‹ Nomades du NordChapitre 3 sur 26 · 03

03

Debout près de sa mère, dans le chaud soleil de ce premier après-midi de juin, et regardant Makous en fuite à travers le lit du ruisseau, Nioua se faisait positivement l’effet d’un vieux guerrier consommé pesant au moins quatre cents livres ; il n’était cependant qu’un ourson au ventre en marmite et à la gueule arrondie, pesant neuf livres tout au plus.

Il s’écoula pas mal de minutes entre l’instant où Nioua avait planté ses féroces petits crocs dans la partie la plus tendre de l’orteil du vieil ours et celui où Nouzak put retrouver assez de souffle pour pousser un grognement. Ses flancs pompaient l’air comme un soufflet de forge. Quand Makous eut disparu sur l’autre bord, Nioua s’assit sur son derrière potelé, pointa drôlement les oreilles en avant, et observa sa mère de ses yeux ronds et brillants pleins d’inquiètes réflexions. Nouzak proféra une plainte sifflante et marcha lentement vers le rocher où l’appel de Nioua l’avait éveillée en sursaut. Il lui semblait que tous les os de son pauvre corps étaient brisés ou disloqués. Elle boitait et trébuchait en gémissant, et laissait derrière elle des traces sanglantes sur l’herbe. Makous lui avait infligé une trempe sérieuse.

Elle se coucha, émit un dernier gémissement, et regarda Nioua comme pour dire :

« Si tu n’étais pas allé faire des farces et éveiller la rage de cette vieille vipère, ceci ne serait pas arrivé. Vois dans quel état je suis maintenant ! »

Un jeune ours se serait promptement remis des suites de la bataille ; mais Nouzak resta couchée sans bouger tout le reste de l’après-midi et toute la nuit suivante. Et ce fut certainement la plus belle que Nioua eût encore vue. Maintenant que les nuits étaient tièdes, il en était venu à préférer la lune au soleil ; de nature et d’instinct, il était plutôt disposé à rôder dans l’obscurité qu’à chasser en plein jour.

L’astre se leva dans une gloire dorée. Les forêts de sapins et de cèdres se détachaient comme des îles dans cet océan de lumière fauve ; la rivière scintillait et frémissait comme une chose vivante en serpentant à travers la claire vallée. Mais Nioua avait compris la leçon reçue ; malgré l’appel de la lune et des étoiles, il resta tout près de sa mère, se contentant d’écouter la bacchanale nocturne.

Au matin Nouzak se remit sur pattes, et, ayant grogné à Nioua de la suivre, grimpa lentement la colline coiffée de soleil. Ce n’est pas qu’elle fût d’humeur à voyager, mais au fond de sa tête couvait la crainte de voir revenir l’horrible Makous ; elle savait bien qu’une nouvelle bataille l’achèverait, auquel cas le vieux ne ferait qu’un repas du petit. Elle se força donc à descendre l’autre versant de la colline, à traverser une nouvelle vallée, et par une coupure taillée comme une grande porte, elle entra dans une étendue moutonneuse de prairies, de lacs, et de vastes forêts de sapins et de cèdres. Depuis une semaine déjà elle se dirigeait vers certain cours d’eau situé dans cette plaine, et maintenant que la présence de Makous l’inquiétait sur ses derrières, elle continua sa marche si longtemps que les pattes courtes et grasses de Nioua pouvaient à peine le soutenir.

Ils atteignirent la rivière en question au milieu de l’après-midi, et Nioua était si épuisé qu’il eut peine à grimper au sapin sur lequel sa mère l’envoya faire un somme. Ayant trouvé une fourche confortable, il s’endormit rapidement, pendant que Nouzak allait à la pêche.

La rivière était pleine de carpes, emprisonnées dans les petites mares après avoir déposé leur frai, et en moins d’une heure elle en accumula sur la rive une énorme provision. Quand Nioua descendit de son berceau, juste à la tombée de la nuit, il prit sa part d’un régal dont Nouzak s’était déjà bourrée au point de ressembler à une barrique. C’était la première fois que l’ourson goûtait du poisson, et pendant une semaine il vécut à ce régime paradisiaque. Il en mangeait le matin, à midi et le soir, jusqu’à ce que sa peau parût sur le point d’éclater. Partout les accompagnait une odeur qui devenait de plus en plus rance de jour en jour, et plus elle rancissait, plus elle paraissait délicieuse à Nioua et à sa mère. Et Nioua grossissait comme une gousse bien pleine. En une semaine il gagna trois livres. Il avait renoncé à téter, car la vieille ourse était tarie à un degré absolument désappointant.

Au commencement de la soirée du huitième jour, Nioua et sa mère se couchèrent au bord d’un tertre gazonné pour y dormir après leur plantureux repas. Nousak était sans contredit la vieille ourse la plus heureuse de toute la région du nord. Le ravitaillement n’était plus un problème pour elle. Parquée dans les trous de la rivière, elle tenait une quantité illimitée de poissons, dont nul congénère n’était venu lui disputer la possession. Dans cet heureux terrain de chasse elle prévoyait une béatitude sans trêve jusqu’au moment où les orages de la mi-été videraient les trous d’eau, mais où les baies seraient mûres. Et Nioua, l’heureux petit gourmand, partageait ses rêves.

· · ·

Or, ce même jour, juste au coucher du soleil, un homme accroupi sur les mains et les genoux examinait un banc de sable humide à cinq ou six milles en aval de la rivière. Ses manches retroussées laissaient voir ses biceps brunis, et comme il n’avait pas de chapeau, la brise du soir rebroussait une tignasse de cheveux blonds qui depuis quelque huit ou neuf mois n’avaient été taillés qu’avec un couteau de chasse.

D’un côté de cet individu était posé un seau de fer-blanc : de l’autre, le regardant avec le plus vif intérêt, était assis un petit chien des moins gracieux et en même temps des plus sociables qui soient jamais nés d’un chien de chasse Mackenzie et d’une mère à moitié Airedale et à moitié Spitz.

Avec ce tragique mélange de sang dans les veines, rien au monde n’aurait pu lui donner l’apparence d’autre chose qu’un pur chien. Sa queue, allongée sur le sable, était longue et mince, avec un nœud à chaque vertèbre ; ses pattes, trop grandes, comme les pieds d’un jeune garçon, ressemblaient à de petits gants de boxe ; sa tête était trois fois trop grosse en proportion du corps, et un accident avait aidé la nature à l’achèvement de ce chef-d’œuvre en le privant de la moitié d’une oreille. Pendant qu’il observait son maître, cette demi-oreille se tenait droite comme un fragment de tôle, tandis que l’autre, deux fois plus longue, était déployée en avant en mine d’enquête profondément intéressée. La tête, les pattes et la queue étaient nettement du Mackenzie de chasse, mais les oreilles et le corps efflanqué formaient un terrain contesté entre le Spitz et l’Airedale. À sa période actuelle de développement disgracieux, c’était bien le plus vulgaire cabot qu’on pût rencontrer ailleurs que dans les petites rues d’une grande ville.

Pour la première fois depuis plusieurs minutes le maître parla, et Miki gigota de proue en poupe pour reconnaître le fait que la parole lui était directement adressée.

— Aussi vrai que tu es âgé de douze semaines, Miki, c’est une mère et son ourson. Et si j’y connais quelque chose en fait d’ours, ils ont passé ici aujourd’hui même.

Il se releva, remarqua l’ombre qui s’épaississait à la lisière de la forêt, et remplit son seau d’eau. Pendant quelques instants les derniers rayons du soleil l’éclairèrent en plein visage. C’était une figure forte et optimiste, sur laquelle se peignait la joie de vivre. Elle s’illumina d’une inspiration soudaine, et un reflet qui ne venait pas seulement de la forêt parut dans les yeux de l’homme, tandis qu’il ajoutait :

— Miki, je me donne la peine de trimbaler ta piteuse carcasse pour la fillette parce que je sais que tu es un bijou non dégrossi de bonne nature et de beauté, et qu’elle t’aimera pour ces deux choses-là. C’est ma sœur, vois-tu. Or, si je pouvais seulement emmener cet ourson avec toi…

Il se mit à siffler en retournant avec son seau d’eau dans la direction d’une petite rangée de balsamiers à cent mètres de distance.

Miki le suivait pas à pas.

Challoner, récemment nommé agent de la Great Hudson’s Bay Company, avait établi son campement au bord du lac près de l’embouchure de la rivière. Ce n’était presque rien : une tente en mauvais état, un canot encore plus endommagé, et une petite pile de fardage. Mais, aux derniers rayons du soleil, ce peu de chose en aurait dit long à quelqu’un d’entraîné dans les fatigues et les surprises de la vie forestière. C’était l’équipement d’un homme qui, s’étant avancé hardiment jusqu’à l’âpre bord du monde, en ramenait ce qui lui restait. Challoner éprouvait un sentiment de camaraderie humaine pour ces reliques qui l’avaient accompagné dans une lutte incessante pendant la majeure partie d’une année.

La pirogue était tordue, bossuée et rapiécée ; la tente, exposée à la fumée et aux orages, avait acquis une teinte intermédiaire entre la rouille et le charbon ; les sacs à vivres étaient presque vides.

Sur un petit feu mijotaient un pot de café et une casserole de poisson ; dans un four de campagne délabré et raccommodé, bien exposé à la chaleur, une galette commençait à brunir.

Miki, revenu sur les talons de son maître, s’assit sur ses hanches anguleuses, de façon à ce que le fumet du poisson lui arrivât en plein dans les narines. Il avait découvert que, sentir, c’est presque manger. Ses yeux brillaient comme des grenats en suivant les derniers préparatifs de Challoner, et, après chaque aspiration, il se léchait les babines et avalait goulûment sa salive. En fait, c’est à sa voracité que Miki devait son nom. Il avait toujours faim et semblait toujours vide, si copieusement qu’il eût dîné. C’est pourquoi son maître l’avait appelé Miki, c’est-à-dire tambour.

Quand ils se furent repus de poisson et de galette, et après que Challoner eut allumé sa pipe, celui-ci exprima ce qu’il avait dans l’esprit.

— Demain j’irai à la recherche de cette ourse, déclara-t-il.

Miki, levé près de la braise, bâtonna le sol de sa queue pour faire voir qu’il écoutait.

— Je vais t’apparier avec l’ourson, et la fillette en mourra de rire.

Miki redoubla de la queue.

— Magnifique idée ! semblait-il dire.

— Pense un peu, continua Challoner, regardant par-dessus la tête du chien à un millier de milles de distance. Quatorze mois ! et enfin nous retournons à la maison. Je vais vous dresser, toi et l’ourson, pour cette sœurette-là. Ça te plaira, j’espère ? Tu ne la connais pas, pauvre laideron, sans quoi tu ne resterais pas là à me fixer comme un totem sculpté sur une perche. Et tu es trop bête pour t’imaginer comme elle est gentille. Tu as vu le coucher du soleil ce soir ? Eh bien, ma sœur est encore plus belle. Ça te la coupe, hein, Miki ? Tu n’as rien à ajouter ? Alors faisons nos prières et allons nous coucher.

Challoner se leva et s’étira. Ses muscles craquèrent. Il sentait comme un géant la vie bouillonner en lui.

Et Miki, n’ayant cessé jusqu’au dernier instant de frapper de la queue, se redressa sur ses pattes trop longues et suivit son maître vers leur abri.

· · ·

Challoner en ressortit dans l’aube grise d’un des premiers jours d’été, et ralluma le feu. Miki ne tarda pas à le rejoindre. Son maître lui passa autour du cou une corde de tente usée dont il attacha l’autre bout à un jeune arbre. Il en fixa une de même longueur aux coins d’un sac à provisions de façon à pouvoir le porter en bandoulière. Dès la première teinte rose annonçant le soleil, il était prêt à suivre la piste de Nioua et de sa mère.

Miki entonna une lamentation soutenue en se trouvant délaissé par son maître, et celui-ci, se retournant de loin, le vit tirer et cabrioler au bout de sa corde comme un diable mécanique. À un quart de mille en remontant la rivière, il pouvait encore entendre sa protestation suppliante.

L’emploi de cette journée n’était pas une simple partie de plaisir pour Challoner, et il ne se proposait pas seulement de posséder un ourson pour faire la paire avec Miki. Il avait besoin de viande, et la chair d’ours, à ce début de saison, devait être excellente ; mais par-dessus tout il lui fallait une provision de graisse. S’il pouvait tuer la bête, cela lui épargnerait du temps pour tout le reste de son voyage de retour vers la civilisation.

Il était huit heures quand il retrouva des traces indubitables de Nouzak et de Nioua, à l’endroit où l’ourse avait pêché quatre ou cinq jours auparavant, et où elle était revenue la veille avec son ourson pour se régaler de poisson faisandé. Challoner fut enchanté. Il était sûr de trouver la paire au bord de la rivière, et pas très loin. Le vent était pour lui, et il commença à avancer avec précaution, son fusil tout prêt pour le moment opportun. Pendant une heure il marcha d’un pas régulier et tranquille, guettant les moindres bruits ou mouvements qui pouvaient se produire en avant, et se mouillant le doigt de temps à autre pour voir si le vent changeait. Mais la ruse humaine n’était pas son seul avantage : toutes les circonstances concouraient en sa faveur.

Dans une partie élargie et plate de la vallée, où la rivière, se ramifiant en une douzaine de ruisseaux, clapotait entre des bancs de sable dans des trous caillouteux, Nioua et sa mère cherchaient d’un mufle indolent un déjeuner d’écrevisses. Le monde n’avait jamais semblé plus beau à Nioua. Le duvet de son dos moutonnait à la chaleur du soleil comme celui d’un chat qui ronronne. Il se délectait aux éclaboussures du sable humide sous ses pieds et au jaillissement chantant de l’eau contre ses pattes. Il aimait les bruits de tout ce qui l’entourait, le souffle du vent, les murmures des cimes de sapins et de cèdres, le bavardage de l’eau, le petit cri des lièvres de rocher, l’appel des oiseaux ; et, par-dessus tout, le profond grognement du langage maternel.

C’est dans cette partie ensoleillée de la vallée qu’une première bouffée, apportée par une soudaine déviation du vent, avertit Nouzak d’un danger imminent, l’approche de l’homme !

Instantanément, elle fut pétrifiée. Elle portait à l’épaule la profonde cicatrice d’une blessure qui, voilà bien des années, l’avait frappée en même temps que cette odeur de l’unique ennemi redouté d’elle, Depuis trois étés elle n’avait pas flairé cette infection ; elle en avait presque oublié l’existence. Et, si soudainement qu’elle en restait paralysée, voici qu’elle retrouvait dans la brise l’émanation chaude et menaçante.

Àce moment, Nioua aussi parut sentir l’approche d’un danger effrayant. À deux cents mètres de Challoner il se détachait comme une tache immobile de jais sur la blancheur du sable environnant, les yeux fixés sur sa mère, ses petits naseaux sensibles essayant de démêler la nature du péril contenu dans l’air.

Alors éclata un bruit qu’il n’avait jamais entendu, un rugissement sec et déchirant rappelant le tonnerre sans y ressembler ; en même temps il vit sa mère vaciller et s’affaisser tout d’un coup sur les pattes de devant.

Elle se releva tout de suite et poussa un cri sauvage et nouveau pour lui, mais qui évidemment l’avertissait de fuir pour sauver sa vie.

Comme chez toutes les mères qui ont connu la tendre familiarité d’un enfant, la première pensée de Nouzak était pour son petit. Elle allongea une patte pour lui donner une brusque poussée, et Nioua se lança dans une course affolée vers la forêt proche. Nouzak le suivit. Un second coup partit, et un ronronnement menaçant passa tout près au-dessus de sa tête. Mais l’ourse n’activa pas son allure. Elle restait délibérément en arrière de Nioua, le pressant, le talonnant malgré cette douleur de fer rouge dans l’aine, qui la remplissait d’angoisse.

Au moment où ils atteignaient la lisière une troisième balle de Challoner mordit le terrain sous ses pattes.

L’instant d’après ils étaient cachés par la barricade de troncs d’arbres. L’instinct guidait Nioua vers le plus épais du fourré, et derrière lui Nouzak dépensait ses dernières forces à le hâter. Dans sa vieille cervelle grandissait une ombre profonde et effrayante qui commençait à lui embrumer la vue, et elle avait conscience qu’elle arrivait enfin au terme de sa piste. Avec ses vingt années de vie derrière elle, elle luttait maintenant pour gagner quelques secondes. Elle arrêta Nioua près d’un cèdre épais, et, comme tant de fois auparavant, lui fit signe d’y grimper. D’un unique coup de sa langue tiède, elle lui effleura le museau dans une suprême caresse. Puis elle se retourna pour livrer sa dernière bataille.

Elle se traîna droit à la rencontre de Challoner, et à cinquante pieds du cèdre, elle s’arrêta pour l’attendre, la tête pendante entre les épaules, les flancs haletants, la vue de plus en plus obscurcie ; elle s’affaissa enfin avec un grand soupir, barrant la route à l’ennemi.

Peut-être revit-elle un instant les lunes dorées et les soleils éblouissants de ces vingt ans passés ; peut-être un répit bienfaisant descendit-il en elle comme récompense finale d’une glorieuse maternité sur la terre.

Quand Challoner arriva, elle était morte.

De sa cachette Nioua assistait à la première grande tragédie de sa vie et à l’avènement de l’homme. À la vue de cette bête à deux jambes, il se contractait tant qu’il pouvait dans son refuge, et son petit cœur battait à se briser sous la terreur dont il était saisi. Il ne raisonnait point. Ce n’est pas par un prodige d’intelligence qu’il savait que quelque chose d’effrayant était arrivé, et que cette mince et droite créature en était la cause.

Ses petits yeux étincelaient juste au-dessus du rebord de la fourche du cèdre. Il se demanda pourquoi sa mère ne se relevait pas pour combattre à l’arrivée de ce nouvel ennemi. Malgré sa frayeur il était prêt à grogner si seulement elle s’éveillait, prêt à dégringoler de l’arbre pour voler à son secours, comme il l’avait aidée dans la défaite de Makous. Mais pas un muscle de Nouzak ne tressaillit quand le chasseur se pencha sur son vaste corps. Elle était bien morte.

Le visage de Challoner était rouge de triomphe. La nécessité avait fait de lui un meurtrier. Le cadavre représentait à ses yeux une superbe fourrure et une provision de viande qui lui durerait pendant tout le reste de son voyage vers le sud. Il posa son fusil contre un arbre et se mit à la recherche de l’ourson. Son expérience de la vie sauvage lui disait qu’il ne devait pas être loin : il explora les arbres et les fourrés du voisinage.

Àl’abri de sa branche, dissimulé par l’épaisseur des rameaux, Nioua se faisait aussi petit que possible. Au bout d’une demi-heure, Challoner, désappointé, abandonna ses investigations et retourna boire un coup à la rivière avant d’entreprendre le dépouillement de l’ourse.

Àpeine avait-il disparu que la petite tête de Nioua se redressa vivement. Pendant quelques instants il observa de tous côtés, puis descendit à reculons le tronc de cèdre. En touchant terre, il lança un appel aigu, mais sa mère ne bougea pas. Il s’en approcha et s’arrêta près de la tête immobile en reniflant l’air souillé de l’odeur humaine. Il lui toucha la gueule du museau, le lui enfonça dans le cou, et finalement lui mordit l’oreille ; c’était toujours sa suprême ressource pour l’éveiller. Alors il resta perplexe, se mit à gémir doucement, puis monta sur le vaste dos maternel et s’y accroupit. À son gémissement se mêla une note étrange, et de sa gorge s’éleva un cri pleurnicheur qui ressemblait à celui d’un enfant.

Challoner, en revenant, entendit cette plainte, et se sentit le cœur serré. Il avait entendu des bébés pleurer comme cet ourson orphelin.

Dissimulé derrière un jeune sapin, il regarda vers l’endroit où gisait le cadavre de Nouzak et aperçut Nioua juché dessus. Il avait tué bien des êtres dans sa vie, car c’était son métier de tuer, et d’acheter les fourrures de créatures tuées par autrui. Mais il n’avait jamais rien vu de pareil à ceci, et un remords l’assaillit soudain comme s’il venait de commettre un assassinat.

— Je regrette ! murmura-t-il. Pauvre petit diable ! Je regrette.

C’était presque une prière, une demande de pardon. Pourtant il n’y avait qu’une chose à faire maintenant. Si doucement que Nioua ne put l’entendre, il rampa sous le vent et se glissa derrière lui. Il arriva à douze pieds de l’ourson avant que celui-ci soupçonnât le danger, et alors il était trop tard. D’un élan rapide Challoner lui tomba dessus, et, sans lui laisser le temps de descendre, le suffoqua sous les plis du sac à provisions.

Challoner n’avait jamais vécu d’instant plus mouvementé. Au-dessus même de la douleur et de l’effroi de Nioua surgit le sang combatif de son père Souminitik. Il grognait, gigotait, griffait et mordait à la fois. Pendant ces cinq minutes, cinq petits diables semblaient s’être fondus en un seul, et avant que Challoner lui eût attaché la corde au cou et pût emprisonner son corps grassouillet dans le sac, il avait les mains griffées et lacérées en une vingtaine d’endroits.

Nioua continua à gigoter dans le sac jusqu’à complet épuisement, pendant que Challoner écorchait l’ourse et découpait la viande et la graisse dont il avait besoin. Ses yeux brillèrent d’admiration devant la beauté de cette fourrure. Il y enroula les chairs et ficela le tout en un paquet qu’il fixa aux pattes de ses épaulettes. Ainsi chargé de soixante livres, il ramassa son fusil… et Nioua. Il avait quitté son campement au début de l’après-midi : il faisait presque nuit quand il y revint. Tout le long du chemin, jusqu’au dernier demi-mille, Nioua se débattit comme un Spartiate.

Maintenant il s’abandonnait dans son sac, comme inanimé, et quand Miki vint flairer sa prison avec méfiance, il n’esquissa même pas un mouvement de protestation. Toutes les odeurs lui étaient devenues indifférentes, et il ne faisait plus de distinction entre les sons.

Challoner était fourbu. Tous les muscles et les os de son corps étaient endoloris. Cependant son visage, couvert de sueur et de poussière, grimaçait un sourire.

— Vaillant petit démon ! disait-il en contemplant le sac affalé et en bourrant sa pipe pour la première fois de l’après-midi. Brave, brave petit diable !

Il attacha à un jeune arbre l’extrémité de la laisse de Nioua et commença à ouvrir avec précaution le sac à vivres. Il en fit rouler Nioua sur le sol, et se recula vivement. À ce moment Nioua était disposé à accepter un armistice avec Challoner ; mais ce n’est pas lui que ses yeux éblouis distinguèrent le premier en déboulant de son sac : ce fut Miki ! Et Miki, frétillant de tout son corps dégingandé dans l’excitation de sa curiosité, était actuellement sur le point de le flairer !

Les petits yeux de Nioua étincelèrent. Est-ce que ce malbâti à l’oreille émondée, est-ce que ce rejeton de la bête humaine était lui aussi un ennemi ? Les tortillements de son corps et les moulinets de sa queue étaient-ils une invitation à la bataille ? Il en estima ainsi. De toute façon, cet avorton était à peu près de sa taille, et comme un éclair, il bondit au bout de sa corde et tomba sur le cabot. Miki, qui l’instant d’avant débordait d’amitié et de bonne humeur, fut sur le dos tout de suite, battant l’air de ses pattes grotesques, et ses glapissements remplirent d’une clameur éperdue et lamentable la tranquillité dorée du soir.

Challoner restait muet et intrigué. En tout autre moment il eût séparé les jeunes combattants, mais il se passa une chose qui l’en empêcha. Nioua, dressé carrément sur Miki, dont les quatre pattes trop longues signalaient une capitulation sans conditions, retira lentement ses dents de la peau flasque du toutou. Il apercevait de nouveau la bête humaine.

Un instinct plus subtil que tout raisonnement élémentaire l’immobilisa un instant, ses yeux minuscules fixés sur Challoner. Miki agitait les pattes en l’air et gémissait doucement ; sa queue raide frappait le sol comme pour demander merci ; il se léchait les babines et essayait de gigoter, comme pour dire à Nioua qu’il n’avait pas du tout l’intention de lui faire du mal. Nioua, regardant Challoner en face, grimaça de défi. Il se retira lentement de dessus Miki. Et celui-ci n’osant bouger, resta sur le dos, les pattes en l’air.

Lentement, l’étonnement peint sur le visage, Challoner se retira sous la tente pour les observer par une fente de la toile.

Nioua cessa de montrer les dents. Il regarda le petit chien. Peut-être un instinct niché dans quelque coin de sa cervelle lui suggérait-il tout ce dont il avait été privé par le manque de frères et de sœurs, toute la camaraderie et tous les jeux du premier âge. Miki dut sentir ce changement d’humeur chez la petite créature fourrée de noir qui l’instant d’avant agissait en ennemie. Il frappa frénétiquement le sol de sa queue et tendit les pattes de devant vers Nioua. Puis, un peu effrayé de ce qui s’ensuivrait, il roula sur le flanc. Nioua ne bougea pas, et le cabot fit des soubresauts de joie.

Un instant après, Challoner, l’œil à la fente, les vit qui se flairaient le museau avec de mutuelles précautions.

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