08
Nioua ne s’arrêta qu’après avoir parcouru au moins un quart de mille.
Miki fut tenté de croire qu’ils venaient de passer brusquement au crépuscule. La partie de la forêt où les avait conduits la fuite de l’ourson ressemblait à une vaste et mystérieuse caverne. Challoner lui-même se serait arrêté en cet endroit, impressionné par la grandeur du silence, séduit par les murmures énigmatiques dont il était composé. Le soleil était encore haut dans le ciel, mais pas un rayon ne pénétrait l’épaisseur des sapins et cèdres suspendus comme un dôme sur la tête de Miki et de Nioua. Autour d’eux il n’y avait ni broussailles, ni arbustes ; sous leurs pieds, pas une fleur, pas un brin d’herbe ; rien qu’un tapis mou d’aiguilles brunes et veloutées dont l’amoncellement étouffait toute vie. On pouvait imaginer que les nymphes de la forêt avaient fait leur dortoir de ce lieu abrité en toute saison contre le vent, la pluie et la neige ; ou encore que les loups-garous avaient choisi pour cachette cette fantastique et morne solitude, d’où ils sortaient pour accomplir leur horrible mission parmi les enfants des hommes.
Aucun oiseau ne pépiait dans les arbres ; nulle vie ne voletait entre leurs branches serrées. Tout était si tranquille que Miki pouvait entendre les battements tumultueux de son propre cœur. Il regarda l’ourson, dont les yeux, dans la pénombre, étincelaient d’un feu étrange. Ni l’un ni l’autre n’avaient peur, et pourtant dans le silence de cette crypte leur camaraderie naquit une seconde fois, et il y avait en elle quelque chose de nouveau qui pénétra leurs sauvages petites âmes, comblant le vide laissé par la mort d’une mère ou la perte d’un maître.
Le jeune chien gémit doucement, et une sorte de ronronnement sortit de la gorge de Nioua, suivi d’un grognement aigu comme le cri d’un petit cochon. Ils se pressèrent l’un contre l’autre, épaule contre épaule, face au monde.
Au bout de quelque temps ils se risquèrent en avant, comme deux enfants explorant le mystère d’une vieille habitation déserte. Ils ne chassaient pas, et cependant tous les instincts de chasse étaient éveillés en eux. Ils s’arrêtaient fréquemment pour regarder, écouter et flairer l’ambiance.
Ce lieu rappelait à Nioua la sombre caverne où il était né. Sa mère allait-elle surgir tout à coup de l’une de ces allées obscures ? Était-elle endormie par là, elle qui sommeillait si bien dans la nuit de sa tanière ? Peut-être ces questions s’esquissèrent-elles dans son esprit. Car, tout, ici, comme dans leur antre, était mortellement tranquille ; et, à peu de distance, la pénombre s’épaississait en trous noirs. C’était un de ces endroits que les Indiens appellent Muhnedou, une partie de la forêt d’où la présence des démons a oblitéré toute vie. Car seuls les démons savent faire croître des arbres assez épais pour que le soleil ne les pénètre jamais ; et seuls les hiboux peuvent tenir compagnie à ces mauvais esprits.
Àl’endroit où se tenaient Nioua et Miki un loup adulte eût hésité et rebroussé chemin ; le renard se serait esquivé en rasant la terre ; même l’hermine au petit cœur féroce aurait sondé les alentours de ses minuscules yeux ronds, et, sans frayeur, mais avertie par l’instinct, elle eût regagné un couvert moins épais. Car ici, en dépit du calme et de l’obscurité, il y avait de la vie, qui palpitait embusquée dans ces abîmes d’ombre. Cette vie s’éveillait précisément au moment où Nioua et Miki s’enfonçaient en plein silence, et un feu verdâtre commençait à s’allumer dans des yeux ronds comme des boules. Pourtant il ne se produisait pas un son, pas un mouvement dans les épaisses ramures. Pareils aux farfadets du Muhnedou, les hiboux monstres observaient de là-haut, reprenant lentement leurs esprits, et… attendant.
Bientôt une ombre énorme se détacha du sombre chaos et passa si près au-dessus de la tête des deux compagnons, qu’ils entendirent le rouet menaçant des ailes géantes. Au moment où disparaissait la lugubre créature, un sifflement leur parvint, suivi du claquement rude d’un bec puissant. Un frisson traversa Miki. L’instinct qui cherchait à s’éveiller en lui s’enflamma comme une pincée de poudre. Instantanément, il sentit le voisinage d’un danger inconnu et terrifiant.
Maintenant des bruits se propageaient autour d’eux, des grouillements dans les arbres, des vibrations fantastiques dans l’air ; les claquements métalliques pétillaient au-dessus de leurs têtes. Miki vit la grande ombre revenir et s’évanouir de nouveau. Elle fut suivie d’une seconde, puis d’une troisième, si bien que la voûte feuillue en sembla remplie ; et avec chaque ombre se rapprochait la menace grinçante de ces becs aux fortes charnières. Comme le loup ou le renard, il rasait la terre ; mais ce n’était plus avec l’effroi geignant d’un petit chien. Les muscles bien tendus, il grondait en montrant les dents lorsqu’un des hiboux passait assez près pour lui faire sentir le battement de ses ailes.
Quant à Nioua, il répondit à ces approches par un reniflement qui, s’il eût été plus avancé en âge, aurait reproduit le Whouf de défi maternel. À la mode des ours, il se tenait debout. Et ce fut sur lui que s’abattit l’une des ombres, comme une flèche monstrueuse lancée de la nuit.
Àsix pieds de distance les yeux flamboyants de Miki virent son camarade enseveli sous une masse grise, et lui-même demeura quelques instants terrifié et paralysé par le tonnerre de ces ailes gigantesques.
Nioua ne proférait pas un son. Renversé sur le dos, il plantait ses griffes dans une telle épaisseur de plumes molles qu’il semblait n’y avoir dessous ni cœur ni chair. Il sentait sur lui la présence concrète de la mort. Les battements d’ailes ressemblaient à des coups de massue. Sa respiration en était coupée, ses sens paralysés, mais il continuait à labourer rageusement de ses griffes cette poitrine sans chair.
Dans sa première et féroce attaque, Ouhoumisiou, dont les vastes pennes mesuraient cinq pieds de bout en bout, avait manqué d’une fraction de pouce sa prise mortelle. Au lieu de s’enfoncer comme des couteaux dans les organes essentiels, ses puissantes serres s’étaient refermées trop tôt sur le poil épais et la peau flasque de l’ourson. Maintenant il assommait sa proie de ses ailerons, guettant l’instant propice pour l’achever d’un coup de son terrible bec. Une demi-minute de plus et la gueule de Nioua allait être mise en pièces.
C’est parce que Nioua ne faisait pas de bruit, ne poussait aucun cri, que Miki se releva sur ses pattes avec les babines retroussées et un grondement dans la gorge. Du coup, sa crainte abolie fit place à un tressaillement presque joyeux. Il reconnaissait leur ennemi, un oiseau. Pour lui les volatiles étaient une proie et non une menace. Une douzaine de fois, pendant leur retour des contrées hautes, Challoner avait abattu de grosses oies canadiennes et des grues à grandes ailes. Le chien s’était repu de leur chair. Deux fois il avait poursuivi des grues blessées en jappant de toutes ses forces, et elles avaient fui devant lui. Cette fois il n’aboya ni ne jappa, mais s’élança comme un éclair sur la masse emplumée. Ses quatorze livres de chair et d’os, avec la force d’une pierre, frappèrent Ouhoumisiou, qui, arraché de son étreinte, fut précipité sur le flanc dans un grand remous d’ailes.
Avant qu’il pût reprendre son équilibre, Miki s’élança de nouveau sur lui, visant à la tête, à l’endroit où il avait harponné la grue blessée. L’oiseau tomba à plat sur le dos, et alors seulement la gorge de Miki émit une volée d’abois irrités et menaçants. C’était un son nouveau pour Ouhoumisiou et pour ses frères altérés de sang qui, retirés dans l’ombre, observaient le combat. Les claquements de bec s’affaiblirent dans la distance, et le hibou, d’un essor vigoureux, s’enleva dans les airs.
Miki, bien planté sur ses pattes de devant, la gueule dressée vers le plafond d’ombre, continua d’aboyer et hurler son défi. Il souhaitait que l’oiseau revînt à la charge : il aurait voulu lui arracher les plumes. Pendant qu’il lançait sa provocation sauvage, Nioua se releva, puis avec un petit cri d’avertissement à l’adresse de Miki, prit encore une fois la fuite. Il semblait lui dire : « Si tu agis comme un ignorant, moi du moins je comprends la situation. » Et cette fois encore il obéissait à l’instinct légué par d’innombrables générations. Il savait que la mort rôdait dans les abîmes environnants, et il se mit à courir comme il n’avait jamais couru de sa vie. Miki le suivit. Déjà les spectres volants commençaient à se rapprocher d’eux.
Enfin ils aperçurent en avant une tache de soleil. Les arbres devenaient plus hauts, et la lumière les pénétrait suffisamment pour dissiper les abîmes d’ombre naguère béants de toutes parts.
En parcourant cent mètres de plus, ils auraient atteint la lisière de la grande plaine qui servait de terrain de chasse aux hiboux. Mais l’instinct de la conservation bouillonnait dans la tête de Nioua ; il restait étourdi par le tamponnement de ces ailes foudroyantes, et les flancs lui cuisaient des griffures d’Ouhoumisiou. Aussi, rencontrant sur sa route un inextricable abatis de tronc d’arbres, il plongea dans cet abri si prestement, que pendant quelques instants Miki se demanda ce qu’il était devenu.
Le chien se glissa à sa suite sous l’abatis, puis se retourna et allongea le cou. Il n’était pas satisfait. Ses babines étaient encore retroussées, et il continuait à gronder. Il avait vaincu son ennemi ; il l’avait carrément renversé, et s’était empli la gueule de ses plumes. Dans de pareilles conditions, il s’en voulait d’avoir suivi la déroute de Nioua, et brûlait du désir de retourner et de pousser cette affaire-là jusqu’au bout. Plus que jamais s’affirmait en lui l’injonction de race, le sang de l’Airedale et du Spitz, insoucieux de la défaite, où se mêlaient le courage du loup et l’obstination du renard, soutenus par les mâchoires puissantes et la force herculéenne du Mackenzie. Si Nioua ne s’était enfoncé profondément sous l’abatis, Miki serait sorti pour glapir son défi aux créatures empennées devant lesquelles il avait pris la fuite.
Mais les déchirures produites par les serres d’Ouhoumisiou brûlaient Nioua comme un fer rouge, et il en avait assez des batailles aériennes. Il se mit à lécher ses blessures. Au bout de quelque temps Miki s’approcha de lui et flaira le sang frais et tiède. L’odeur le fit gronder. Il savait que c’était le sang de Nioua, et ses yeux brillaient comme des globes incandescents en regardant l’ouverture par laquelle ils étaient entrés dans leur obscur labyrinthe.
Il resta une heure sans bouger, et pendant cette heure, comme dans celle qui avait suivi le meurtre du lièvre, il grandit. Lorsque enfin il se glissa prudemment hors de l’abatis, le soleil descendait derrière les forêts occidentales. Il regarda autour de lui, attentif aux mouvements et aux sons. Il avait perdu le maintien affaissé et suppliant du roquet. Ses pattes démesurées se posaient carrément sur le sol ; ses membres anguleux étaient durs, comme sculptés dans du bois noueux ; son corps était tendu, ses oreilles dressées, sa tête plantée bien droit entre des épaules dont l’ossature annonçait pour l’avenir une force gigantesque. Il se sentait en plein milieu de la grande aventure. La vie n’était plus une question de jeux et de caresses aux mains d’un maître ; quelque chose d’autrement palpitant venait d’envahir son monde.
Au bout d’un certain temps il s’allongea sur le ventre tout près de l’entrée du refuge et se mit à ronger le bout de corde qui lui pendait encore au cou. Le soleil s’enfonçait de plus en plus et ne tarda pas à disparaître. Miki attendait toujours que Nioua sortît et vînt se coucher près de lui en plein air. Le crépuscule s’épaississant, il se retira au bord de l’issue et y trouva Nioua. Ensemble ils plongèrent leurs regards dans le mystère de la nuit.
Au début régna le silence absolu qui caractérise la première heure d’obscurité dans le pays du nord. Les étoiles se montrèrent dans le ciel pur, d’abord deux par deux, puis en constellations étincelantes. La lune se levait de bonne heure : déjà elle apparaissait sur la crête des forêts, inondant le paysage de sa pâleur dorée et remplissant la nuit d’ombres grotesques, immobiles et muettes. Ce calme ne dura guère. Des trous infestés de hiboux émana un bruit étrange et profond. Miki avait entendu les cris perçants et les hululements prolongés des petits rapaces, dévaliseurs de pièges, mais il ne connaissait pas la vocifération de ces Jézabels aux fortes ailes, ni de ces Frankensteins des forêts profondes, véritables bouchers de la nuit. C’était un son creux, enroué, un gémissement plutôt qu’un cri ; une plainte si brève et si basse qu’elle semblait empreinte de prudence, ou de la crainte d’effaroucher une proie éventuelle. Pendant quelques minutes le signal de vie fut transmis d’un repaire à l’autre, puis les voix se turent et le silence se rétablit, coupé à intervalles par le frôlement dévastateur des grandes pennes au sommet des pins et des cèdres, lorsque les oiseaux de chasse prenaient leur essor vers la plaine.
La sortie des hiboux n’était que le prélude du carnaval nocturne. Miki et Nioua restèrent longtemps couchés côte à côte, bien éveillés, écoutant de toutes leurs oreilles. Un chat-pêcheur passa à pas feutrés au voisinage de l’abatis, et son odeur leur parvint ; puis ils perçurent le cri lointain d’un plongeon, le jappement d’un renard impatient et le meuglement d’une femelle d’élan qui paissait au bord du lac de l’autre côté de la plaine. Enfin vint l’hallali qui activa la circulation de leur sang et les fit tressaillir jusqu’au cœur.
Au premier abord il semblait venir de très loin, ce cri à plein gosier des loups lancés sur la piste. Mais la chasse tournait vers le nord dans la plaine, de sorte que le vent, qui soufflait du nord et de l’ouest, ne tarda pas à emporter les échos. Dès lors la hurle s’entendit très distinctement, et dans la cervelle de Miki s’éveillèrent des visions nébuleuses et des réminiscences presque inintelligibles. La voix qu’il percevait ne ressemblait en rien à celle de Challoner, mais c’était une voix connue, celle de Héla, son père géant, et de sa mère Numa ; celle de sa lignée pendant des centaines et des milliers de générations avant sa naissance. L’instinct légué par ses ascendants le sollicitait, en même temps que certains souvenirs de tout son jeune âge.
Plus tard il lui faudrait à la fois de l’intelligence et de l’expérience pour discerner la minime différence entre chien et loup. Or cette clameur de sa race venait vers lui, et s’enflait rapidement, empreinte d’une férocité affamée. Il en oublia Nioua. Il ne vit pas l’ourson se retirer plus profondément sous l’abatis. Il se dressa raide, inconscient de tout, sauf de cet appel excitant à la curée.
Ahtik, le jeune caribou, menait un train éperdu à cent mètres en avant des loups ; à court de souffle, à bout de force, il sondait la nuit de ses yeux effarés, guettant le miroitement de quelque cours d’eau qui lui offrît une chance de salut. Déjà la horde s’était étendue en forme de fer à cheval, et les fauves placés aux deux extrémités galopaient à sa hauteur, prêts à se rapprocher pour lui trancher les jarrets et l’abattre. En ces instants suprêmes tous les gosiers s’étaient tus, et le jeune animal sentait venir la fin. Il obliqua désespérément à droite et se plongea dans la forêt. En entendant les heurts de son corps dans les broussailles, Miki se rasa contre l’abatis. Dix secondes après Ahtik passa à moins de cinquante pieds : sa forme paraissait énorme et grotesque au clair de lune ; son halètement ressemblait à un râle et exprimait les affres d’une mort imminente. Il s’évanouit aussi vite qu’il était apparu, et, à sa place, une dizaine d’ombres silencieuses glissèrent avec la rapidité du vent qui vient et passe.
Miki, resté debout, écouta pendant un certain temps, mais le silence était retombé sur la nuit. Alors il rentra dans l’abatis et se coucha à côté de Nioua.
Il passa les heures suivantes en bribes de sommeil interrompu. Il rêva de choses oubliées ; il rêva de Challoner, des nuits froides passées auprès de grands feux ; il entendit la voix de son maître et sentit son attouchement. Mais la note dominante à travers tous ses rêves était le sauvage cri de chasse de ses ancêtres.
Au petit jour il sortit de l’abatis et flaira la piste laissée par le caribou et les loups. Jusqu’ici c’était Nioua qui avait mené leurs vagabondages : maintenant l’ourson suivait son compagnon. Miki, les narines pleines du relent fauve, se dirigea résolument vers la prairie. Il lui fallut une demi-heure pour en atteindre la lisière. Enfin il franchit un large soulèvement de terrain pierreux au delà duquel son odorat le guida dans une descente profonde et abrupte vers l’évasement de la vallée.
Alors il s’arrêta.
Àvingt pieds en contrebas et à une distance de cinquante pieds gisait la carcasse en partie dévorée du caribou. Mais ce n’était pas ce spectacle qui le fit tressaillir jusqu’au fond du cœur. Mahigune, la louve renégate, était venue de la plaine broussailleuse pour se repaître du gibier qu’elle n’avait pas contribué à abattre. C’était une créature furtive, au dos rentré, au coup de dent leste, réduite à une maigreur squelettique par suite d’une maladie contractée en goûtant à un appât empoisonné ; une bête lâche, évitée même par les autres de sa race, et qui tuait jusqu’à ses propres petits. Cependant Miki ne voyait en elle rien de tout cela ; elle lui représentait, en chair et en os, tout ce que la mémoire et l’instinct lui rappelaient de sa mère. Or sa mère était venue avant son maître.
Pendant une ou deux minutes il resta immobile et tremblant, puis descendit vers elle, comme il serait allé vers Challoner ; avec beaucoup de précautions et encore plus d’inquiétude, mais surtout avec une étrange émotion que la présence de l’homme n’aurait pas suscitée. Il arriva tout près de Mahigune avant qu’elle n’eût conscience de son approche. Il respirait, toute chaude maintenant, l’odeur maternelle, et cela le remplissait de joie. Pourtant il se sentait apeuré, mais non d’une crainte physique. Aplati sur le sol, la tête entre les pattes, il se mit à gémir.
La louve se retourna avec la vivacité de l’éclair, les crocs dénudés sur toute la longueur de ses mâchoires, les yeux injectés de sang, luisants de menace et de soupçon. Miki n’eut pas le temps d’esquisser un mouvement, ni d’émettre un son de plus. Avec la souplesse d’un chat elle s’élança sur lui, lui fit une morsure unique, et disparut.
Le sang coulait de l’épaule de Miki, mais ce n’était pas une souffrance concrète qui le tenait paralysé. L’odeur maternelle persistait à l’endroit quitté par Mahigune. Mais le rêve du jeune chien était brisé et ce qui chez lui prenait forme de mémoire s’évanouit dans un profond soupir terminé en plainte. Pour lui comme pour Nioua, il n’y avait plus de Challoner, et il n’y avait plus de mère. Il est vrai qu’il lui restait… le monde, ce monde sur lequel le soleil se levait actuellement, et d’où émanait, vibrant, l’arome de la vie. Et, tout près de lui, il y avait aussi une douce et riche senteur de viande.
Il la flaira avec appétit. Puis, se retournant, il aperçut la forme noire et boulotte de Nioua qui descendait la pente pour se joindre au festin.