05
Lorsque le canot commença à glisser sur la surface du lac, il se produisit chez Nioua un changement d’humeur extraordinaire qui échappa à Challoner et même à Miki. Toutes les fibres de son corps tressaillaient et son cœur battait comme le jour de la glorieuse bataille entre Nouzak et le vieil ours mâle. Il crut que tout ce qu’il avait perdu allait lui revenir, et que, sans tarder, tout irait bien, car il sentait sa mère ! Puis il découvrit que cette odeur était concentrée dans l’énorme fourrure sur laquelle il était couché ; il s’y enfouit en aplatissant son ventre rondelet, et regarda Challoner par-dessus ses pattes.
Énigme difficile à résoudre ! La bête humaine était là qui dirigeait le canot, et sa mère était sous lui, chaude et douce, mais si effroyablement tranquille ! Il ne put retenir le gémissement discret qui s’adressait à elle, mais n’excita d’autre réponse qu’une pleurnicherie sympathique de son compagnon d’âge. Hélas ! La mère de Nioua ne bougeait pas : elle ne faisait pas de bruit ; il ne pouvait voir d’elle que cette peau noire et velue ; elle n’avait plus ni tête ni membres, ni les grosses pattes chauves qu’il aimait à chatouiller, ni les oreilles qu’il se plaisait à mordre. Rien n’en subsistait que ce bout de peau, et l’odeur.
Cependant une grande consolation réchauffait sa petite âme éperdue. Il sentait le voisinage protecteur d’une force indomptable et indestructible. Son dos se hérissa aux premiers rayons du soleil, et il posa son mufle brun entre ses pattes sur la fourrure maternelle. Miki, dans la même attitude, le regardait attentivement, comme s’il s’efforçait de résoudre l’énigme de ce nouveau compagnon.
Dans sa tête comique, avec son oreille convenable et l’autre mutilée, ornée en outre d’une moustache hérissée qu’il tenait de son ancêtre Airedale, il essayait d’arriver à une sorte quelconque de compréhension. Dès le début, il avait accepté Nioua comme ami et camarade, et l’ingrat lui avait infligé une bonne raclée pour sa peine. Encore, cela, Miki pouvait l’oublier ; mais, ce qui était impardonnable, c’était le manque absolu de considération que Nioua semblait professer à son égard. L’ourson ne prêtait pas la moindre attention à ses plus amusantes bouffonneries. Quand le chien s’était mis à japper et sauter, l’invitant chaleureusement par ses aplatissements et contorsions à quelque partie de tape courante ou de lutte, l’autre s’était contenté de le regarder comme un idiot. Le chien se demandait si par hasard l’ours ne pouvait se plaire à autre chose qu’à se battre. Il s’écoula assez longtemps avant que Miki se décidât à tenter une nouvelle expérience à ce sujet.
La chose arriva juste au milieu de l’intervalle qui sépare le déjeuner du dîner. Pendant tout le temps écoulé depuis l’embarquement, Nioua avait à peine fait un mouvement, et Miki s’ennuyait à mourir.
Le temps désagréable de la nuit dernière n’était qu’un souvenir, et sur leur tête pas un nuage n’obscurcissait le ciel. Depuis plus d’une heure le canot de Challoner avait quitté le lac. Il naviguait maintenant sur une rivière assez rapide qui descendait la pente sud de la ligne de partage entre le Jackson’s Knee et la Shamattawa. Ce cours d’eau, alimenté par le grand lac d’amont, était inconnu de Challoner, qui, en garde contre la traîtrise des rapides et des cataractes, observait l’aval d’un œil vigilant.
Depuis une demi-heure environ le courant devenait de plus en plus vif, et Challoner pensait bien qu’avant longtemps il serait obligé de faire un transport par terre. Il ne tarda pas à entendre devant lui le profond et tranquille murmure qui l’avertissait de l’approche d’une zone dangereuse. En tournant la prochaine courbe à bonne allure et assez près du rivage, il aperçut à quatre ou cinq cents mètres plus bas les rochers et l’écume du tourbillon.
Ses yeux embrassèrent vivement la situation. Les rapides couraient entre une rive presque à pic et une autre couverte d’une épaisse forêt. Il vit d’un coup d’œil que c’était du côté boisé qu’il devait accomplir son portage, c’est-à-dire précisément sur la rive opposée et la plus lointaine. Faisant obliquer son canot de quarante-cinq degrés, il employa toute la force de son corps et de ses bras à manœuvrer sa rame. Il aurait juste le temps d’atteindre l’autre bord avant que le courant ne devînt dangereux. Par-dessus le frémissement des rapides il entendait maintenant le grondement irrité d’une cataracte.
Ce fut à ce moment mal choisi que Miki s’avisa de faire une nouvelle avance à Nioua. Avec un jappement amical il lança une patte en avant. Or, pour un petit chien, Miki possédait des membres énormes ; sa patte de devant était longue et décharnée, et, quand elle s’abattit en plein sur le bout du museau de Nioua, ce fut avec la force d’un gant de boxe manié par un expert. Il faut aussi tenir compte de la soudaineté de ce geste inattendu ; et, pour comble, le pataud, du revers de son autre patte balancée comme une massue, atteignit le poilu dans l’œil. C’en était trop, même de la part d’un ami ; avec un grognement soudain, Nioua s’élança de son nid et tomba sur le chien.
De fait, Miki, bien qu’il eût si piteusement demandé grâce lors de leur première échauffourée, provenait lui aussi d’une race combative. On ne mêle pas en vain le sang d’un chasseur Mackenzie, celui de tous les chiens du nord qui possède les plus grosses pattes, les plus larges épaules et le plus de vigueur, avec le sang d’un Spitz ou d’un Airedale. Si le Mackenzie, malgré sa force bovine, est en tout temps paisible et de bonne humeur, le diable entre pour une bonne part dans la nature du Spitz et de l’Airedale, car il est difficile de décider lequel des deux est le plus enclin à la bataille. Et tout d’un coup le bénin Miki sentit le diable s’éveiller en lui. Cette fois il n’implora pas la pitié en glapissant. Il affronta les mâchoires de Nioua, et en moins de deux secondes un combat de premier choix était en pleine action sur la scène précaire de l’avant du canot.
En vain Challoner s’époumona pour les rappeler à l’ordre tout en ramant sans relâche pour échapper au danger des rapides. Nioua et Miki étaient trop absorbés pour l’entendre. De nouveau les quatre pattes de Miki s’agitaient en l’air, mais cette fois ses dents aiguës étaient solidement plantées dans la peau lâche sous le cou de Nioua, et ses membres antérieurs et postérieurs lui servaient à donner continuellement des coups de battoir qui auraient fini par essouffler Nioua, s’il ne s’était produit ce que Challoner appréhendait. Toujours enlacés, les combattants roulèrent de la proue dans le courant tourbillonnant.
Ils disparurent complètement pendant dix secondes environ, puis Challoner vit rebondir à la surface, à plus de cinquante pieds en aval, leurs deux têtes voisines rapidement emportées vers un fatal destin. Un cri d’angoisse lui échappa, qui trahissait une douleur réelle, car il était impuissant à les sauver, et depuis plusieurs semaines Miki était son unique compagnon et ami.
Maintenus ensemble par la corde d’un mètre de long qui les attachait, Miki et Nioua furent balayés vers le chaos écumant des rapides, Pour Miki c’était une faveur du destin que son maître ait eu l’idée de l’attacher à la même corde que Nioua. Le chien âgé de trois mois pesait quatorze livres, dont 80 % d’os et à peine un demi pour cent de graisse, tandis que l’ourson, sur un poids total de treize livres, possédait environ 90 % de lard. Au point de vue des capacités de flottement, Miki devait donc se comporter comme une petite ancre, et Nioua comme une bouée de sauvetage de première qualité, presque insubmersible.
Il n’y avait chez l’un ni l’autre la moindre teinte de couardise. Tous deux étaient de race combative, et Miki, bien que submergé pendant la majeure partie des cent premiers mètres de leur course à travers les rapides, ne cessa pas un instant de se débattre pour tenir son museau dans l’air. Tantôt il naviguait sur le dos et tantôt sur le ventre, mais dans toutes les positions, il manœuvrait constamment ses grosses pattes comme des rames.
Ces efforts aidaient Nioua jusqu’à un certain point dans la lutte héroïque qu’il soutenait de son côté pour éviter d’embarquer une trop grande quantité d’eau. S’il eût été seul, ses dix ou onze livres de graisse l’auraient emporté sur le courant comme un ballon d’enfant ; mais avec ce halage de quatorze livres au cou, c’était pour lui un sérieux problème de ne pas sombrer. Une demi-douzaine de fois il disparut un instant, lorsque quelque dragage de fond engloutissait Miki, tête et queue, pattes et tout ; mais toujours Nioua revenait à la surface, agitant en désespéré ses quatre grosses palettes.
Puis vint la cataracte. À ce moment Miki avait pris l’habitude de voyager sous l’eau et heureusement perdu la faculté d’apprécier toute l’horreur du nouveau cataclysme où ils plongeaient. Il avait presque cessé de patauger. Il gardait conscience d’un rugissement dans les oreilles, mais la chose était moins déplaisante qu’au premier abord. Franchement parlant, il était en train de se noyer.
À Nioua était refusée l’agréable sensation d’une mort sans douleur. Aucun ourson du monde n’était mieux éveillé que lui quand arriva la catastrophe finale. Il avait la tête bien au-dessus de l’eau et était en pleine possession de tous ses sens. Tout à coup la rivière se déroba sous lui : il tomba comme un boulet dans une avalanche, et cessa de sentir à son propre cou la traction de Miki.
Challoner aurait pu estimer très exactement la profondeur du gouffre creusé au pied de la cataracte : mais si Nioua eût été capable d’exprimer sa propre opinion, il l’aurait appréciée à un mille au moins. Quant à Miki, il n’était plus en état de faire des évaluations, ni de s’en soucier, qu’il s’agît de deux pieds ou de deux lieues. Ses pattes avaient cessé d’opérer et il s’abandonnait totalement à son destin. Mais Nioua revint sur l’eau, et Miki le suivit comme un bouchon. Il était tout près de rendre le dernier soupir quand la force du courant issu du tourbillon lança l’ourson sur un amas de bois en partie submergé. Nioua, en s’agrippant d’un effort désespéré à cette planche de salut, tira hors de l’eau la tête du petit chien ; et celui-ci resta accroché par le cou au bord de l’épave, comme un pendu au bout de sa corde.