‹ Nomades du NordChapitre 24 sur 26 · 24

24

Meschaba, le vieil Indien Cree, était assis en plein soleil sur un coteau d’où l’on découvrait la vallée d’un bout à l’autre. Meshaba que, voilà des années, l’on appelait le Géant, était très vieux, si vieux que même les livres du Facteur à Fort-Dieu ne contenaient aucune mention de sa naissance, pas plus que les « livres de bord » d’Albany House, Cumberland House, Norway-House, ou du Fort Churchill. Peut-être plus au nord, au Lac Labiche, au vieux Fort Résolution ou au Fort Pherson, aurait-on pu trouver quelques traces de son origine. Sa peau flétrie, usée par les intempéries, ressemblait à de la peau de daim desséchée, et autour de sa figure brune et émaciée, ses cheveux, d’un blanc de neige, lui tombaient sur les épaules. Ses mains étaient transparentes, son nez même amenuisé par l’âge. Mais ses yeux brillaient encore comme de sombres grenats, et au bout de près d’un siècle leur vision n’était pas affaiblie.

Il les promenait en ce moment sur la vallée. Derrière lui, à un mille sur l’autre versant du coteau, se trouvait la vieille cabane de trappeur où il vivait seul. Après un hiver long et froid, Meshaba, charmé du retour du printemps, avait franchi la crête pour prendre un bain de soleil et observer le monde changeant. Depuis une heure, ses yeux parcouraient la vallée d’un bout à l’autre comme ceux d’un vieux faucon circonspect. Une sombre forêt de sapins et de cèdres la bordait du côté le plus éloigné. Entre cette frange et son observatoire, se déroulait une vaste étendue de prairies, encore couvertes par endroits de neige fondante, ailleurs complètement débarrassées et brillant d’une verdure sombre au soleil.

De l’endroit où il se trouvait assis, Meshaba pouvait apercevoir aussi un escarpement rocheux, sorte de prolongement du coteau projeté à une centaine de mètres dans la plaine. Mais cette butte ne l’intéressait guère, sauf que si elle n’eût pas intercepté le champ de sa vision, celle-ci aurait pu atteindre à un mille de plus en aval.

Depuis une heure que Meshaba conservait son attitude de sphinx, tandis qu’une spirale de fumée s’élevait à regret de sa pipe noircie, il avait vu aussi des êtres vivants. À un demi-mille de là, une bande de caribous, sortant du bois, s’étaient aventurés jusqu’à un bouquet d’arbustes isolés. Ce spectacle n’avait pas allumé dans le sang de l’Indien le désir de tuer, car une carcasse fraîche pendait déjà derrière sa cabane.

Plus loin, il avait aperçu un élan sans cornes, si grotesque dans sa laideur printanière que la peau parcheminée du vieillard s’était détendue dans un sourire et qu’un grognement appréciateur lui avait échappé : car Meshaba, en dépit de l’âge, conservait le sens humoristique. Une fois, il avait entrevu un loup, à deux reprises un renard, et maintenant ses yeux étaient rivés sur un aigle planant à grande hauteur au-dessus de sa tête. Meshaba se serait bien gardé de tirer sur cet oiseau, car d’année en année il avait vieilli dans son voisinage, et chaque nouveau printemps le retrouvait là volant au soleil. Meshaba poussa un grognement de satisfaction en l’apercevant, tout joyeux qu’Upisk ne fût pas mort durant l’hiver.

— Kata y oti sisiou, se murmura-t-il à lui-même, et une superstitieuse lueur passa dans son regard. Nous avons vécu ensemble, et il est écrit que nous mourrons ensemble, ô Upisk. Bien des fois le printemps est revenu pour nous, et bientôt le sombre hiver nous engloutira à jamais.

Ses yeux se déplacèrent lentement, puis s’arrêtèrent sur l’escarpement qui bornait son champ visuel. Son cœur battit un grand à-coup dans sa poitrine. Sa pipe lui tomba de la bouche dans la main ; et il regarda fixement, sans remuer un muscle, comme s’il eût été changé en pierre.

Sur une plate-forme ensoleillée à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix mètres tout au plus, se tenait un jeune ours noir dont la fourrure de printemps luisait au soleil comme du jais poli. Ce n’était pas la soudaine apparition de cet ours qui avait étonné Meshaba : c’est le fait d’apercevoir, côte à côte avec Wakayou, non pas un frère ours, mais un gros loup.

Lentement le vieux souleva une de ses mains diaphanes et fit le geste d’essuyer le je ne sais quoi qui sûrement l’empêchait d’y voir clair. Au cours de ses quatre-vingts et quelques années de vie il n’avait jamais rencontré un loup dans ces termes amicaux avec un ours. La nature a créé ces êtres ennemis et établi entre eux une des haines les plus profondes qui existent dans la forêt. Aussi, pendant un instant, Meshaba douta de ses yeux. Mais, peu après, il dut se rendre à l’évidence du miracle. Car la bête tourna le flanc vers lui, et c’était bien un loup, un gros loup avec des os énormes, qui arrivait à hauteur des épaules de Wakayou, l’ours ; une bête gigantesque, avec une grosse tête, et…

Àce moment, le cœur de Meshaba donna un autre à-coup, car au printemps la queue des loups est volumineuse et touffue, tandis que celle de l’animal actuel était dépourvue de poils comme le battoir d’un castor.

— Ohne moueh ! fit Meshaba, haletant : un chien !

Il feignit de se recroqueviller lentement sur lui-même et se glissa en arrière. Son fusil était juste hors de portée derrière le rocher où il était assis.

Àl’autre bout de ces quatre-vingts ou quatre-vingt-dix mètres, Nioua et Miki se tenaient en plein soleil, les yeux clignotants, devant l’embouchure de la caverne où Nioua avait dormi tout son soûl.

Miki était intrigué. Il lui semblait toujours que c’était hier, et non à l’automne dernier, qu’il avait laissé Nioua dans cet antre. Mais maintenant qu’il revenait vers lui, après avoir lui-même subi un dur hiver dans les forêts, il demeurait surpris de le trouver si corpulent. L’explication était toute simple : Nioua avait continué sa croissance régulière pendant ses quatre mois de sommeil, et il se retrouvait maintenant moitié plus gros qu’en s’endormant.

Cependant Nioua, reniflant le vent de son museau brun, commençait à y déceler une étrange odeur. De ces trois personnages, il était le seul qui ne trouvât rien d’extraordinaire à la situation. Quand il s’était endormi voilà quatre mois et demi, Miki était à ses côtés ; aujourd’hui, en s’éveillant, il le retrouvait près de lui. Ces quatre mois et demi ne signifiaient rien pour l’ours. Bien des fois Miki et lui s’étaient endormis et réveillés ensemble. Pour tout ce qu’il concevait du temps, ça pouvait être hier soir qu’il avait fermé les yeux.

La seule chose qui le tracassait en ce moment était l’odeur anormale qu’il venait de saisir dans l’air. Instinctivement, il y avait senti une menace, ou du moins quelque chose qu’il aurait préféré ne pas sentir du tout. Aussi tourna-t-il les talons en lançant à Miki un « Wouf » d’avertissement.

Quand Meshaba regarda de derrière son rocher, espérant trouver un coup de fusil facile, il entrevit à peine le couple qui disparaissait comme un éclair. Il s’empressa de tirer.

La détonation de l’arme et le sifflement de la balle au-dessus de leur tête rappelèrent bien des choses à Miki et Nioua ; l’ours prit son allure de fuite, la tête rentrée dans les épaules, les oreilles aplaties, et Miki dut tricoter dur pour le suivre pendant un mille au moins.

Puis Nioua s’arrêta, haletant d’une façon évidente. Étant donné qu’il n’avait rien pris depuis le tiers d’une année et qu’il était affaibli par son inactivité prolongée, il s’en fallut de bien peu que cette course ne l’achevât. Du moins plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’il retrouvât assez de souffle pour grogner. Cependant, Miki était en train de le flairer minutieusement de la croupe au museau. Il constata évidemment qu’il ne manquait rien, car, l’inspection terminée, il poussa un petit jappement de joie et, en dépit de sa taille et de sa dignité accrues par l’âge, il se mit à folâtrer autour de Nioua d’une manière qui exprimait indubitablement sa joie de revoir son camarade réveillé.

— J’ai passé un hiver diantrement solitaire, Nioua, et ça me chatouille délicieusement de te revoir sur tes pattes, disaient ses gambades. Qu’allons-nous faire maintenant ? Aller à la chasse ?

Telle semblait bien être la pensée actuelle de Nioua, car il se dirigeait droit vers la vallée et, arrivant à un terrain marécageux, se mit en quête d’un dîner de racines et d’herbes ; tout en cherchant, il grognait à sa vieille façon coutumière de camarade et d’ourson.

Et Miki, chassant avec lui, trouva encore une fois que la solitude avait déserté son monde.

Page 1