22
Le lendemain matin l’équipage de Challoner, composé de trois attelages et de quatre hommes, se mit en route vers le nord-ouest pour rejoindre son nouveau poste à l’embouchure du Cochrane dans la région de Reindeer Lake. Une heure après, Challoner, lui-même conduisant un petit traîneau attelé de cinq chiens, se dirigeait droit à l’ouest vers le Jackson’s Knee. Derrière lui marchait un des Indiens de Mac Donnell avec l’attelage qui devait ramener Nanette au Fort-Dieu.
Il n’avait pas revu Durant ni Grouse Piet, et s’était rallié à l’opinion exprimée par Mac Donnell, qu’ils avaient dû quitter le poste presque tout de suite après l’avoir assailli dans sa cabane. Sans doute leur disparition avait été hâtée par le fait qu’une patrouille de la police à cheval du Royal Northwest, en route pour la factorerie d’York, était attendue à Fort-Dieu ce jour-là.
C’est seulement à la dernière minute du départ que Challoner fit sortir Miki de la cabane et l’attacha à la barre de direction de son traîneau. Miki se raidit à la vue de ses cinq congénères assis sur leurs hanches, et le grognement familier lui monta à la gorge. Mais les paroles calmantes de Challoner lui firent promptement comprendre que ce n’étaient pas là des ennemis, et sa tolérance assez méfiante ne tarda pas à se muer en une sorte d’intérêt à leurs faits et gestes. C’était un attelage de bonne composition, élevé dans le sud et dépourvu de tout mélange de loup.
Les événements s’étaient précipités si rapidement et violemment dans les dernières vingt-quatre heures de la vie de Miki que, pendant plusieurs milles après le départ de Fort-Dieu, ses sens demeuraient dans un état d’anticipation inquiète. Sa cervelle était farcie d’un étrange fouillis d’images émouvantes. À l’arrière-plan il distinguait à peine les représentations de ce qui lui était arrivé avant sa capture par Le Beau. Le souvenir de Nioua même pâlissait devant les épisodes si intensément vécus à la cabane de Nanette et au Fort-Dieu. Les peintures qui resplendissaient maintenant dans son imagination étaient celles d’hommes et de chiens et de tant d’autres choses jamais vues auparavant. Son monde s’était soudainement transformé en une légion de Durants, de Piets, de Le Beaux, de bêtes à deux pattes qui l’avaient assommé de coups de bâton et presque tué, puis forcé à se battre pour défendre sa propre vie. Ayant goûté leur sang dans sa vengeance, il guettait maintenant leur apparition. Son imagination lui disait qu’il y en avait partout. Il pouvait se les représenter innombrables comme des loups, tels qu’il les avait vus se presser autour de l’arène.
Dans ce panorama d’excitation et de déformation il n’existait qu’un Challoner, une seule Nanette, et un bébé unique. Tout le reste était un chaos d’incertitude et de sombre menace. À deux reprises, l’Indien s’étant rapproché par derrière, Miki fit volte-face avec un grognement sauvage. Challoner l’observait, et le comprenait.
Parmi ses représentations mentales, une entre toutes demeurait précise et distincte, celle de Nanette, qui l’emportait même sur Challoner. En lui survivait la conscience de ses mains délicates, de sa voix douce et suave, le parfum de ses cheveux, de ses vêtements et de son corps, de tout ce qui était femme en elle ; et faisant partie de la femme, comme la main fait partie du corps, il y avait le bébé.
Or tout ce côté de Miki, Challoner ne pouvait le comprendre, et c’est ce qui l’intriguait quand ils dressèrent leur campement ce soir-là. Longtemps il resta assis près du feu, essayant de faire revivre la vieille camaraderie du premier âge. Mais il n’y réussissait qu’à moitié. Le chien était inquiet : tous les nerfs de son corps semblaient exaspérés. À maintes reprises il regarda vers l’ouest, et toutes les fois qu’il humait l’air dans cette direction, un profond gémissement naissait dans sa gorge.
Cette nuit-là, un doute au cœur, Challoner l’attacha près de la tente avec une forte corde de babiche.
Longtemps après le coucher de Challoner, Miki demeura assis près du jeune arbre auquel il était retenu. Il devait être environ dix heures, et la nuit était si calme que les crépitements du feu mourant résonnaient à ses oreilles comme des coups de fouet. Ses yeux étaient grands ouverts et alertes. Près des bûches en train de se consumer lentement il pouvait distinguer la forme immobile de l’Indien qui dormait, bien roulé dans sa couverture. Derrière lui les chiens de trait s’étaient moulé des nids dans la neige et gardaient le silence.
La lune était presque au-dessus de leurs têtes : quelque part, à un mille ou deux de distance, un loup pointa le museau vers sa clarté radieuse et se mit à hurler. Cet appel lointain apporta un nouvel aliment à la fièvre croissante de Miki. Il se tourna dans la direction d’où partait la plainte. Il eut envie d’y répondre, de dresser la tête et de lancer son cri aux forêts, à la lune et au ciel étoilé. Cependant il ne fit que claquer ses mâchoires et regarder la tente où dormait Challoner. Il se laissa tomber sur le ventre dans la neige, mais sa tête resta alerte et vigilante.
Déjà la lune commençait à décliner. Le feu brûlait de plus en plus bas et ne jetait plus que d’incertaines lueurs. La montre de Challoner devait marquer minuit passé, et toujours Miki tenait les yeux ouverts dans l’inquiétude de cet appel mystérieux naguère venu dans la nuit. À la fin, n’y tenant plus, il se mit à ronger sa corde. Il cédait à l’attrait de la femme, de Nanette et du bébé.
Une fois libre, Miki flaira le bord de la tente de Challoner, puis courba le dos et laissa pendre sa queue. Il savait qu’à cette heure il trahissait le maître attendu si longtemps et qui avait vécu avant tant d’intensité dans ses rêves. Chez lui ce n’était pas un raisonnement, mais une oppression instinctive et de fait. Il reviendrait : cette conviction couvait dans sa cervelle. Néanmoins, cette nuit, à l’instant, il était obligé de s’en aller.
Il se coula dans l’ombre, et, avec la subtilité d’un renard, se fraya un chemin entre les chiens endormis. Ce n’est qu’à un quart de mille de distance du campement qu’il se redressa et s’élança vers l’ouest comme une ombre grise et fuyante sous la lumière de la lune. Il n’y avait plus la moindre hésitation dans sa manière de courir. Guéri de ses blessures, solide de tous ses membres, la poitrine élargie comme le plus costaud des loups de la forêt, il trottait sans relâche. Les lièvres qui lui partaient sous les pattes ne l’arrêtaient pas ; même la forte odeur d’un chat-pêcheur lui passa presque sous le nez sans le faire dévie de sa route.
Par delà les marais et la forêt profonde, en dépit des lacs et des rivières, à travers les mornes solitudes et les terrains calcinés, il était entraîné par son instinct infaillible de l’orientation. Une seule fois il s’arrêta pour boire à une rivière bien courante et d’accès facile. Même alors il engloutit l’eau en toute hâte et reprit sa course.
La lune descendit de plus en plus et disparut dans l’oubli. Les étoiles commencèrent à s’effacer ; les petites s’éteignirent, les grosses s’alanguirent. Une grande ombre, comme la pâleur d’un suaire de neige, s’appesantit sur les forêts.
Dans les six heures écoulées entre minuit et l’aurore il couvrit une distance de trente-cinq milles.
Alors il s’arrêta. Affaissé sur le ventre à la cime d’une crête rocheuse il observa le lever du jour. Pantelant, la mâchoire baveuse, il se reposa jusqu’au moment où l’or pâle d’un soleil d’hiver commença à teinter le ciel. Puis les premiers rayons traversèrent l’espace comme les reflets d’une artillerie cachée derrière les remparts de l’orient, et Miki se dressa sur ses pattes pour mieux jouir de cette merveille matinale. Derrière lui se trouvait le Fort-Dieu à cinquante milles de distance : devant lui la cabane, à une vingtaine de milles. C’est vers la cabane qu’il descendit la crête.
Àmesure que s’évanouissait la distance il sentait de nouveau peser sur lui quelque chose de l’oppression qui l’avait saisi près de la tente de Challoner. Pourtant le sentiment n’était plus tout à fait le même. Il avait fourni sa course : il avait répondu à l’appel. Maintenant, en approchant du but, il s’inquiétait de la réception qui lui était réservée. Car à cette cabane, il avait tué un homme et cet homme avait appartenu à la femme.
Sa marche devint plus hésitante. Au milieu de la matinée il se trouvait encore à un demi-mille de la maison de Nanette et du bébé. Ses narines subtiles discernèrent la première trace de fumée dans l’air. Il ne suivit pas cette odeur, mais commença à décrire des cercles comme un loup, se rapprochant furtivement et irrésolument jusqu’à l’orée de la petite clairière où tout un monde nouveau s’était révélé à lui. Il aperçut la cage de perches où Jacques Le Beau l’avait tenu captif : la porte en était restée ouverte, telle que Durant l’avait laissée après s’être emparé de lui. Il vit la neige foulée à l’endroit où il avait bondi sur l’homme brute ; et il se mit à gémir.
Il faisait face à la porte de la cabane, ouverte en grand, et s’il ne voyait pas de traces de vie, du moins il en sentait. Une fumée montait de la cheminée. Il rampa à travers l’espace découvert. Sa démarche contenait une dose d’humilité profonde, il semblait implorer la clémence s’il avait mal fait, et supplier les créatures adorées de ne pas le repousser.
Parvenu à la porte il jeta un coup d’œil à l’intérieur. La chambre était vide. Il chercha vainement Nanette. Soudain il pointa les oreilles et tout son corps se raidit. Il écoutait, écoutait, écoutait… un faible bruit, doux comme un roucoulement, qui venait du berceau. Il ravala une ébauche de gémissement dans sa gorge sèche. Ses griffes cliquetèrent sur le plancher et il passa sa grosse tête par-dessus le bord du petit lit. Le bébé était là. De sa langue tiède il lui fit une petite lèche, une seule, puis, avec un autre profond soupir, il s’allongea sur le sol.
Il entendit des pas. Nanette entra, les bras chargés de couvertures qu’elle porta dans l’autre petite chambre ; c’est seulement en revenant qu’elle aperçut le chien. Un instant ses yeux se dilatèrent. Puis, avec un étrange petit cri, elle courut vers lui. Une fois encore il sentit ses bras autour de son cou. Il se mit à pleurnicher comme un caniche, le museau posé sur son sein, tandis que Nanette poussait des éclats de rire entrecoupés de soupirs, et que dans le berceau le bébé piaillait et lançait dans l’air ses petons chaussés de mocassins en miniature.
Ao-oo-tap-wa-meukeune (Quand le diable sort le ciel entre), disent les Indiens Crees. Or, à la mort de son mari, le diable était sorti de la vie de Nanette. Sa jeunesse lui était revenue, et elle devenait plus belle que jamais. Il y avait du ciel dans le sombre et pur éclat de ses yeux. De l’esclave courbée sous le bâton et le fouet d’une brute rien ne subsistait chez cette créature superbe en pleine renaissance de son âme, libre de tout joug et de toute oppression. Elle était heureuse, heureuse de son bébé, de son indépendance au soleil, des étoiles qui recommençaient à briller pour elle ; heureuse surtout d’un renouveau d’espérance, le plus bel astre de tous.
Encore une fois, en cette soirée de retour, Miki s’insinua près d’elle pendant qu’elle brossait sa magnifique chevelure. Il se plaisait à y plonger son museau ; il en aimait le suave parfum ; il se délectait à poser sa tête sur ses genoux et à la sentir submergée par cette masse odorante.
Et Nanette le serrait contre elle, comme elle pressait son bébé, car c’était Miki qui lui avait apporté la liberté, l’espoir et la vie. Ce qui s’était passé n’était plus une tragédie, c’était l’accomplissement de la justice. Dieu avait envoyé Miki exécuter pour elle ce qu’auraient fait un père ou un frère.
Or le second soir après celui-là, quand Challoner arriva peu après la tombée de la nuit, il se trouva que Nanette avait défait ses cheveux de la même façon. Et Challoner, l’ayant vue ainsi, à la clarté de la lampe reflétée dans ses yeux, sentit que le monde tournait tout à coup sous ses pieds, et qu’à travers toutes les années écoulées il avait peiné en vue de l’heure actuelle.