‹ Nomades du NordChapitre 20 sur 26 · 20

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Il était deux heures de l’après-midi. Les caribous à rôtir prenaient une belle teinte brune. Encore deux heures et le festin commencerait : l’instant du combat était arrivé.

Au centre de la clairière, trois cents hommes, femmes et enfants, se pressaient en cercle autour d’un enclos de lattes de dix pieds carrés. Tout contre cet enclos, aux extrémités opposées, on avait traîné les deux cages : près de l’une se tenait Henri Durant, et Grouse Piet près de l’autre. Ils ne raillaient plus maintenant. Leurs faces étaient dures et sérieuses. Trois cents paires d’yeux les regardaient, et trois cents paires d’oreilles attendaient le signal passionnant. Il fut donné par Grouse Piet.

D’un geste rapide, Durant ouvrit la porte de la cage de Miki et le piqua par derrière avec un bâton fourchu. D’un seul bond le chien sauta dans l’enclos. Presque au même instant s’élançait le chien-loup de Grouse Piet, et les adversaires se trouvèrent face à face dans l’arène.

Pendant la demi-minute suivante la respiration de Durant ressemblait à un gémissement. La manière d’agir de Miki n’était pourtant qu’une réaction de l’ambiance. En pleine forêt, le chien-loup l’aurait intéressé à l’exclusion de toute autre chose, et il l’aurait regardé comme un second Nétah ou comme un loup sauvage. Mais dans l’entourage actuel l’idée de se battre était bien la dernière à se présenter à lui.

Fasciné par le cercle de visages rigides et attentifs qui se pressaient autour de l’enclos, il les examinait, tournant vivement la tête de part et d’autre, espérant peut-être y rencontrer celui de Nanette ou du bébé, ou même de son premier maître Challoner.

Grouse Piet avait donné à son chien-loup le nom de Taao, à cause de l’extraordinaire longueur de ses crocs ; et ce redoutable personnage, à l’horreur croissante de Durant, Miki semblait complètement l’oublier après le premier coup d’œil du tête-à-tête. Il trotta vers la barrière, fourra son museau entre les barreaux, et un rire gouailleur sortit de la gorge de Grouse Piet. Puis le chien fit le tour de l’enclos, les regards rivés avec acuité sur ce cercle de figures. Taao se tenait au centre de l’arène, et pas une seule fois ses yeux rougeâtres ne quittèrent Miki. Ce qui se passait hors de la cage ne l’intéressait guère. Il comprenait son affaire, et l’idée de meurtre était enracinée dans son cœur. Pendant un intervalle appréciable, la poitrine de Durant résonna comme une enclume : Taao pivotait sur place en suivant tous les mouvements de Miki, le poil hérissé tout le long de l’épine dorsale.

Puis Miki s’arrêta, et à l’instant même, Durant entrevit la fin de toutes ses espérances. Sans proférer un son le chien-loup s’était élancé sur son adversaire. Un beuglement de joie s’échappa des lèvres épaisses de Grouse Piet. Tout le cercle des spectateurs semblait haleter, et Durant sentit un frisson lui courir dans le dos jusqu’à la racine des cheveux.

Ce qui se passa durant la minute suivante était bien de nature à couper le souffle aux gens. Sous cette première ruée Miki aurait dû perdre la vie. Grouse Piet s’attendait à sa mort, et Durant aussi. Or pendant la dernière fraction de seconde où se fermaient les mâchoires du chien-loup, Miki se transforma en un éclair vivant. Jamais homme ne vit de mouvement plus rapide que celui par lequel il se retourna contre Taao. Leurs crocs s’entre-choquèrent. On entendit un bruit écœurant d’os broyés, et en un instant ils roulaient étroitement enlacés sur le sol. Ni Grouse Piet ni Durant ne pouvaient voir ce qui arrivait. Ils oubliaient même leurs paris dans l’horreur de ce combat. Jamais il n’y en avait eu de pareil au Fort-Dieu.

Le bruit en parvint aux magasins de la Compagnie. Sur la porte, regardant vers le champ de bataille, se tenait le jeune homme blanc. Il entendit les grondements, le heurt des crocs, et lui-même serra les dents tandis qu’une flamme sombre brillait dans ses yeux. Sa respiration devint haletante.

— Damnation ! proféra-t-il d’une voix contenue.

Il ferma les poings et descendit vers l’enclos. Tout était terminé quand il se fraya un chemin à travers le cercle des spectateurs. Le combat avait fini aussi vite qu’il avait commencé, et le chien-loup de Grouse Piet gisait au centre de l’arène, la veine jugulaire ouverte. Mais Miki semblait presque mourant.

Durant, après avoir ouvert la porte, lui avait glissé une corde au cou, et l’animal se tenait en dehors de la cage, vacillant sur ses pattes, couvert de sang et à moitié aveuglé. Son corps était déchiré et ensanglanté en une douzaine d’endroits, et un ruisselet rouge lui coulait de la gueule. Un cri d’horreur échappa au jeune homme qui le regardait.

Puis, presque dans le même souffle, vint un autre cri encore plus étrange :

— Mon Dieu ! Miki ! Miki ! Miki !

Miki entendit cette voix, dont les ondes semblaient battre sa cervelle, comme lui parvenant d’une grande distance, à travers l’affaiblissement de ses blessures.

Cette voix ! c’était celle qui avait vécu avec lui dans tous ses rêves, celle qu’il avait attendue et cherchée, sachant bien qu’il la retrouverait quelque jour. C’était la voix de Challoner son maître !

Il s’affaissa sur le ventre en gémissant, essayant d’y voir à travers le sang qui lui voilait les yeux ; et là, gisant, presque blessé à mort, il battit la terre de sa queue en signe de reconnaissance. Alors, à la surprise de tous les assistants, Challoner s’agenouilla près de lui, lui entoura le cou de ses bras, tandis que Miki, de sa pauvre langue lacérée, essayait d’atteindre ses mains, sa figure, ses vêtements.

— Miki ! Miki ! Miki !

La main de Durant tomba lourdement sur l’épaule de Challoner.

Ce fut pour celui-ci comme le contact d’un fer rouge. Vif comme l’éclair il fut debout face à l’autre.

— Il est à moi, cria Challoner, s’efforçant de contenir sa colère. Il est à moi… brute infernale !

Impuissant à réfréner son désir de vengeance, il lança son poing fermé, comme un rocher, sur la lourde mâchoire de Durant. Le Français s’écroula. Challoner resta un instant penché sur lui, puis, comme l’autre ne bougeait pas, il se retourna fièrement vers Grouse Piet et la foule. Montrant le chien, qui continuait à se rouler à ses pieds, il cria d’une voix assez forte pour être entendue de tous :

— C’est mon chien. Je ne sais pas où cette brute l’a pris, mais il est à moi. Voyez vous-mêmes : regardez-le me lécher la main. Est-ce qu’il lui en ferait autant à lui ? Et regardez cette oreille. Dans tout le Nord il n’y en a pas une autre de la même coupe. Je l’ai perdu voilà près d’un an, mais à ce trait je l’aurais reconnu entre mille. Bonté divine ! si j’avais su…

Il se fraya un passage parmi les métis et les Indiens, menant Miki par la corde que Durant lui avait glissée au cou. Il alla trouver Mac Donnell et lui rapporta ce qui venait de se passer. Il lui raconta l’accident du printemps dernier, et comment Miki et l’ourson, tombés de son canot, avaient été entraînés dans la cataracte. Après avoir spécifié ses droits contre tout ce que pourrait dire Durant, il rentra à la hutte qui lui était attribuée pendant son séjour au Fort-Dieu.

Une heure après, Challoner, assis, tenait à deux mains la grosse tête de Miki, et lui parlait. Il avait lavé et pansé ses blessures, et Miki y voyait clair maintenant. Ses yeux restaient fixés sur le visage de son maître, et sa grosse queue battait le plancher. Tous deux oubliaient les bruits d’orgie du dehors, les clameurs des hommes, les cris d’enfants, les rires de femmes et l’aboiement incessant des chiens. Une lueur tendre animait les yeux de Challoner.

— Miki, mon vieux, tu n’as rien oublié, rien de rien, n’est-ce pas ? Tu n’étais alors qu’un pauvre cabot aux pattes encombrantes, mais tu n’as pas oublié. Tu te rappelles ce que je te disais, que j’allais vous amener, toi et l’ourson, à la fillette ? Tu t’en souviens ? Je t’annonçais qu’elle était un ange, et qu’elle t’aimerait jusqu’à la mort, et autres balivernes de ce genre. Eh bien ! je suis heureux qu’il soit arrivé quelque chose, et que tu n’y sois pas allé. Ce n’était plus pareil quand je suis retourné, et elle n’était plus la même. Miki ! Seigneur ! Elle était mariée, et elle avait deux gosses ! Penses-y bien, vieux coureur ! Deux gosses ! Comment diantre aurait-elle pu s’occuper de toi et de l’ourson, hein ? Et d’ailleurs tout était changé, mon bonhomme. Trois ans passés dans ce pays du bon Dieu, où l’on se crèverait les poumons rien que pour le plaisir d’avaler de l’air, cela m’avait bien changé, je m’en doute un peu. Au bout d’une semaine à peine, je désirais revenir, Miki. Oui, mon cher, j’en mourais d’envie. Aussi j’y suis revenu. Et nous allons y rester maintenant, Miki. Tu vas venir avec moi au nouveau Poste que la Compagnie m’a donné. À dater de ce jour, nous sommes copains. Tu comprends, vieux vagabond ? Nous sommes copains !

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