23
Après l’arrivée de Challoner à la cabane de Nanette Le Beau, toute ombre de tristesse s’évanouit dans le monde de Miki. Il ne raisonnait pas ce prodige et n’escomptait pas l’avenir. Il vivait uniquement dans le présent, en ces heures précieuses où toutes les créatures qu’il aimait étaient réunies. Pourtant, tout au fond de sa mémoire, à l’arrière-plan de ces choses qui avaient pris racine dans son âme, subsistait l’image de Nioua, son camarade, son frère, son compagnon de nombreux combats ; et il songeait à la froide caverne ensevelie sous la neige, où l’ours s’était plongé dans un long et mystérieux sommeil qui ressemblait tant à la mort.
Mais, encore une fois, c’est dans le présent qu’il vivait. Or, les heures s’allongeaient en jours, et Challoner était toujours là, et Nanette ne partait pas avec l’Indien pour Fort-Dieu. L’Indien s’en retourna enfin avec une lettre par laquelle Challoner avisait le Facteur que la petite fille souffrait des poumons et ne serait point en état de voyager tant que la température ne s’adoucirait pas. Il priait Mac Donnell de lui renvoyer l’Indien avec certaines provisions.
En dépit du froid terrible qui sévissait depuis la nouvelle année, Challoner avait établi sa tente à la lisière de la forêt, c’est-à-dire à une centaine de mètres de la cabane, et Miki partageait son temps de l’un à l’autre abri. C’étaient pour lui des jours magnifiques. Et quant à Challoner…
Miki se rendit compte de l’état de choses jusqu’à un certain point, bien qu’il lui fût impossible de tout comprendre. Tandis que les journées se prolongeaient en une semaine, puis cette semaine en une autre, il décelait un éclat tout neuf dans les yeux de Nanette, une nouvelle vibration dans la douceur de sa voix, et dans sa prière du soir la gratitude d’une grande joie inespérée.
Puis, un jour, Miki, levant les yeux du coin où il était couché près du berceau, vit Nanette dans les bras de son maître ; elle tournait vers celui-ci un regard rayonnant de la gloire des étoiles, et il lui disait quelque chose qu’elle écoutait avec un visage transfiguré, angélique.
Miki était intrigué : il le fut encore davantage quand il vit Challoner venir au berceau et prendre le bébé dans ses bras ; et surtout quand la jeune femme, regardant ce couple avec la même admirable expression, couvrit sa figure de ses mains et éclata en sanglots. Un demi-grognement râcla le gosier de Miki ; mais à l’instant même, Challoner la prenait elle aussi dans ses bras, et Nanette, nouant les siens autour de l’homme et de l’enfant, soupirait des choses où Miki ne pouvait démêler ni queue ni tête. Il comprit pourtant qu’il ne devait ni grogner ni intervenir. Il sentit le frisson de la nouveauté merveilleuse qui venait d’entrer dans cette chaumière ; il déglutit à vide et continua d’observer.
Quelques minutes après, Nanette était à genoux près de lui et lui jetait les bras autour du cou, comme elle avait fait à Challoner. Celui-ci dansait comme un jeune homme, en faisant risette au bébé dans ses bras. Puis lui aussi s’accroupit près du chien et cria :
— Mon Dieu ! Miki… j’ai une famille !
Et Miki essaya de comprendre.
Ce même soir, après souper, il vit Challoner défaire la splendide chevelure de Nanette, et la brosser. Ils riaient comme une paire d’enfants heureux. Miki faisait encore plus d’efforts pour comprendre.
Avant de s’en aller vers sa tente à l’orée du bois, Challoner embrassa Nanette et caressa ses cheveux brillants ; et Nanette, lui prenant le visage à deux mains, sourit et faillit encore pleurer de joie.
Après cela, Miki comprit enfin. Il sut que le bonheur était entré dans cette maison pour tous ceux qui l’habitaient.
Maintenant que son monde était en ordre, Miki se remit à chasser. Repris d’une belle passion pour la piste, il élargissait chaque jour son terrain de quête et s’éloignait de plus en plus de la cabane. Il suivait de nouveau la vieille ligne de trappes de Le Beau. Mais maintenant les pièges étaient détendus. Lui-même avait beaucoup perdu de son ancienne prudence. Il avait engraissé. Il ne sentait plus un danger dans la moindre bouffée d’air.
Ce fut pendant la troisième semaine du séjour de Challoner à la cabane, par une tiède journée qui marquait la fin du grand froid, que Miki tomba sur un vieux piège à assommoir dans un terrain bas à une bonne dizaine de milles de la clairière. Le Beau l’avait installé pour attraper un lynx, mais l’appât restait intact : il consistait en un gros morceau de viande de caribou, gelée et dure comme de la pierre.
Miki commença par le flairer avec curiosité. Il ne craignait plus le danger : la menace était expulsée de son monde. Il mordilla l’appât, puis tira dessus… et l’énorme buche s’abattit pour lui briser les reins. Il ne s’en fallut que de bien peu. Pendant vingt-quatre heures, elle le tint impuissant et perclus. À force de lutte prolongée, il parvint à se dégager.
L’élévation de la température avait déterminé une chute de neige molle, qui couvrait toutes les traces et pistes. Miki se traîna à travers cette couche neuve, laissant après lui un sillon pareil à celui d’une loutre dans la boue, car son arrière-train était impotent. Il n’avait pas la colonne vertébrale brisée ; mais son dos subissait une paralysie temporaire par suite du choc et du poids de la bûche.
Il prit la direction de la cabane, mais chaque pas lui causait des douleurs atroces, si bien qu’au bout d’une heure il n’avait guère progressé de plus d’un quart de mille.
Une seconde nuit le surprit à moins de deux milles du piège. Il se glissa sous des broussailles et y resta couché jusqu’à l’aurore et pendant toute la journée suivante. Le lendemain, quatrième jour depuis son départ de la cabane, le dos lui faisait un peu moins mal. Mais il ne pouvait se traîner que de quelques mètres à la fois. L’Esprit Bienfaisant des forêts le favorisa encore, car dans l’après-midi, il trouva la carcasse en partie dévorée d’un chevreuil abattu par des loups. La chair en était gelée, mais il la déchiqueta gloutonnement. Puis il chercha un abri sous un amas de branches tombées, et pendant dix jours il demeura là entre la vie et la mort. Il eût infailliblement péri sans le voisinage du chevreuil. Il s’arrangea pour se traîner jusqu’à la carcasse, chaque jour ou de deux jours l’un, et cela l’empêcha de mourir de faim. Ce ne fut qu’au bout de la seconde semaine qu’il réussit à se bien tenir sur ses pattes. Enfin, le quinzième jour, il retourna à la cabane.
En arrivant au bord de la clairière, il remarqua peu à peu les symptômes d’un grand changement. La cabane était là, toujours la même, aujourd’hui comme quinze jours auparavant. Mais aucune fumée ne sortait de la cheminée, et les vitres étaient couvertes de gelée blanche. Tout autour de la maison s’étendait un tapis immaculé. Miki, hésitant, traversa l’espace découvert et s’approcha de la porte. Nulle trace n’y conduisait. Le vent avait amassé sur le seuil une grande épaisseur de neige. Le chien se mit à gémir et à gratter l’huis. Il ne reçut pas de réponse et n’entendit aucun bruit.
Il retourna à la lisière de la forêt et attendit. Il attendit toute la journée, revenant de temps à autre flairer les environs de l’habitation, comme pour se convaincre qu’il ne s’était pas trompé.
Quand vint l’obscurité il se creusa un lit près de la porte et y resta toute la nuit. L’aube reparut, puis un jour terne et vide : la cheminée demeura sans fumée et la maison silencieuse. Miki acquit enfin la certitude que Challoner, Nanette et le bébé étaient partis.
Mais il restait l’espérance. Désormais, au lieu d’attendre les bruits qui pourraient provenir de la cabane, il écouta ceux qui viendraient de la forêt. Par instants, il se mettait en quête, chassant tantôt d’un côté tantôt de l’autre, flairant longuement la neige parfaitement vierge et déterminant minutieusement la direction du vent. Dans l’après-midi, il s’enfonça dans la forêt, d’une démarche lourde et affaissée, à la recherche d’un lièvre. Dès qu’il eut tué et dévoré son souper, il retourna dormir dans le même creux près de la porte.
Il resta là un troisième jour, et la nuit suivante il entendit les loups hurler sous un ciel clair et étoilé. Alors, il poussa lui-même son premier hurlement, cri de désir et de douleur qui résonna lugubrement dans la clairière, supplication lamentable adressée à son maître, à Nanette et au bébé. Ce n’était pas une réponse aux loups. Sa plainte contenait une note tremblante d’effroi et de désespoir.
Sur lui venait de s’abattre le sentiment d’une solitude plus effroyable qu’il n’en avait jamais ressentie. Quelque chose dans sa cervelle canine semblait lui suggérer que tout ce qu’il avait vu et éprouvé n’était qu’un rêve, et que maintenant il se retournait face à face avec son vieux monde, ses dangers, sa vacuité colossale, son absence déprimante d’amitié et sa lutte incessante pour l’existence. Ses instincts, un instant émoussés par le culte de ce qu’avait contenu la cabane, reprirent une vitalité aiguisée. Il recommença à sentir le frisson du danger qui naît de la solitude, et retrouva sa vieille prudence, si bien que le quatrième jour, il s’esquivait à l’orée du bois avec des allures de loup.
La cinquième nuit, il ne dormit pas dans la clairière, mais se trouva un abatis à un mille dans la forêt. Cette nuit-là, il eut des songes étranges et inquiets. Il n’y était question ni de Challoner, de Nanette ou du bébé, ni de la bataille et des choses vues au poste. Il rêvait d’une crête haute et nue, ensevelie sous la neige, et d’une sombre et profonde caverne. Il se retrouvait avec son frère et camarade des anciens jours, avec l’ours Nioua. Il essayait de l’éveiller et croyait sentir la chaleur de son corps, entendre ses grognements de protestation ensommeillée.
Un peu plus tard, il se retrouvait à la bataille dans le paradis des mûres, et voyait Nioua fuir éperdument devant l’ourse qui avait envahi leur coulée. Quand il s’éveilla en sursaut de ces visions, il tremblait, et ses muscles étaient tendus. Il gronda dans l’obscurité de l’abatis. Ses yeux inquisiteurs brillaient comme des lumignons dans cet abîme d’ombre. Il poussa un gémissement anxieux et doux, et écouta une minute ou deux, s’attendant presque à une réponse de Nioua.
Pendant un mois, il s’attarda au voisinage de la cabane. Une fois par jour au moins, et quelquefois la nuit, il revenait à la clairière. Et, de plus en plus fréquemment, il pensait à son ami.
Au début de mars vint le Tiki-Swao, le grand dégel. Une semaine durant, le soleil brilla dans un ciel sans nuages. L’air était tiède. La neige cédait sous les pieds, et sur les pentes ensoleillées elle fondait en ruisselets ou s’effondrait en minuscules avalanches. Le monde vibrait d’un frisson virginal : on y sentait battre le grand pouls du printemps ; et, dans l’âme de Miki, se levait lentement un nouvel espoir, expression rudimentaire et suggestion inédite d’un merveilleux instinct. Nioua devait se réveiller maintenant !
Miki finit par entendre cela comme une voix qu’il pouvait comprendre. C’était la musique que lui chantaient les gouttelettes des ruisseaux grossis ; il l’écoutait dans les vents tièdes où ne grondait plus la colère de l’hiver ; il la discernait dans les fraîches senteurs surgies du sol, dans le parfum humide et douceâtre du noir terreau des sous-bois. Cette voix l’excitait, l’appelait, et il savait ce qu’elle disait.
Nioua devait se réveiller maintenant !
Il répondit à cet appel. Rien de moins qu’une force physique n’eût pu le retenir : c’était dans la nature des choses. Pourtant, il n’effectua pas le voyage d’une traite, comme celui du camp de Challoner à la cabane de Nanette. Alors, il avait eu un objectif bien défini : un but à remplir, exigeant un accomplissement immédiat. Tandis que la chose qui l’attirait maintenant était d’abord une impulsion, devenue irrésistible, plutôt qu’une réalité.
Pendant deux ou trois jours, sa marche vers l’ouest fut errante et indécise : puis elle s’orienta en ligne droite et, aux premières lueurs du cinquième jour, il émergea de la profonde forêt dans une plaine au delà de laquelle il apercevait la crête. Il contempla longtemps ce paysage avant de pour suivre son chemin.
Dans sa cervelle, l’image de Nioua devenait de plus en plus claire. Après tout, il semblait que ce fût seulement hier ou l’avant-veille qu’il avait quitté cette crête. À ce moment-là, elle disparaissait sous la neige et une désolation terrible s’était appesantie sur la terre. Maintenant, il ne restait plus qu’un peu de neige, le soleil brillait, et le ciel était redevenu bleu. Miki poursuivit sa marche et flaira le sol en longeant le pied de la crête : il n’avait pas oublié le chemin. Il ne se sentait pas agité, parce que le temps avait cessé d’avoir pour lui une importance définie. Hier, il était descendu de cette crête : aujourd’hui, il y revenait. Il alla droit à l’entrée de la caverne, maintenant déblayée. Il y engagea la tête et les épaules et huma l’air. Ah, mais, décidément ! ce coquin d’ours était un dormeur obstiné. Il sommeillait encore. Miki pouvait le sentir, et, en écoutant bien, l’entendre.
Il franchit le petit amas de neige tassé dans le couloir et entra hardiment dans l’obscurité de la caverne. Il perçut un grognement assoupi, suivi d’un profond soupir. Il faillit culbuter par-dessus Nioua, qui avait changé son lit de place. L’ours poussa un second grognement, et Miki se mit à gémir. Il enfonça son museau dans la nouvelle fourrure de printemps du plantigrade, et flaira sa route jusqu’à son pavillon auditif. Maintenant, tout ce passé d’hier lui revenait à l’esprit. Il pinça prestement l’oreille de l’ours entre ses dents aiguës, et se mit à aboyer sur le ton grave que Nioua avait toujours compris.
— Éveille-toi, Nioua ! voulait-il dire. Lève-toi ! La neige a disparu, et il fait beau aujourd’hui. Debout !
Et Nioua, en s’étirant, poussa un bâillement formidable.