tous les soirs, à genoux, je demandais à notre Sainte Vierge de prendre en pitié mon enfant, et de laisser en tout temps le soleil du ciel briller sur elle. Et tu es venu ! Or le Dieu de bonté n’envoie pas des démons en réponse à une prière. Non, jamais !

Et Miki, comme si un Esprit lui eût donné aussi le pouvoir de comprendre, appesantit sur ses mains sa tête ensanglantée et meurtrie.

De la lisière de la forêt Durant observait cette scène. Il avait vu un rai lumineux s’échapper de la porte et Nanette s’approcher de la cage, et ses yeux ne la quittèrent pas avant son retour à la cabane. Il revint vers son feu en ricanant et se mit à terminer le wahgun qu’il était en train de fixer au bout d’une longue perche. Ce nœud coulant et sa propre astuce lui épargnaient douze belles peaux de renard, et il continua de glousser à la lueur du foyer en songeant combien il était facile d’être plus malin qu’une femme. Nanette avait commis la sottise de refuser les fourrures et Jacques… était mort. C’était pour lui un heureux concours de circonstances. La fortune lui faisait certainement des avances. Sur cette bête-là, comme il appelait le chien sauvage, il allait jouer toute sa fortune dans le grand combat. Et il gagnerait à coup sûr.

Il attendit que la lumière s’éteignît dans la cabane avant d’approcher de la cage. Miki l’entendit venir, et même l’aperçut d’une assez grande distance, car déjà la lune éclairait comme en plein jour.

Durant connaissait bien les manières des chiens. Il usait envers eux de la supériorité de sa raison alors que Le Beau se fût servi de la lanière et du bâton. Il avança donc franchement et hardiment, et, comme par accident, laissa tomber le bout de sa perche entre les barreaux. Les mains posées contre la cage, et sans crainte apparente, il se mit à parler d’un ton ordinaire. Il était différent de Le Beau. Miki le surveilla étroitement pendant quelque temps, puis reposa les yeux sur la fenêtre actuellement noire, et Durant s’employa sournoisement à profiter de ce répit. Insensiblement il avança le bout de la perche jusqu’à ce que le terrible nœud coulant pendît droit au-dessus de la tête de Miki. Il était passé maître dans l’usage du wahgun, ayant attrapé de cette façon bien des renards et des loups, et même un ours. Miki, engourdi par le froid, sentit à peine la corde se poser autour de son cou. Il ne vit pas l’homme s’arquer, les pieds contre le soubassement de l’enclos.

Soudain Durant se rejeta violemment en arrière, et il sembla à Miki qu’un gigantesque piège d’acier se refermait sur sa gorge. La respiration lui fut coupée instantanément. Dans ses efforts frénétiques pour se dégager il ne pouvait proférer un son. De main en main, l’homme l’attira jusqu’aux barreaux, et là, les pieds toujours arc-boutés, il se suspendit de tout son poids pour l’étouffer, si bien que lorsque enfin il laissa aller le wahgun, Miki s’écroula comme mort.

En moins de dix secondes Durant nouait une muselière sur ses mâchoires fermées. Il eut soin de laisser ouverte la porte de l’enclos et revint à son traîneau, portant Miki dans ses bras. Il se disait que jamais l’esprit lent de Nanette ne devinerait la vérité. Elle croirait que la bête s’était échappée dans la forêt.

Son plan n’était pas de réduire Miki en esclavage à force de coups ; la méthode avait trop mal réussi à Le Beau, Durant était plus avisé. Malgré sa manière rude et impitoyable, il avait appris certains phénomènes de la mentalité animale. Il était loin d’être un psychologue : cependant sa brutalité ne l’avait pas complètement aveuglé. Aussi, au lieu d’attacher étroitement Miki, comme Le Beau, sur son traîneau improvisé, Durant s’évertua à donner de l’aise à son captif, en le couvrant d’une chaude couverture, avant de reprendre son voyage vers l’est. Il s’assura néanmoins qu’il n’y avait pas de défaut à la muselière qui lui entourait les mâchoires, et que l’autre extrémité de la chaîne qu’il portait encore au cou était solidement fixée à la barre de direction du traîneau.

Ces précautions prises, Durant se mit en route en s’orientant vers le Fort-Dieu, et si Jacques Le Beau avait pu le voir en ce moment, il eût facilement deviné la cause de son exaltation. En vertu de son origine et de sa naissance, Durant était avant tout un joueur, et ensuite un trappeur. Il tendait des pièges pour avoir le plaisir de risquer ses bénéfices, et depuis une demi-douzaine d’années consécutives, il gagnait régulièrement au grand combat de chiens duposte. Cependant cette année il n’était qu’à demi rassuré. Ce n’est pas de Jacques Le Beau et de Nétah qu’il avait eu peur, mais du métis relégué sur les bords du Red Belly Lake. Il s’appelait Grouse Piet, et le chien qu’il devait engager pour le combat était un demi-loup. Voilà pourquoi dans la folle ardeur de son désir, Durant était allé jusqu’à offrir deux peaux de renard croisé et dix de renard roux, c’est-à-dire le prix de cinq chiens, pour un seul animal sauvage. Maintenant qu’il le tenait pour rien, et que Nanette s’était appauvrie de douze fourrures, il se sentait heureux. Car il possédait un rival de premier choix à opposer au demi-loup de Grouse Piet, et il allait risquer son argent et son crédit jusqu’à la dernière limite.

Quand Miki recouvra ses sens, Durant, qui attendait ce moment avec anxiété, arrêta ses chiens. Il se pencha sur le traîneau et commença à lui parler, non pas à la manière brutale de Le Beau, mais d’un ton de camaraderie insouciante, et de sa main gantée il tapota la tête de son captif. Ceci était une nouveauté pour Miki ; il savait bien que cette main n’était pas celle de Nanette, mais appartenait à une bête humaine ; d’autre part, la douceur de son nid, fait d’une couverture sur laquelle Henri avait étendu une peau d’ours, lui était également insolite. Naguère il était raide et gelé ; actuellement il se sentait au chaud et à l’aise. Aussi ne fit-il pas un mouvement, et Durant s’applaudit de son adresse.

Il ne fit pas beaucoup de chemin cette nuit-là, mais s’arrêta à cinq ou six milles de la cabane de Nanette et construisit un feu, sur lequel il fit bouillir du café et rôtir de la viande : il la fit cuire lentement, sur une broche de bois qu’il tournait sans cesse, de façon à ce que l’air ambiant fût imprégné de son arome appétissant. Il avait attaché ses deux chiens de trait à cinquante pas de distance, mais avait laissé le traîneau près du feu, et observait l’effet que produisait sur Miki l’odeur de la grillade.

Depuis son bas-âge en compagnie de Challoner, Miki ne s’était pas empli les narines de cet arome sans pareil. Durant le vit enfin se lécher les babines et l’entendit claquer des mâchoires. Il pouffa dans sa barbe, mais attendit encore un bon quart d’heure avant de débrocher la viande, de la découper et d’en offrir la moitié à Miki, qui la dévora gloutonnement.

Henri Durant était un habile homme !

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