21
Il était très tard en cette nuit de grande fête quand Mac Donnell, le Facteur, envoya chercher Challoner. Celui-ci s’apprêtait à se mettre au lit lorsqu’un garçon indien tambourina sur la porte de sa hutte et lui fit la commission. Il consulta sa montre : elle marquait onze heures. Il se demanda ce que le Facteur pouvait bien lui vouloir à pareil moment. Aplati sur le ventre près du poêle tiède, Miki regarda son maître d’un air intrigué en le voyant mettre ses souliers. Ses yeux étaient grands ouverts maintenant. Challoner l’avait nettoyé des traces sanglantes du terrible combat.
— Ceci doit avoir quelque chose à faire avec ce démon de Durant, gronda Challoner, en regardant le chien éclopé. Eh bien ! s’il compte te reprendre, Miki, il s’est trompé d’adresse. Tu es à moi.
Miki sonna sa queue dure sur le plancher et se coula vers son maître dans une muette adoration. Ensemble, ils sortirent dans la nuit.
Elle était éclairée par une lune blanche et une multitude d’étoiles. Les quatre fournaises sur lesquelles avaient rôti les caribous flambaient encore. À l’orée de la forêt se consumaient une vingtaine de feux plus petits, derrière lesquels s’estompaient les contours gris des abris et des tentes où dormaient les trois centaines d’Indiens et de métis venus à la fête. À de rares intervalles on voyait remuer un corps. Les chiens mêmes étaient tranquilles à la suite de ces heures d’excitation et de gloutonnerie.
Après avoir dépassé les brasiers au-dessus desquels restaient dressées les énormes broches, Challoner se dirigea vers le logement du Facteur. Miki flaira au passage les os bien nettoyés, seul vestige des deux mille livres de chair qui avaient rôti là dans la journée. Hommes, femmes, enfants et chiens s’étaient gorgés et n’avaient rien laissé d’autre. Le silence étrange qui régnait sur ce poste du Fort-Dieu, à trois cents milles de toute civilisation, c’était le silence de Mutai, le « Dieu du ventre », qui s’empiffre tous les soirs jusqu’à tomber de sommeil.
Il y avait de la lumière dans la chambre du Facteur, et Challoner y entra avec Miki sur ses talons. Mac Donnell, l’Écossais, tirait d’un air préoccupé sur sa pipe. Sa face rude eut une expression d’ennui en regardant Miki, tandis que le jeune homme s’asseyait.
— Durant est venu ici, dit-il. Son attitude ne me dit rien de bon. J’ai peur qu’il y ait des ennuis. Si vous ne l’aviez pas frappé…
Challoner haussa les épaules en remplissant sa propre pipe avec le tabac du Facteur.
— Écoutez, vous ne comprenez pas bien la situation au Fort-Dieu, continua Mac Donnell. Voilà cinquante années qu’il y a un grand combat de chiens au nouvel an. Ça fait partie de l’histoire du Fort-Dieu, ça fait partie de l’établissement, et c’est pourquoi, depuis quinze ans que je suis là, je n’ai pas essayé d’y faire opposition. Je crois que toute autre politique amènerait une sorte de révolution. Je parie que la moitié de mes gens iraient porter leurs fourrures à un autre poste. C’est pourquoi toute la sympathie semble être du côté de Durant. Même Grouse Piet, son rival, lui reproche sa sottise de vous laisser partir comme cela avec ce chien. Durant prétend qu’il est à lui…
Mac Donnell indiqua de la tête Miki, couché aux pieds de Challoner.
— En ce cas il dit un mensonge, déclara tranquillement Challoner.
— Il affirme l’avoir acheté à Jacques Le Beau.
— En ce cas Le Beau a vendu un chien qui ne lui appartenait pas.
Mac Donnell resta un instant silencieux, et poursuivit :
— Mais ce n’est pas pour cela que je vous ai fait venir, Challoner. Durant m’a annoncé ce soir quelque chose qui m’a glacé le sang. C’est demain, n’est-ce pas, que votre équipement part pour votre poste dans le comté de Reindeer Lake ?
— Oui, demain matin.
— Alors, pourriez-vous, avec l’un de mes Indiens et un attelage, vous arranger pour faire un crochet du côté de Jackson’s Knee ? Vous y perdriez une semaine, mais vous pourriez rattraper votre équipe avant qu’elle atteigne le Reindeer, et vous me rendriez un très grand service. Il y a… il s’est passé là une chose infernale.
Il regarda de nouveau Miki.
— Grand Dieu ! s’écria-t-il.
Challoner attendait. Il crut voir un frisson secouer les épaules du Facteur.
— J’irais bien moi-même… Je devrais y aller, mais cette congestion pulmonaire m’a fait tenir tranquille cet hiver, Challoner… Oui, je devrais y aller. Car… (ses yeux s’animèrent d’un éclat soudain) J’ai connu cette Nanette Le Beau quand elle n’était pas plus haute que ça, voilà quinze ans. Je l’ai vue grandir, Challoner. Si je n’avais été marié, eh bien… j’en serais tombé amoureux. La connaissez-vous, Challoner ? Avez-vous jamais vu Nanette Le Beau ?
Challoner fit non de la tête.
— Si jamais Dieu a créé un ange, c’est elle, déclara Mac Donnell dans sa barbe rouge. Elle habitait avec son père au delà du Jackson’s Knee. Il fut gelé à mort en traversant le lac Red Eye, une nuit. J’ai toujours pensé que Jacques Le Beau l’avait forcée à l’épouser après cela. Ou alors elle était ignorante, ou folle, ou effrayée d’être seule. Quoi qu’il en soit, elle se maria avec lui. Je l’ai vue pour la dernière fois voilà cinq ans. De temps à autre, j’ai bien entendu raconter des choses, mais je ne les croyais pas, pas toutes. Je ne croyais pas que Jacques Le Beau la maltraitait, et la jetait par terre quand ça lui plaisait. Je ne voulais pas croire qu’un jour il l’avait traînée dans la neige par les cheveux jusqu’à ce qu’elle fût presque morte. Ce n’étaient que des rumeurs, et elles provenaient de soixante-dix milles de distance. Mais j’y crois maintenant. Durant revient de chez eux, et je sens qu’il m’a avoué bien des vérités, pour sauver ce chien.
Il regarda Miki encore une fois.
— Voyez-vous, Durant me raconta que Le Beau a attrapé ce chien dans l’un de ses pièges, l’a emmené dans sa cabane, et l’a torturé pour le mettre en forme en vue du grand combat. Quand Durant y est allé, il a été à tel point séduit par le chien qu’il l’a acheté, et c’est pendant que Le Beau, pour montrer le caractère de la bête, l’affolait dans sa cage, que Nanette s’est interposée.
« Le Beau l’aurait frappée, abattue et foulée aux pieds, et il lui arrachait les cheveux et voulait l’étrangler quand le chien a sauté sur lui et lui a ouvert la gorge. Voilà l’histoire. Durant m’a dit toute la vérité craignant que je ne fasse abattre le chien s’il est prouvé qu’il a tué un homme. Et c’est pourquoi je voudrais que vous passiez par le Jackson’s Knee. Je désirerais que vous fassiez une enquête, et que vous rendiez tous les services possibles à Nanette Le Beau. Mon Indien la ramènera à Fort-Dieu.
Pendant ce récit, Mac Donnell, avec son flegme écossais, avait réprimé toute marque d’émotion. Il parlait tranquillement. Mais le même curieux frisson lui secoua de nouveau les épaules. Challoner le regardait abasourdi.
— Vous voulez dire que Miki, que ce chien-là, a tué un homme ?
— Oui, il l’a tué, d’après ce que dit Durant, exactement de la même façon qu’il a tué le chien-loup de Grouse Piet dans le grand combat d’aujourd’hui. Oh !
Et comme les yeux de Challoner s’arrêtaient longuement sur Miki, le Facteur, ajouta :
— D’ailleurs le chien de Grouse Piet valait mieux que cet homme-là. Si ce que j’ai entendu dire de Le Beau est vrai, il est préférable qu’il soit mort que vivant. Challoner, si cela ne vous dérange pas trop, faites ce détour, et voyez Nanette…
— J’irai, dit Challoner, laissant tomber sa main sur la tête de Miki.
Pendant une demi-heure encore, Mac Donnell le mit au courant de tout ce qu’il savait sur le compte de Nanette Le Beau. Quand Challoner se leva pour partir, le Facteur l’accompagna jusqu’à la porte.
— Ouvrez l’œil sur Durant, conclut-il en manière d’avertissement. Ce chien vaut pour lui plus que tout ce qu’il a gagné aujourd’hui, et l’on dit pourtant que ses paris étaient gros. Il a raflé une somme énorme à Grouse Piet, mais le métis est dans les meilleurs termes avec lui en ce moment. Je le sais. Aussi méfiez-vous.
En plein air, sous la clarté de la lune et des étoiles, Challoner resta debout un moment, les pattes de devant de Miki posées sur sa poitrine. La tête du chien était presque au niveau de ses épaules.
— Te rappelles-tu quand tu es tombé du canot, mon vieux ? demanda-t-il doucement. Te souviens-tu comment l’ourson et toi étiez à la proue, attachés ensemble, et comment vous vous êtes pris de querelle et avez passé par-dessus bord juste au-dessus des rapides ? Par la barbe de Jupiter ! Ces rapides-là ont bien failli me prendre moi aussi. Je vous croyais morts, pour sûr, tous les deux. Je me demande ce qu’est devenu l’ourson.
Miki répondit par un gémissement et frémit de tout son corps.
— Et depuis, tu as tué un homme, ajouta Challoner, comme s’il n’en était pas encore tout à fait convaincu. Et je dois te ramener à la veuve… Voilà le plus drôle de l’affaire. Tu retournes chez elle, et si elle déclare qu’il faut te tuer !…
Il laissa Miki retomber sur ses pattes et se dirigea vers sa cabane. Sur le seuil, un grondement profond roula dans la gorge de Miki. Challoner fit entendre un léger rire et ouvrit la porte. Le grognement du chien s’accentua en menace. Challoner avait simplement baissé sa lampe, et à sa faible clarté il aperçut Henri Durant et Grouse Piet qui l’attendaient. Il remonta la mèche et fit un signe de tête.
— Bonsoir ! Ne trouvez-vous pas qu’il est un peu tard pour une visite ?
La figure stupide de Grouse Piet ne changea pas d’expression. Challoner observa d’un coup d’œil que la conformation grotesque de sa tête et de ses épaules le faisaient ressembler à un morse. Les yeux de Durant brillaient d’un feu sournois. Sa face était enflée à l’endroit où Challoner l’avait frappé. Miki, tous les muscles tendus, et grognant toujours en dedans, s’était glissé sous la couchette de Challoner. Durant le montra du doigt.
— Nous sommes venus chercher ce chien, dit-il.
— Vous ne pouvez pas l’avoir, Durant, répondit Challoner, s’efforçant de paraître à l’aise dans une situation à donner le frisson.
Tout en parlant, il se rendait compte du motif qui avait amené Grouse Piet avec Durant. Tous deux étaient des géants, pire que cela, des monstres, et, d’instinct, en leur faisant face, il avait laissé la petite table entre eux et lui.
— Je suis fâché de m’être mis en colère tantôt, continua-t-il. Je n’aurais pas dû vous frapper, Durant, il n’y avait pas de votre faute, et je m’en excuse. Mais le chien m’appartient. Je l’ai perdu dans la région du Jackson’s Knee, et si Jacques Le Beau l’a pris au piège et vous l’a vendu, il a disposé d’un animal qui n’était pas à lui. Je veux bien vous rembourser la somme que vous avez payée, pour agir de façon tout à fait loyale. Combien vous a-t-il coûté ?
Grouse Piet s’était levé. Durant s’était approché du bord opposé de la table, et s’appuyait dessus. Challoner se demanda comment il avait pu, tantôt, le renverser d’un seul coup.
— Non, il n’est pas à vendre.
Durant parlait d’une voix profonde, si profonde qu’elle semblait l’étouffer en sortant, et pleine de haine contenue. Challoner voyait saillir les muscles de ses mains noueuses agrippées au bord de la table.
— M’sieu, nous sommes venus chercher ce chien, voulez-vous nous le laisser prendre ?
— Je vous rendrai ce que vous avez déboursé, Durant. J’y ajouterai même un supplément.
— Non, il est à moi. Voulez-vous me le rendre, tout de suite ?
— Non !
Àpeine le mot était-il prononcé que Durant se lança de tout son poids et de toute sa force contre la table. Challoner ne s’attendait pas à ce mouvement, ou du moins, pas tout de suite. Durant se précipita sur lui avec un beuglement de rage et de haine, et sous le poids du géant, il s’écroula à terre. Leur chute entraîna celle de la table et de la lampe posée dessus. Il y eut un vif pétillement de flamme, puis la cabane fut plongée dans l’obscurité, sauf à l’endroit où la clarté de la lune pénétrait par la fenêtre. Challoner s’était attendu à quelque chose de tout différent. Il conjecturait que Durant lui ferait des menaces avant d’agir, et, appréciant la vigueur de ces deux hommes, il avait résolu de gagner le bord de sa couchette pendant la discussion. Son revolver était sous l’oreiller.
Il était trop tard, maintenant. Durant était sur lui, cherchant sa gorge à tâtons. Au moment où il dégageait un de ses bras pour le refermer en crochet sur le cou du Français, il entendit Grouse Piet repousser la table. Un instant après ils roulèrent sous le clair de lune, et Challoner entrevit l’énorme masse de Grouse Piet penchée sur eux. Lui-même maintenait la tête de Durant tordue sous son bras, mais une des mains du géant lui avait saisi la gorge. Le métis s’en aperçut et cria quelque chose d’une voix gutturale. Challoner fit un effort terrible pour rouler avec son adversaire en dehors du carré lumineux. La nuque massive de Durant craquait. Grouse Piet posa une nouvelle question du même ton guttural. Challoner concentra toute son énergie à resserrer le crochet de son bras, et Durant ne répondit pas.
Alors le poids de Grouse Piet s’abattit sur eux, et ses mains énormes cherchaient le cou de Challoner. Ses gros doigts rencontrèrent d’abord la barbe de Durant, puis, à tâtons, trouvèrent prise sur la gorge de Challoner. Dix secondes de cette terrible étreinte auraient suffi à lui briser la nuque. Mais les doigts ne se refermèrent pas. Un effroyable cri de douleur se prolongea en hurlement. On entendit claquer une énorme mâchoire et des crocs déchirer dans l’ombre. D’une violente secousse Durant s’arracha à l’étreinte de Challoner et bondit sur ses pieds. En un clin d’œil Challoner avait gagné sa couchette et faisait face à ses ennemis, revolver en main.
Tout cela s’était passé très rapidement. Il n’y avait guère plus d’une minute que la table avait été renversée. Au moment même où la situation tournait en sa faveur, Challoner se sentit saisi d’une horreur soudaine et écœurante. Il revit l’arène et l’épilogue sanglant et formidable du combat de ce jour entre Miki et le chien-loup. Et ici, dans l’obscurité de cette cabane…
Il entendit une plainte déchirante et l’effondrement d’un corps sur le plancher.
— Miki ! Miki ! ordonna-t-il. À bas ! ici !
Laissant tomber son revolver, il s’élança vers la porte, qu’il ouvrit toute grande.
— Pour l’amour de Dieu ! cria-t-il, sortez, vous autres, sortez vite !
Une masse l’effleura et disparut dans la nuit. Il savait que c’était Durant. Lui-même bondit dans l’ombre de la chambre et se baissa. Ses deux mains rencontrèrent la peau flasque de la nuque de Miki. Il tira l’animal en arrière en l’appelant par son nom. Il vit Grouse Piet se traîner hors de la cabane, puis se redresser péniblement. Sa silhouette vacillante se profila un instant sur le ciel étoilé, puis s’effaça dans l’obscurité.
Alors il sentit le poids de Miki s’affaisser sur le plancher, et les muscles du chien redevenir souples et flasques sous ses doigts. Il resta encore deux ou trois minutes agenouillé près de lui, puis ferma la porte de la cabane et ralluma une autre lampe qu’il posa sur la table relevée. Miki n’avait pas bougé. Il était aplati sur le ventre, la tête allongée entre ses pattes, regardant Challoner avec un appel muet dans les yeux.
Challoner tendit les deux bras :
— Miki !
Àl’instant Miki fut debout, redressé contre lui, les pattes de devant sur sa poitrine, et Challoner, lui ayant entouré le cou de ses bras, regarda le sol et y vit des taches humides et des lambeaux de vêtements.
Ses bras se fermèrent plus étroitement.
— Miki, mon vieux camarade, je te remercie ! dit-il.