‹ Nomades du NordChapitre 19 sur 26 · 19

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Durant les derniers jours de décembre, toutes les pistes, sur une étendue de dix mille milles carrés, convergeaient vers le poste de Fort-Dieu. On était à la veille de l’Ouske-Pipoune, de ce nouvel an qui pour les gens du Wild est un véritable carnaval, impatiemment attendu des femmes et des enfants autant que des hommes.

La compagne du trappeur n’a pas de voisines. La ligne de trappes de son mari est un petit royaume inviolable, et nul être humain ne vit à plusieurs milles à la ronde : aussi l’Ouske-Pipoune est-il pour les femmes une époque de réjouissances ; pour les enfants, il représente le « grand cirque » ; et pour les hommes, il constitue la récompense des fatigues endurées pour attraper leurs fourrures, et l’occasion de les vendre et de festoyer. Durant ces quelques jours on retrouve les anciennes connaissances et on en fait de neuves. On apprend les décès, les mariages et les naissances, les nouvelles du désert sans routes, l’histoire d’événements dont la tragique horreur appelle les larmes, d’autres qui provoquent le rire et la gaieté. Pour la première et dernière fois pendant les sept mois que dure l’hiver, la gent forestière des huttes et des cabanes, de près et de loin, « vient en ville ». Indiens et métis, blancs et sangs-mêlés prennent part à la fête sans distinction de couleur ni de croyance.

Cette année il devait y avoir grande ripaille au Fort-Dieu : on devait faire rôtir des caribous entiers. Lorsque Henri Durant arriva à une douzaine de milles du poste, il rencontra les pistes nombreuses et bien foulées d’hommes et de chiens venant de tous les points cardinaux. Cette fois, une centaine de traîneaux devaient arriver des forêts, accompagnés de trois cents hommes, femmes et enfants, et d’un demi-millier de chiens.

En retard d’un jour sur ses calculs, Durant n’avait cependant pas perdu de temps. Car Miki, toujours muselé, suivait maintenant son traîneau au bout d’une laisse de babiche. Dans l’après-midi du troisième jour après son départ de la cabane de Nanette, Durant quitta la piste la plus fréquentée et rejoignit la chaumière d’un certain André Ribon, qui fournissait de viande fraîche le Facteur et les gens du poste. André commençait à s’inquiéter du retard de son ami, mais attendait encore son retour. C’est là que l’Indien d’Henri avait laissé son chien de combat, le gros husky. Et c’est là qu’Henri laissa Miki, enfermé dans la hutte d’André. Puis les deux hommes se rendirent au poste, à un mille de distance au plus.

Ils ne rentrèrent pas ce soir-là, et la cabane resta vide. À la tombée de la nuit, Miki commença à percevoir un tumulte lointain mais sans cesse grandissant. C’était le bruit du carnaval, mélange fantastique de voix humaines et des hurlements d’une centaine de chiens.

Jamais il n’avait rien entendu de pareil, et il écouta longtemps sans faire un mouvement. Puis il se dressa devant la fenêtre, comme un homme, les pattes de devant appuyées au lourd châssis. La cabane était bâtie au sommet d’un monticule qui dominait le lac gelé, et, au loin, par-dessus la frange des arbrisseaux qui le bordaient, Miki vit dans le ciel le reflet d’une vingtaine de grands feux de campement. Il poussa un gémissement et retomba sur ses quatre pattes. C’était bien long d’attendre le lendemain : mais cette prison était plus confortable que la cage de Le Beau. Toute la nuit son sommeil fut troublé par des visions de Nanette et du bébé.

Il n’était pas loin de midi lorsque enfin rentrèrent Durant et Ribon. Ils apportaient de la viande fraîche, dont Miki dévora sa part avec grand appétit. Il tolérait, sans se commettre, les avances des deux hommes. Il resta seul une seconde nuit dans la cabane.

Quand Durant et Ribon revinrent aux premières lueurs du jour, ils traînaient une cage de quatre pieds carrés faite de petites perches de bouleau. Ils en placèrent la porte ouverte contre celle de la cabane et y attirèrent Miki par l’appât d’un quartier de viande fraîche. Dès qu’il y fut entré, la trappe retomba, et il se trouva emprisonné. La cage était déjà attachée sur un grand toboggan, et le soleil se levait à peine que Miki partait pour le Fort-Dieu.

C’était la grande journée du carnaval, le jour de la rôtisserie de caribou et du combat de chiens. Longtemps avant leur arrivée en vue du fort, Miki distinguait le brouhaha croissant qui l’intriguait ; il se dressa sur ses pattes dans la cage, tendu et alerte, sans faire la moindre attention aux hommes qui le traînaient. Il regardait en avant d’eux, et Durant poussa un gloussement de triomphe en l’entendant grogner et claquer des dents.

— Oui, il se battra ! Il se battrait tout de suite, dit-il en ricanant.

Ils suivaient la rive du lac. Soudain, au détour d’une pointe, l’ensemble du Fort-Dieu s’étagea devant eux sur le talus. Le grognement s’éteignit dans la gorge de Miki, et ses mâchoires se fermèrent dans un dernier claquement. Un instant son cœur sembla cesser de battre. Jusqu’à cette minute, son monde n’avait contenu qu’une demi-douzaine d’êtres humains. Or voici que, sans l’ombre d’un avertissement, il en apercevait cent, deux cents, trois cents. Dès l’apparition de Durant et de sa cage, tout un essaim s’abattait vers la grève.

Et partout aussi il y avait des loups, si nombreux qu’il les voyait comme dans un éblouissement, le regard fixe. Sa cage, pendant qu’on la traînait en remontant la pente, était le centre d’une horde criarde et gesticulante d’hommes et d’enfants, à laquelle commençaient à se joindre des femmes, dont beaucoup portaient des bébés dans les bras.

Puis il arriva au terme de son voyage. Il était près d’une autre cage, dans laquelle se trouvait une bête pareille à lui-même. À côté se tenait un grand métis au teint basané et à la tête crépue qui ressemblait à un pirate. C’était Grouse Piet, le rival de Durant.

Une moue de dédain plissa ses grosses lèvres tandis qu’il regardait Miki. Il se tourna vers le groupe environnant d’Indiens et de métis, et prononça quelques paroles qui soulevèrent un rire guttural.

La figure de Durant s’empourpra.

— Riez, bande de païens ! s’écria-t-il d’un ton de défi, mais n’oubliez pas qu’Henri Durant est ici pour recevoir vos paris !

Puis il secoua au nez de Grouse Piet les deux fourrures de renards croisés et les dix de renards roux.

— Couvre ça, Grouse Piet ! cria-t-il. Et il y en a dix fois autant à l’endroit d’où ça vient.

Miki, le museau dressé, reniflait l’air, qu’il trouvait plein d’étranges relents, alourdi par les odeurs des hommes et des chiens, et par le fumet des cinq gros caribous en train de rôtir à quinze pieds au-dessus d’immenses brasiers. Pendant dix heures ils continueraient à tourner sur leurs broches grosses comme des cuisses d’hommes. Le combat devait avoir lieu avant le festin.

Pendant une heure, le tintamarre et les vociférations se déchaînèrent autour des deux cages. Les hommes appréciaient les combattants et engageaient leurs paris, tandis que Grouse Piet et Henri Durant s’enrouaient à se lancer mutuellement les sarcasmes les plus méprisants. Au bout de ce temps la foule commença à s’éclaircir. À la place des hommes et des femmes une cinquantaine de jeunes enfants au teint plus ou moins cuivré vinrent se presser autour des cages. C’est alors seulement que Miki put entrevoir les hordes de bêtes attachées isolément, par couples ou en groupes à la lisière du terrain découvert. Ses narines finirent par saisir la distinction : c’étaient non pas des loups, mais des êtres de sa propre espèce.

Bien du temps s’écoula avant que son attention se concentrât sur l’animal enfermé dans la cage voisine. Quand ses yeux se furent fixés sur lui il s’approcha des barreaux et huma l’air. De son côté, le chien-loup pointa vers lui son museau effilé. Ce mouvement rappela à Miki l’énorme fauve qu’il avait combattu un jour au bord de la falaise : instinctivement, il montra les crocs et gronda. Le chien-loup répondit par un égal grognement. Henri Durant se frotta les mains de joie, et Grouse Piet se mit à rire sous cape.

— Oui, ils se battront, dit Henri encore une fois.

— Le loup, il se battra, oui ! répondit Grouse Piet. Mais le chien pour vous, M’zieu, lui bien malade, comme caniche, quand bataille venir !

Un peu plus tard Miki vit un blanc arrêté tout près de sa cage. C’était Mac Donnell, le Facteur écossais. Il contemplait Miki et le chien-loup d’un regard attristé. Dix minutes après, dans la petite chambre qui lui servait de bureau, il disait à un homme plus jeune que lui :

— Je voudrais bien empêcher cela, mais je ne puis. Personne ne serait de mon côté, et nous y perdrions la moitié des fourrures de la saison. Voilà cinquante ans qu’il y a des combats pareils au Fort-Dieu, et après tout, je me dis que ce n’est pas pire que leurs assauts de boxe là-bas. Seulement, dans le cas actuel…

— C’est une lutte à mort, dit le jeune homme.

— C’est cela même. Habituellement l’un des chiens meurt.

Le jeune homme secoua la cendre de sa pipe.

— J’adore les chiens, dit-il simplement. Il n’y aura jamais de combat à mon poste, Mac, à moins que ce ne soit entre hommes. Et je n’irai pas voir ce combat-ci, parce que… J’aurais peur de tuer quelqu’un.

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