‹ Nomades du NordChapitre 4 sur 26 · 04

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Cette nuit-là il tomba une pluie fine et froide du nord-est. Challoner sortit à l’aube humide pour allumer le feu ; dans un creux, sous le jeune sapin, Miki et Nioua, blottis l’un contre l’autre, étaient profondément endormis.

L’ourson fut le premier à apercevoir la bête humaine, et pendant quelque temps ses yeux brillants restèrent fixés sur l’étrange ennemi qui avait bouleversé sa vie. L’épuisement lui avait fait dormir d’une traite cette première nuit de captivité, et dans le sommeil il avait oublié bien des choses. Maintenant tout lui revenait ; il s’enfonça plus profondément dans son abri sous la racine, et poussa un timide gémissement à l’adresse de sa mère.

Ce fut cette plainte qui éveilla le chien. Celui-ci, qui s’était mis en boule, se déroula lentement, étira ses pattes démesurées et bâilla si fort que Challoner l’entendit. L’homme se retourna, et vit deux paires d’yeux fixés sur lui dans le réduit souterrain. Miki dressa joyeusement les deux oreilles, la bonne et celle à laquelle il manquait un morceau, et salua son maître avec toute la joyeuse humeur d’une camaraderie irrépressible. En réponse, une grimace apparut sur le visage mouillé de bruine et bronzé par quatorze mois d’exposition aux vents orageux du nord ; Miki s’approcha, en exprimant, par toutes sortes de gambades et contorsions grotesques, sa gratitude pour ce sourire adressé à sa personne.

Quant à Nioua, il se recula autant que le permettait l’espace laissé sous la racine, jusqu’à ce qu’on ne vît plus que sa tête ronde ; de cette forteresse où il se trouvait en sécurité temporaire, ses petits yeux foudroyaient le meurtrier de sa mère.

La tragédie d’hier se représentait vivement à lui, le lit tiède et ensoleillé du ruisseau où l’ourse et lui cherchaient leur déjeuner à l’arrivée de la bête humaine ; l’étrange coup de tonnerre, leur fuite sous la futaie, et la scène finale où Nouzak se retourna pour affronter l’ennemi. Pourtant ce n’était pas le trépas maternel qui ce matin lui semblait le plus poignant, mais bien le souvenir du terrifiant combat que lui-même avait soutenu contre l’homme blanc, puis sa lutte dans les profondeurs sombres et suffocantes du sac où Challoner l’avait apporté au camp. En ce moment même, son vainqueur examinait les écorchures de ses mains. Il fit quelques pas en avant et grimaça pour Nioua le même sourire de bonne humeur qu’il avait esquissé à l’adresse du chien maigre.

Les petits yeux de Nioua étincelèrent.

— Je t’ai déjà dit hier au soir que je regrettais ce qui était arrivé, dit Challoner comme s’il parlait à l’un de ses semblables.

Àplus d’un point de vue Challoner était un type à part, différent de ceux qu’on rencontre d’ordinaire dans le nord. Il croyait, par exemple, à une certaine psychologie spécifique de l’animal, et s’était convaincu que les bêtes avec lesquelles on se conduit et parle de la manière habituelle entre hommes développent fréquemment une intelligence que son esprit peu scientifique confondait avec la raison.

— Je t’ai dit que je le regrettais, répéta-t-il en s’accroupissant à moins d’un mètre de la racine sous laquelle les yeux de Nioua flambaient. Et c’est la vérité. Je déplore d’avoir tué ta mère. Mais il nous fallait de la viande et de la graisse. En outre, Miki et moi, nous te revaudrons cela. Nous allons t’emmener avec nous chez la fillette, et si tu n’apprends pas à l’aimer tu seras la plus mesquine et la plus ignoble de toutes les créatures, et un bougre indigne d’avoir une mère. Le caniche et toi vous allez être frères. Sa vieille à lui aussi est morte, morte de faim, ce qui est pire que de recevoir une balle dans la poitrine. Et j’ai trouvé le chiot, tout comme je t’ai trouvé, se pressant contre son cadavre et se lamentant comme s’il ne lui restait rien au monde. Ainsi donc déride-toi et donne la patte ! Faisons la paix !

Challoner avança la main. Nioua demeura rigide comme une pierre. Quelques instants plus tôt il aurait grogné et montré les dents. Actuellement il faisait le mort. Cette bête humaine était bien la plus étrange qu’il eût jamais vue. Hier elle ne lui avait fait d’autre mal que de le mettre dans le sac. Aujourd’hui encore elle ne semblait pas disposée à lui en faire. D’ailleurs sa parole n’était ni désagréable ni menaçante.

Les yeux de l’ourson se posèrent sur Miki. Le chien s’était accroupi carrément entre les genoux de Challoner et le regardait d’un air étonné et interrogateur, comme pour dire :

« Pourquoi ne sors-tu pas de dessous cette racine et ne viens-tu pas nous aider à faire le déjeuner ? »

La main de Challoner se rapprocha, et Nioua se tassa jusqu’à ce qu’il n’y eût plus un pouce d’espace à remplir. Alors le miracle se produisit. La patte de devant du monstre humain lui toucha la tête. Un frisson d’étrange terreur le parcourut. Cependant cela ne faisait pas de mal. S’il ne s’était coincé à bloc il eût griffé et mordu ; mais il ne pouvait faire ni l’un ni l’autre.

Lentement Challoner glissa les doigts vers la peau flasque derrière son cou. Miki, supposant qu’il allait se passer quelque chose d’étonnant, regardait l’opération avec des yeux écarquillés. Les doigts de Challoner se refermèrent, puis il attira Nioua et le tint à bout de bras ; l’animal gigotait comme s’il essayait de grimper, et se mit à geindre si fort que le toutou éleva la voix par pure sympathie et fit sa partie dans ce concert de détresse.

Une demi-minute plus tard, Challoner avait remis Nioua en maillot ; mais cette fois il avait laissé dépasser la tête, et serré l’embouchure du sac avec une cordelette de babiche. La bête était emprisonnée aux trois quarts, comme un ourson de poche.

La laissant se débattre et se rouler en guise de protestation, Challoner s’occupa du déjeuner. Pour la première fois Miki trouvait une opération plus intéressante que celle-là, et rôdait autour du captif en train de gigoter et de brailler, essayant vainement de lui apporter le réconfort de sa sympathie. Nioua finit par rester tranquille. Miki s’assit tout près de lui et regarda son maître d’un air intrigué, sinon scandalisé.

Le ciel se teintait d’une promesse de soleil quand Challoner fut prêt à reprendre son long voyage vers le sud. Il chargea son canot, laissant Nioua et Miki à embarquer en dernier. Il disposa à l’avant un nid moelleux fourni par la peau de Nouzak. Puis il appela Miki et lui attacha au cou le bout d’une vieille corde, dont il fixa l’autre extrémité autour de la gorge de Nioua : l’ourson et le chien étaient ainsi accouplés par une même laisse d’un mètre de long. Prenant les deux jumeaux par la peau du cou il les transporta dans le canot et les installa dans le coin préparé pour eux.

— Maintenant, jeunes gens, tâchez d’être sages, leur dit-il en manière d’avertissement. Nous allons essayer de faire quarante milles aujourd’hui pour rattraper le temps perdu hier.

Au moment où le canot démarrait, un rayon de soleil perça le ciel à l’horizon oriental.

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