‹ Nomades du NordChapitre 7 sur 26 · 07

07

Au lendemain de leur douloureuse expérience avec le nid de guêpes, Nioua et Miki, sur leurs quatre paires de pattes raides et gonflées, se redressèrent pour saluer l’infiltration de l’aurore dans les ombres de la forêt où les avait plongés l’accident de la veille. Ils semblaient animés d’une invincible jeunesse : Miki, surtout, plus grotesque que jamais par le boursouflage de son corps efflanqué et de ses membres excessifs, n’en était que mieux disposé à se mettre en quête de nouvelles aventures.

Il étalait une gueule ronde comme la lune, sous une tête bouffie à faire craindre son explosion ; mais ses yeux, ou du moins ce qu’on en pouvait voir, brillaient de leur éclat habituel ; et ses deux oreilles, la demie et l’entière, se dressaient en confiance vers l’ourson, dans l’expectative d’un signal quelconque indiquant ce qu’ils allaient faire. Le venin diffusé dans son corps ne le faisait plus souffrir. Il se sentait trop large de plusieurs pointures, mais, à part ce détail, pas trop mal en point.

Chez Nioua, protégé par sa graisse, les traces de la bataille étaient encore moins notoires. Sa seule détérioration manifeste consistait en la fermeture complète d’un œil. De l’autre, grand ouvert et alerte, il regardait tout autour de lui. En dépit de cette occlusion et de la raideur de ses pattes, il éprouvait l’optimisme de ceux à qui la fortune se décide à sourire. Il était débarrassé de la bête humaine qui avait tué sa mère ; l’attrayante forêt s’ouvrait devant lui, et il avait réussi à couper pendant la nuit la corde qui l’enchaînait à Miki.

Ainsi soulagé de deux maux au moins, il n’eût pas été autrement surpris de voir Nouzak sortir de l’ombre entre les arbres. Cette pensée le fit gémir ; et Miki lui répondit par une autre plainte ; car, envisageant la vaste solitude de son nouveau monde, il venait de se rappeler son maître.

Tous deux avaient faim. L’étonnante rapidité des coups dont le sort les avait accablés ne leur avait pas laissé le temps de manger. Pour Miki, le changement survenu était non seulement étonnant, mais désastreux ; dans l’anticipation de quelque nouvelle catastrophe, il osait à peine respirer, tandis que Nioua scrutait la forêt ambiante.

Rassuré par cette inspection, il tourna le dos au soleil, selon la coutume de sa mère, et se mit en route.

Miki le suivit. Et c’est alors seulement qu’il s’aperçut que toutes les jointures de son corps semblaient avoir disparu. Il avait le cou ankylosé, les pattes comme des échasses, et cinq fois en cinq minutes il buta de ses orteils maladroits et tomba malgré ses efforts pour ne pas rester à la traîne. En outre, les yeux presque fermés, il y voyait à peine. À sa cinquième chute, il perdit entièrement l’ourson de vue, et proféra un gémissement de protestation. Nioua s’était arrêté et fouillait du museau sous une souche pourrie.

Quand Miki le rejoignit il était à plat ventre léchant aussi vite qu’il le pouvait une colonie de grosses fourmis rouges. Miki le regarda faire pendant quelques instants. Il ne tarda pas à soupçonner que Nioua mangeait quelque chose, mais du diable s’il savait ce que c’était. Flairant avec avidité tout près du groin fourrageur de l’ourson, il passa la langue au même endroit, mais n’en retira que de la poussière. Et Nioua ne cessait d’émettre de petits grognements de satisfaction. Il s’écoula bien dix minutes avant qu’il dénichât la dernière fourmi et se remît en route.

Peu après ils arrivèrent à une clairière où le terrain était humide. Après avoir flairé un peu et fixé de-ci de-là son bon œil, Nioua se mit soudain à creuser. En très peu de temps il déterra un objet blanc de la grosseur du pouce, qu’il broya gloutonnement entre ses mâchoires. Miki réussit à en saisir un assez gros morceau, mais fut vite désappointé. La chose ressemblait à du bois ; après l’avoir roulée plusieurs fois dans sa gueule il la laissa tomber de dégoût, et Nioua s’empara de ce reste de racine avec un grognement reconnaissant.

Ils reprirent leur chemin. Pendant deux mortelles heures Miki suivit Nioua sur les talons. Le vide de son ventre grandissait à mesure que diminuait l’enflure de son corps, et sa faim devenait une torture. Mais il ne trouvait pas un morceau à se mettre sous la dent, tandis que Nioua, presque à chaque pas, semblait découvrir quelque chose à dévorer. Au bout de ces deux heures le menu de l’ourson avait atteint des proportions considérables et contenait, entre autres vivres animaux, une demi-douzaine d’escarbots noirs ou verts, toute une variété d’insectes durs ou mous, des colonies entières de fourmis rouges ou noires ; plusieurs vers blancs arrachés au cœur de morceaux de bois en décomposition ; une poignée de limaçons ; une jeune grenouille ; un œuf mal couvé de pluvier terrestre ; et, en fait de légumes, deux racines de camas et un chou. De temps à autre il arrachait de tendres pousses de peuplier et en grignotait l’extrémité. Il chiquait de la résine de sapin ou de balsamier toutes les fois qu’il en trouvait, et, à l’occasion, corsait son menu d’un brin d’herbe tendre.

Miki essaya un certain nombre de ces aliments. Il aurait bien mangé la grenouille, si Nioua ne l’eût devancé. La résine lui empâtait les dents, et son amertume faillit le faire vomir. Entre un limaçon et une pierre il ne faisait guère de distinction ; quant aux insectes, il tomba du premier coup sur une de ces créatures à l’assa-fœtida que l’on appelle punaises puantes, et renonça à pousser plus avant ses recherches entomologiques. Il décapita d’un coup de dents une pousse qui sortait de terre, mais au lieu d’un rejeton de jeune peuplier c’était une tige d’oseille sauvage qui lui ratatina la langue pendant un quart d’heure. Il en vint à conclure que, du menu de Nioua, l’herbe était le seul article qu’il aurait pu manger.

Comme pour narguer cette abstinence, le compagnon de Miki manifestait une béatitude croissante à mesure que s’enrichissait son étrange collection stomacale. De fait, Nioua se trouvait dans un pays de cocagne et ne cessait de pousser des grognements de satisfaction ; d’autant plus que son mauvais œil commençait à se rouvrir et qu’il voyait les choses plus clairement. À diverses reprises, ayant découvert de nouvelles fourmilières, il invita le chien, par de petits cris excités, à partager son régal. Jusqu’au milieu du jour, Miki le suivait sur les talons. Il ne se départit de cette fidélité de satellite qu’en voyant le téméraire fouiller résolument dans un nid habité par quatre abeilles sauvages, qu’il écrasa et dévora.

Àpartir de ce moment Miki sembla comprendre qu’il devait chasser pour son propre compte, et cette idée éveilla chez lui un frisson d’enthousiasme. Il avait maintenant les yeux à peu près déclos, et ses pattes avaient beaucoup perdu de leur raideur. Le sang de sa triple race ne tarda pas à s’affirmer, et il partit en quête de son côté. Ayant trouvé une piste fraîche, il se mit à fureter, et une perdrix s’envola avec un grand bruit d’ailes. Bien qu’un peu alarmé, il sentit croître son excitation. Quelques instants après, en fourrant le museau sous un tas de broussailles, il se trouva face à face avec son dîner.

C’était Wahbou, le levraut. En un clin d’œil Miki bondit sur lui et le saisit par la peau du dos. Nioua, entendant le bris des broussailles et le cri de la victime, suspendit sa chasse aux fourmis et se fraya un chemin vers la scène de l’action. Miki, se dégageant à reculons, fit face à Nioua. Il tenait triomphalement entre ses mâchoires le jeune lièvre, qui avait bien vite cessé de crier et de se débattre, et il commença à le dépouiller en affectant de gronder d’un air terrible. Nioua se coula près de lui avec des grognements affables. Les grondements de Miki redoublèrent.

Nioua, sans se démonter, continua d’exprimer sa profonde considération pour son cousin par une série de plaintes sourdes et suppliantes, et flaira la proie. La menace s’éteignit dans la gorge de Miki. Peut-être se rappela-t-il que Nioua l’avait invité plus d’une fois à partager son repas de fourmis et de scarabées. Ils mangèrent le lièvre ensemble.

Le festin ne se termina qu’avec le dernier morceau de chair et le dernier fragment d’os tendre. Alors Nioua s’assit sur son derrière rond et sortit sa petite langue rouge pour la première fois depuis la mort de sa mère. C’était le signe d’un estomac repu et d’un esprit béat. Pour le moment, il ne voyait rien à désirer qu’une sieste ; il s’étira avec nonchalance et chercha du regard un arbre propice.

Cette agréable sensation de plénitude inspirait au contraire à Miki un nouveau désir d’activité. Étant donné que Nioua broyait soigneusement sa nourriture, tandis que Miki, sans se soucier de la mastication, avalait la sienne en paquets, le chien avait disposé pour sa part des quatre cinquièmes du lièvre. Il n’avait donc plus faim. Mais jamais il n’avait senti si vivement son changement d’ambiance depuis leur chute dans les rapides. Pour la première fois de sa vie il venait de tuer et de goûter le sang tiède, et cette combinaison ajoutait à son existence une excitation incomparable avec l’attrait d’un somme en plein soleil. Maintenant qu’il avait appris le jeu, l’instinct de la chasse tremblait dans toutes les fibres de son petit être. Il aurait continué jusqu’à bout de souffle si Nioua n’eût trouvé un bon endroit pour dormir.

C’est avec une surprise ahurie qu’il regarda son compagnon entreprendre à loisir l’ascension d’un grand peuplier. Il avait bien vu des écureuils grimper aux arbres, comme il avait vu voler des oiseaux ; mais l’acte de Nioua lui coupa la respiration ; et c’est seulement lorsque l’ourson fut installé à l’aise sur une fourche que Miki put exprimer ses sentiments. Il poussa un jappement d’incrédulité, flaira le pied de l’arbre, et esquissa une tentative d’imitation. La bûche qu’il ramassa sur le dos le convainquit que dans leur association, la spécialité de grimper aux arbres était réservée à Nioua.

Désolé, il recula d’une vingtaine de pieds et s’assit pour étudier la situation. Il ne percevait pas le moins du monde ce que Nioua pouvait bien avoir à faire là-haut, car ce n’était certainement pas la chasse aux insectes. Il jappa une demi-douzaine de fois, mais Nioua ne daigna pas répondre. Enfin le chien renonça à résoudre le problème et s’allongea sur le sol avec un gémissement découragé.

Mais ce n’était pas pour dormir. Il se sentait dispos, et désirait s’enfoncer dans les profondeurs de cette forêt fascinatrice.

Il était allégé de l’étrange appréhension qui l’obsédait avant le meurtre du lièvre. En un instant, sous le tas de broussailles, la Nature avait accompli un de ses miracles d’éducation. Dans cet intervalle de deux minutes, le roquet pleurnicheur, enrichi de force et d’intelligence, avait définitivement franchi cette phase élémentaire qui s’était prolongée par sa camaraderie avec Challoner. Le chaud frisson du meurtre venait d’enflammer en lui tous les instincts.

Pendant la demi-heure qu’il passa étendu sur le ventre, mais l’œil et l’oreille aux aguets, tandis que Nioua sommeillait, le petit chien devint à moitié adulte. Il ne devait jamais savoir que son père Héla, le Mackenzie, était le meilleur chasseur dans toute la contrée du Little Fox, et qu’à lui tout seul il avait abattu un caribou mâle. Il ne le savait pas, mais il le sentait, sous forme d’un appel persistant et impérieux. C’est pour saisir cet appel qu’il écoutait avidement les murmures de la forêt, et c’est ainsi que son oreille alerte perçut le faible et monotone gloussement de Kawouk, le porc-épic.

Miki ne fit pas un mouvement. Un instant après il entendit le léger cliquetis des dards, et bientôt Kawouk, sortant du couvert, se dressa sur ses pattes de derrière dans un rayon de soleil.

Depuis treize ans Kawouk vivait tranquille dans ce coin solitaire, et maintenant qu’il était vieux il pesait bien ses trente livres. Sorti tard pour dîner cet après-midi, il se sentait encore plus heureux que d’habitude. Sa vue n’était pas très nette, même aux meilleurs jours. La nature ne lui avait jamais destiné des yeux perçants ; c’est pourquoi elle l’avait surchargé d’une phalange hérissée de javelots. À trente pieds de distance il ne s’inquiétait pas du chien, qu’il paraissait ignorer. Et Miki se tapit tout contre terre, averti par son instinct naissant que mieux valait laisser tranquille ce genre de créature.

Pendant un instant Kawouk resta debout, gloussant le cri de sa tribu sans mouvement visible du corps. Il se présentait de profil à Miki et ressemblait à un fonctionnaire obèse. Il était si gras que son ventre faisait saillie comme une moitié de ballon, et ses pattes antérieures étaient croisées par-dessus, à peu près comme des mains humaines. En somme, on l’aurait pris plutôt pour une vieille femelle de son espèce que pour le chef de sa tribu.

Alors seulement Miki aperçut Iskouasis, la jeune compagne du porc-épic, au moment où elle débouchait timidement du fourré près de Kawouk. Les vieux os de celui-ci n’étaient pas encore à l’abri du frisson romanesque, car il se mit immédiatement à étaler ses bonnes manières et son élégance. Il commença cette risible démonstration par une sorte de danse amoureuse, sautant d’une patte sur l’autre en secouant son gros bedon et en gloussant plus fort que jamais. Les charmes d’Iskouasis étaient d’ailleurs suffisants pour tourner la tête à un plus vieux beau que Kawouk. C’était une véritable blonde, c’est-à-dire une albinos, une des rares créatures de son espèce. Elle avait le museau rose, roses étaient les paumes de ses pattes, et chacune de ses prunelles roses était encerclée dans un iris d’azur. Mais elle accueillait par une indifférence évidente la danse passionnée du barbon. Celui-ci s’en aperçut et changea de tactique. Il retomba à quatre pattes et se mit à poursuivre sa queue épineuse, comme frappé subitement de folie. Lorsque enfin il s’arrêta pour juger de l’effet produit, il fut manifestement démonté en constatant la disparition d’Iskouasis.

Il resta assis, stupide, pendant une bonne minute, sans faire le moindre bruit. Puis, à la consternation de Miki, il fila droit vers l’arbre où dormait Nioua. À vrai dire, c’était celui qui lui servait de salle à manger ; il se mit en devoir d’y grimper, sans cesser de bavarder tout seul. Du coup, Miki sentit son poil se hérisser. Il ignorait que Kawouk, comme tous ceux de son espèce, était l’être le plus inoffensif du monde, et, de sa vie, n’avait jamais fait de mal à personne à moins d’être attaqué. N’en sachant rien, le chien lança une volée d’aboiements furieux pour prévenir Nioua.

Celui-ci s’éveilla lentement, et, en ouvrant les yeux, vit devant lui une gueule épineuse qui provoqua chez lui une convulsion de frayeur. Avec une précipitation qui faillit le faire dégringoler de sa fourche, il exécuta une sorte de rétablissement et se hissa plus haut dans l’arbre. Kawouk ne s’émut pas le moins du monde. Maintenant qu’Iskouasis était partie il était entièrement absorbé par l’anticipation de son dîner. Il continua son ascension à loisir, ce que voyant, Nioua, terrifié, recula sur une branche pour lui laisser libre passage sur le tronc.

Malheureusement c’était précisément sur cette branche que Kawouk avait pris son dernier repas, et il s’y aventura, semblant toujours ignorer la présence de l’ourson. À cette vue, Miki émit une série de jappements tellement aigus que Kawouk parut enfin comprendre qu’il se passait en bas quelque chose d’anormal. Il regarda Miki s’épuiser en vains efforts pour sauter sur le tronc de l’arbre ; puis il se retourna, et, pour la première fois, contempla Nioua en manifestant un certain intérêt. L’ourson se cramponnait de ses membres antérieurs et postérieurs. Il lui semblait impossible de reculer d’un pied de plus sur la branche que son poids faisait déjà ployer d’une manière inquiétante.

Àce moment Kawouk entama une réprimande irritée. Miki, après un dernier jappement éperdu, se cala sur les hanches pour mieux observer le drame saisissant qui se préparait là-haut.

Kawouk avançait prudemment par intermittences, et Nioua reculait pouce par pouce jusqu’à ce qu’enfin il roula sous la branche et resta agrippé en dessous, le dos vers la terre. Alors Kawouk cessa de gronder et commença tranquillement son dîner. Nioua tint bon pendant deux ou trois minutes. Deux fois il essaya un rétablissement. Puis ses pattes de derrière glissèrent. Pendant une douzaine de secondes il resta suspendu par les pattes de devant, et enfin il s’abattit dans l’abîme de quinze pieds qui le séparait du sol.

Il atterrit tout près de Miki avec un choc mat qui lui coupa la respiration, se releva en grognant, jeta vers l’arbre un regard ahuri, et, sans autre explication à Miki, se mit à trotter au plus épais de la forêt, tout droit vers la grande aventure qui devait constituer pour tous deux une épreuve définitive.

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