‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 10 sur 27 · Histoire de Valdemar Daae

Histoire de Valdemar Daae

Lorsque le vent déploie ses ailes sur la prairie, l’herbe agitée frissonne en se plissant comme une étoffe. Lorsque le vent passe sur les blés, les épis ondoient et s’entrechoquent avec des murmures pareils à ceux de la mer ; tels sont les ébats auxquels se plaît le vent. Mais il faut surtout l’entendre quand il raconte ! C’est alors un chant bizarre, animé, magique, et qui sonne dans les arbres de la forêt tout autrement que par les ouvertures des fenêtres et les fentes de la muraille.

Vois-tu là-haut le vent chassant devant lui les nuages comme un troupeau de moutons ? L’entends tu près de toi ronfler par la porte entre-bâillée, comme un conducteur de diligence soufflant dans son cor ? Quels accents étranges tourbillonnent dans la cheminée ! Le feu flamboie et lance des étincelles ; sa lueur rouge se projette au loin dans la chambre. C’est maintenant qu’il fait bon d’être assis autour de l’âtre et d’écouter en silence la voix du vent.

Oui, laissez la parole au vent, il sait plus d’aventures et plus d’histoires à lui seul que nous tous ensemble. Ecoutez, le voici, je crois, qui commence son récit.

Hui ! Hou-ou-outch ; prends ton vol ! c’est le refrain de sa chanson.

Près du Grand-Belt se trouve une vieille maison entourée de gros murs rouges ; j’en connais chaque pierre, car je les ai vues au temps où elles faisaient partie du château de Marsk-Stig, sur la pointe de l’île. Mais elles devaient tomber pour être employées à former bientôt après une autre muraille, une maison neuve, la maison de Borreby qui est encore debout.

J’ai vu et connu les seigneurs et les dames nobles qui, successivement, ont fait là leur résidence. Aujourd’hui, c’est l’histoire de Valdemar Daae que je vous raconterai.

Celui-ci était un seigneur qui pouvait porter haut la tête ; car il était issu d’un sang royal, et il savait faire mieux que forcer un cerf et vider un gobelet. — J’arriverai à mon but, disait-il souvent d’un air mystérieux.

Sa femme, en robe de brocart d’or, posait avec dignité ses pieds sur le brillant parquet de sa demeure, ornée partout de tentures magnifiques et de meubles sculptés et incrustés, acquis à des prix fabuleux. Les dressoirs resplendissaient de vaisselle d’or et d’argent. La cave était remplie de vins de France et de bière d’Allemagne. Des chevaux de race, à la robe noire comme l’ébène, piaffaient et hennissaient dans une vaste écurie, propre comme la cuisine d’une ménagère hollandaise. Bref, il ne pouvait rien se voir alors de plus opulent que la maison de Borreby.

Il s’y trouvait aussi des enfants, trois jeunes filles d’une beauté délicate et des plus distinguées ; je n’ai pas oublié non plus leurs noms : elles s’appelaient Ida, Johanna et Anne-Dorothée.

C’étaient réellement des demoiselles de la plus haute volée, ajouta le vent. — Hui ! Hou-ou-outch, prends vol ! Puis il continua :

Je ne voyais pas dans ce séjour, comme dans les autres anciennes maisons, la noble maîtresse assise dans la grande salle au milieu de ses suivantes et occupée à tourner le rouet et à tenir le fuseau. L’épouse de Valdemar Daae pinçait le luth et chantait, non pas les anciennes chansons du Danemark, mais des couplets écrits en quelque langue étrangère. Les fêtes et les réceptions étaient continuelles. Les convives y venaient de loin. Le château retentissait presque sans interruption du choc des gobelets et du bruit des instruments de musique, dont ma voix ne parvenait qu’à peine, par intervalles, à dominer les éclats. L’orgueil, le luxe, l’ostentation, laissaient encore moins pénétrer la pensée de Notre-Seigneur !

C’était par une soirée du mois de mai ; je revenais de la région de l’Ouest, où j’avais vu les navires échouer sur la côte du Jutland. J’avais traversé les landes et les plages boisées de la Fionie, et je m’étais promené, sifflant et hurlant, près du Grand-Belt. J’allais me reposer sur la côte de Seeland, dont les forêts renfermaient encore à cette époque un grand nombre de chênes gigantesques et superbes.

Les jeunes garçons du pays s’y étaient rendus pour ramasser des branches sèches. Ils s’en retournèrent ensuite à la ville, et préparèrent un bûcher autour duquel, après y avoir mis le feu, ils commencèrent à chanter et à danser avec les jeunes filles.

Je remuai tout doucement une branche posée sur le bûcher par le plus beau garçon de l’assemblée, et je la fis flamber plus fort que celles de tous ses compagnons. Ce garçon devint ainsi l’élu, le coryphée de la bande. Décoré du titre glorieux de coq du village, il eut le privilége de choisir parmi toutes les jeunes filles celle qui lui plaisait le mieux et de l’appeler son petit agneau.

On s’amusait encore mieux là, j’en suis sûr, que dans la splendide et riche maison de Borreby.

Un carrosse doré, attelé de six chevaux, ramenait chez elle la noble châtelaine et ses trois filles, trois fleurs tendres et charmantes : la rose, le lis et la pâle hyacinthe. La mère, au milieu d’elles, ressemblait à une tulipe bigarrée. En traversant la ronde des paysans, elle ne daigna pas répondre une seule fois à leurs humbles salutations et à leurs révérences empressées. On eût dit qu’elle craignait de rompre sa tige.

Àqui appartiendront la rose, le lis et la pâle hyacinthe ? pensai-je en moi-même : quels seront les élus à qui sera dévolu le bonheur de les appeler leurs petits agneaux ? Des coqs de haut parage, sans doute, de fiers et vaillants chevaliers ou, qui sait même ? des princes. — Hui ! Hou-ou-outch, prends ton vol !

Le carrosse disparut, et les paysans recommencèrent leur ronde. C’était l’arrivée de l’été qu’ils fêtaient avec tant de joie et de bonheur.

Mais la nuit, lorsque je me levai dit le vent, la noble dame se coucha pour ne plus se relever. La mort la surprit à l’improviste, ainsi que souvent il arrive.

Valdemar Daae resta debout auprès d’elle, pendant quelques instants, dans un sombre silence. C’était un arbre fier qu’on pouvait tordre, mais non pas briser. Ses trois filles pleuraient et sanglotaient, et toute la maison était remplie de gémissements ; mais l’âme de la dame Daae avait pris son vol. — Et moi je pris le miien, de mon côté. — Hou-ou-outch !

Je revins, peu de temps après, en passant par la Fionie et le Grand-Belt ; je revins pour me reposer sur le rivage de Borreby, auprès de la magnifique forêt de chênes. Là l’aigle marin, le pigeon sauvage, le corbeau et même la cigogne, avaient construit leurs nids. On était au commencement de l’année : parmi les oiseaux, les uns gardaient leurs œufs, les autres avaient déjà leurs petits.

Soudain, tous ensemble, ils s’élancèrent dans les airs, en tourbillonnant et jetant de grands cris. La hache retentit coup sur coup dans la forêt. Tous les arbres, tous ces beaux chênes que j’aimais tant, allaient être abattus ; car Valdemar Daae avait projeté de faire construire un navire magnifique, un vaisseau de guerre à trois ponts, que le roi voudrait, sans doute, acquérir. C’est pour cela que durent tomber les balises du navigateur et les demeures des oiseaux.

Au milieu de la forêt, près des ouvriers, se tenaient Valdemar Daae et ses trois filles. Ils riaient aux éclats des évolutions désordonnées et des cris lamentables des oiseaux, dont les corneilles et les pies semblaient encore railler le désespoir.

Cependant Anne-Dorothée, la plus jeune des trois, prit la défense d’un arbre aux branches dépouillées sur lequel la cigogne avait fait son nid. En voyant les petits avancer leurs têtes et regarder en bas, d’un air d’épouvante, elle fut touchée jusqu’aux larmes et demanda grâce pour l’arbre, et l’arbre fut laissé debout avec le nid de la cigogne. Le sacrifice n’était pas grand.

On abattait, on sciait, on charpentait : le navire à trois ponts ne devait guère tarder à être terminé. Le constructeur était un jeune homme d’humble extraction, mais d’une haute intelligence ; son front et ses yeux témoignaient de ses brillantes facultés, et Valdemaar ainsi que sa fille Ida se plaisaient à l’écouter parler. Aussi, tout en construisant un navire pour le seigneur de Borreby, bâtissait-il des châteaux en Espagne pour lui-même, des châteaux dans lesquels il se voyait assis à côté de la charmante Ida devenue son épouse. L’alliance aurait pu s’accomplir en effet, si les châteaux eussent été de pierre, entourés de murs, de fossés, de ponts-levis, et commandant à de vastes domaines. Mais, avec tous ses talents, notre artisan n’était pas un magicien, et il n’appartient pas au moineau de se mêler à la danse des grues.

Hou-ou-outch ! je m’envolai, et le pauvre garçon en fit autant. C’était le seul parti qu’il eût à prendre.

Les chevaux à la robe d’ébène piaffaient toujours dans l’écurie. Il y en avait deux surtout qu’on ne pouvait voir sans enthousiasme. L’amiral, envoyé par le roi pour examiner le navire et en faire l’acquisition, ne se lassait point de regarder ces deux magnifiques animaux.

J’ai été, moi-même, témoin de l’admiration qu’ils lui inspiraient ; car j’avais suivi les deux seigneurs jusqu’à l’écurie, en éparpillant sous leurs pieds les brins de paille blonde comme de petites barres d’or. L’amiral aurait voulu que les chevaux fussent compris dans le marché du navire ; mais, comme Valdemar Daae ne se montra nullement disposé à y consentir, on ne lui acheta rien du tout. Le navire demeura sur le rivage, couvert de planches, comme l’arche de Noé, sans jamais être mis à l’eau.

Hou-ou-outch, prends ton vol ! — C’était désolant, en vérité !

L’hiver vint ; les champs furent couverts de neige, et le Belt s’encombra de glaçons flottants que je poussais sur les côtes. Les corbeaux et les corneilles, plus noirs les uns que les autres, arrivèrent en troupes pressées et se perchèrent sur le bâtiment solitaire, sans emploi. Leurs croassements retentissaient autour de la forêt dont on avait abattu les arbres, en chassant les oiseaux et en détruisant leurs nids ; tout cela pour le plaisir d’édifier cette gigantesque machine qui ne devait jamais s’animer au contact des flots.

Je lançai la neige en tourbillons sur le navire ; j’en élevai des amas autour de lui, et, en même temps, je fis résonner dans ses flancs ma grosse voix de tempête. Je lui donnai ainsi le moyen d’acquérir des connaissances nautiques.— Hou-ou-outch, prends ton vol !…

Et l’hiver se passa. L’hiver et l’été passent comme moi l’un et l’autre. J’emporte sur mes ailes la neige, les fleurs et les feuilles, comme j’emporte aussi les hommes.

Mais les filles du riche Valdemar étaient encore jeunes. Ida était toujours une rose charmante, comme autrefois lorsque le jeune constructeur de navires brûlait en secret pour elle.

Souvent je soulevais sa longue chevelure brune, lorsque, appuyée contre le pommier du jardin, elle regardais d’un air pensif le coucher du soleil et l’horizon empourpré, sans prendre garde aux fleurs légères dont je prenais plaisir à parsemer sa tête.

Sa sœur Johanna était blanche et droite comme un lis. Elle redressait sa tête avec fierté. Comme sa mère, elle ressemblait à une fleur portée par une tige trop fragile. Elle aimait à se tenir dans la grande salle, dont les murs étaient tapissés par les portraits de sa famille : des femmes vêtues de velours et de satin, portant sur leurs cheveux tressés une toque rehaussée de perles ; et, près d’elles, leurs époux en armures d’acier damasquiné ou bien en manteau doublé d’hermine, avec une fraise de dentelles autour du cou. Johanna, en contemplant toutes ces nobles images, pensait à l’heureux mortel qui devait un jour se trouver ainsi placé à côté d’elle. Elle en parlait même souvent, à voix basse, lorsqu’elle était seule. Je l’ai entendue plus d’une fois, en rôdant dans le long corridor sur lequel s’ouvrait la porte de la salle. — Hou-ou-outch, prends ton vol !

Quant à Anne-Dorothée, la pâle hyacinte, elle n’avait encore que quinze ans. Son air était doux et réfléchi. Toujours un sourire d’enfant se jouait autour de ses lèvres. J’aurais voulu le leur enlever en soufflant dessus que je ne sais si j’y serais parvenu.

Je la rencontrais souvent dans le jardin, dans le sentier de la vallée, dans les champs, partout enfin où elle trouvait à recueillir des fleurs et des plantes aromatiques. Elle savait que son père aimait à en distiller les sucs ; car Valdemar, quoique froid et orgueilleux, était instruit et intelligent. Le bruit courait même qu’il s’adonnait à la pratique des sciences occultes. On voyait une fumée mêlée d’étincelles sortir presque continuellement de la cheminée de la chambre où il travaillait. Jamais il ne permettait à personne d’y pénétrer avec lui ; jamais il ne parlait de ce qu’il y faisait. Mais moi, je savais ce qu’il en était ; je savais que Valdemar s’était figuré qu’en dirigeant le travail de la nature, il la forcerait à lui livrer son secret le plus envié, le secret de faire de l’or. Bien des fois je l’avais vu courbé sur ses fourneaux, absorbé dans la poursuite du grand œuvre. Je m’introduisais dans la chambre par le tuyau de la cheminée, et je venais chanter jusque dans l’âtre en disant : Assez, assez ! tout cela ne produira que vapeur, fumée, charbons et cendre. Tu finiras par te brûler toi-même. — Hou-ou-outch, prends ton vol !

Mais Valdemar Daae n’écouta point ma voix. Les beaux chevaux noirs, que devinrent-ils ? et la vaisselle d’or et d’argent ? et le blé dans les champs, et les forêts et la maison ? Tout cela se fondit dans le creuset, sans y laisser la moindre parcelle d’or.

Les granges, les greniers et les caves ne tardèrent pas à être vides. Le nombre des valets diminua, tandis que celui des souris augmentait. Les vitres se brisaient l’une après l’autre sans être remplacées. Je n’avais pas besoin, pour entrer, d’attendre qu’on ouvrît les portes. Je pouvais m’ébattre tout à mon aise dans les salles démeublées du château. Il n’y avait plus que moi, avec les souris et les rats, pour en animer la solitude.

Au milieu de cette désolation et des monceaux de cendre accumulés par lui, le seigneur Valdemar gardait un farouche silence, mais son front orgueilleux ne s’inclinait pas.

Les chagrins et les nuits sans sommeil avaient blanchi ses cheveux ; sa peau s’était jaunie et ridée ; ses yeux seuls brillaient de cet éclat sinistre qu’allume l’inextinguible soif de l’or. J’avais beau lui souffler aux yeux la fumée et la cendre de ses fourneaux : rien ne pouvait le dégoûter de ses vaines expériences. Au lieu de l’or, ce furent des dettes qui arrivèrent. Tandis qu’il se débattait avec ses créanciers, je pénétrais, sans trop faire de bruit, jusqu’à la retraite des jeunes filles. Hélas ! elles n’avaient plus maintenant que des vêtements fanés et usés, et, de leurs nombreuses suivantes, il ne leur en restait pas une seule. — Grand Dieu ! disais-je à leur oreille, quel dénûment ! quel abandon ! quelle misère ! Pleurez, enfants, pleurez, pour que votre père voie vos yeux rouges et vos joues pâles, et qu’il ait enfin pitié de vous.

Certes, on n’avait pas chanté cet air-là autour de leur berceau. Tous les compliments et les flatteries dont elles avaient été l’objet s’étaient envolés, et il n’y avait pas même une voix qui les plaignît, excepté la mienne.

Il faisait un froid terrible ; mais les arbres de la forêt avaient été abattus ; il n’y avait plus de bois pour se chauffer. Quant à moi, je n’abandonnais pas la maison. J’allais et venais sans cesse par les salles et les corridors en hurlant et sifflant, et faisant craquer toutes les boiseries et les charpentes. Les jeunes filles et leur noble père se cachaient dans leurs lits pour ne pas entendre mon vacarme et mes reproches.

Rien à manger et rien à brûler, voilà une vie pour un seigneur ! — Hou-ou-outch, assez, assez…

Mais Valdemar Daae n’en avait pas encore assez.

— Après l’hiver, le printemps, disait-il ; après la misère, l’abondance ; cependant il faut de la patience, beaucoup de patience ; la maison doit être vendue à Pâques, travaillons donc assidûment pour que l’or arrive au temps voulu.

Souvent, en regardant l’araignée occupée à tisser sa toile, il s’écriait : Intrépide petite fileuse, c’est toi qui m’enseignes la persévérance : au lieu de te décourager, lorsque ta toile se déchire, tu recommences toujours sur de nouveaux frais, et c’est ainsi qu’il faut être pour le but où l’on aspire.

Le jour de Pâques arriva. Les cloches remplissaient les airs de leurs sons argentins. Une chaleur douce et bienfaisante émanait des rayons éclairas du soleil.

Valdemar Daae, en proie à une fièvre dévorante, avait passé la nuit à chauffer et à distiller ses préparations, à en laisser refroidir les résidus, pour les mélanger et les distiller de nouveau. Je l’entendais tantôt soupirer avec désespoir, tantôt prier avec ardeur ; je voyais son visage se contracter, comme il cherchait à retenir son haleine.

La lampe s’était éteinte sans qu’il y fît attention. Je me mis à souffler sur les charbons. Une lueur bizarre éclaira ses traits décomposés et son crâne semblable â celui d’une tête de mort. Ses yeux s’étaient renfoncés sous ses sourcils ; tout à coup ils s’agrandirent démesurément comme s’ils eussent voulu s’échapper de leur orbite.

— Voyez-vous, s’écria-t-il d’une voix rauque et tremblante, c’est lui ! c’est l’embryon merveilleux, la pierre philosophale !… Regardez comme elle brille ! sentez comme elle pèse !

De l’or ! de l’or ! continua-t-il, en chancelant, comme frappé de vertige.

J’aurais pu le renverser d’un souffle ; mais je préférai laisser sa folie aller jusqu’au bout. Je le suivis par le corridor jusque dans la chambre où ses filles grelottaient de froid. Tout couvert de cendres, il s’écria, en élevant en l’air son trésor, qui scintillait aux rayons du soleil levant : « Victoire ! J’ai trouvé, j’ai gagné, de l’or ! de l’or ! » Mais sa main tremblait si fort qu’il laissa tomber le creuset de verre qui se brisa en mille morceaux.

Son suprême espoir s’évanouit comme une bulle de savon. — Hou-ou-outch, prends ton vol I m’écriai-je, et je quittai la demeure de l’alchimiste.

Vers la fin de l’année, lorsque le brouillard couvrait les branches nues de perles brillantes, je m’élançai de nouveau, je nettoyai le ciel et brisai les branches pourries, besogne facile mais toujours à recommencer.

Dans la maison de Borreby, chez Valdemar Daae, on s’occupait aussi à nettoyer, mais d’une autre manière. Son ennemi le plus acharné, Ove Ramel de Basnas avait acheté des créances sur les immeubles et les meubles, et il était venu pour les faire valoir. Je pénétrai dans la maison, en faisant un bruit épouvantable. — Hou-ou-outch ! je m’étais mis en tête d’ôter à cet homme l’envie d’y rester.

Ida et Anne sanglotaient, Johanna se mordait le pouce jusqu’au sang ; mais à quoi cela pouvait-il leur servir ? Toutefois Ove Ramel offrit au seigneur dépossédé de passer le reste de ses jours dans la maison ; mais cette offre fut repoussée avec fierté. Je vis l’homme, autrefois si riche et si puissant, quitter sa maison, une besace sur le dos, un bâton à la main et accompagné de ses trois filles. Il avait aussi ramassé et emporté la cornue brisée et les parcelles de la matière alchimique répandue à terre.

Je soufflai sur ses joues brûlantes pour les rafraichir, je caressai sa chevelure et sa barbe blanche, tout en chantant : Hou-ou-outch, prends ton vol !

C’en était fait désormais de toutes les magnificences.

Ida et Anne-Dorothée marchaient aux côtés de leur père, Johanna suivait : arrivée à la porte de la cour, elle se retourna encore une fois vers la maison ; son regard s’arrêta sur une grosse pierre rouge qui, autrefois, avait fait partie du château de Marsk-Stig, et elle se rappela la chanson qu’on avait faite jadis sur les deux filles de ce seigneur :

L’une prit l’autre par la main,
Elles n’avaient ni toit ni pain.

Àprésent, elles étaient trois — et le père était avec elles.

Ils s’en allèrent, tous quatre, à pied, par la route qu’ils avaient si souvent parcourue en carrosse à six chevaux ; ils arrivèrent ainsi à Smidstrup. Là, il y avait une petite maison blanchie à la chaux qui se louait moyennant dix francs par an ; ce devait être désormais leur résidence. Au moment où ils s’en approchèrent, une foule de corneilles et de pies s’élevèrent du toit en tourbillonnant et en criant, comme pour railler nos malheureux voyageurs, ainsi qu’ils raillaient autrefois les oiseaux dans la forêt de Borreby, lorsqu’on en abattait les arbres.

Valdemar Daae et ses filles entendirent ces cris ; mais je soufflai autour de leurs oreilles pour qu’ils n’en fussent pas trop tourmentés.

Les voilà donc installés dans la masure de Smidstrup, et moi, comme à mon ordinaire, je m’élançai à travers champs, franchissant les haies, les forêts, les rivières, pour aller visiter d’autres pays et m’ébattre sur les flots de la mer. — Hou-ou-outch, prends ton vol !…

Voulez-vous savoir ce que devinrent finalement Valdemar Daae et ses trois filles ?

Écoutez, écoutez encore.

Là-haut, au milieu de la lande, près de la ville de Vilborg, s’élève une élégante maison bâtie en pierre avec un pignon dentelé. C’est la maison de l’évêque.

La fumée s’élançait en épaisses spirales de la bouche des cheminées.

La femme du prélat et ses deux charmantes filles étaient assises dans un pavillon du jardin et leurs regards, après s’être promenés sur la lande brunie, s’arrêtèrent simultanément sur le même point. Que pouvaient-elles regarder avec tant d’attention, jointe peut-être à une certaine expression de contrariété ?

C’était, si vous voulez le savoir, un nid de cigognes placé sur une vieille masure dont le toit de chaume était tout couvert de mousse et de champignons, et à moitié effondré.

Quelle misérable et chétive demeure ! je n’osais pas y toucher de peur de la jeter par terre. Aussi l’aurait-on démolie depuis longtemps, sans la cigogne qui y avait établi son nid. L’évêque n’avait pas voulu qu’on la dérangeât, et il avait permis à une pauvre vieille femme privée de toutes ressources et abandonnée de tout le monde de s’abriter à l’intérieur de la chaumière. Or, cette créature infortunée n’était autre qu’Anne-Dorothée, la pâle hyacinthe, la seule survivante de toute la famille de Valdemar Daae. Quoique plus délicate que ses sœurs, ou à cause de cela peut-être, elle avait résisté plus longtemps à la souffrance. Il n’y avait pas à l’en féliciter. Plus d’un demi-siècle avait passé sur sa tête, depuis la ruine de sa maison, et maintenant, toute courbée et chenue, elle ne devait d’avoir encore un asile qu’à la condescendance d’un étranger et à l’intervention d’une cigogne. Mais qui sait si cet oiseau n’était pas un descendant de ceux dont elle avait jadis préservé elle-même le nid dans la forêt de Borreby ?

Quoiqu’il en fût, Anne-Dorothée habitait là. Elle s’entretenait souvent toute seule, comme font ceux qui n’ont personne à qui se plaindre. C’est ainsi qu’elle m’apprit ce que j’avais ignoré des destins de sa famille.

— Oui, disait-elle en soupirant péniblement, toutes les cloches sont restées muettes devant le cercueil de Valdemar Daae, et pas un enfant de chœur n’a chanté lorsque l’ancien seigneur de Borreby a été porté en terre ; mais heureusement tout a un terme ici-bas, même la misère.

Quand je pense à ma pauvre sœur Ida, qui a été réduite à devenir la femme d’un paysan !… Ce fut ce qui donna le dernier coup à notre pauvre père. Épouser un serf attaché à la glèbe et obligé de labourer la terre pour son seigneur ! quelle humiliation !… Mais depuis bien des années déjà la mort est venue la délivrer. Il ne reste que moi, moi si triste et si délaissée ! Ô Seigneur mon Dieu, Christ bienfaisant et secourable, délivrez-moi à mon tour du fardeau de cette vie misérable !

Ainsi priait Anne-Dorothée dans sa masure croulante et solitaire.

Quant à Johanna, la plus intrépide des trois sœurs, je n’avais pas besoin qu’on m’en donnât des nouvelles. Après la mort de son père, elle revêtit des habits d’homme convenables pour ce qu’elle avait projeté, et s’en alla se présenter chez un capitaine de navire, qui la prit sur son bord en qualité de novice. Elle était d’une humeur fière et sauvage, avare de paroles, mais prompte à la besogne ; seulement elle ne savait pas bien grimper et se tenir aux mâts. Un jour de gros temps, on l’avait envoyée dégager la flamme du grand mât, et moi je la dégageai elle-même de toutes ses peines en la précipitant dans la mer. Personne ne savait encore qu’elle fût une femme ; mais son secret n’aurait pu toujours être gardé, et, assurément, je lui rendis service.

C’était le matin de Pâques, comme lorsque Valdemar Daae croyait avoir découvert la pierre philosophale. J’entendis, au-dessous du nid de la cigogne, sortir d’entre les murs humides et délabrés une voix faible qui chantait un psaume : c’était le dernier chant d’Anne-Dorothée.

La maison n’avait plus de vitres, il n’y avait à la place de la fenêtre qu’un trou dans la muraille, le soleil arriva et remplit l’ouverture de ses rayons dorés. Quel éclat ! La moribonde ne put le supporter, ses yeux s’éteignirent son cœur se brisa. Mais de toutes façons le moment de sa délivrance était arrivé, et si le soleil l’avança de quelques secondes, qui voudrait lui en faire un reproche ?

J’ai chanté seul sur la tombe d’Anne-Dorothée, comme seul j’avais chanté sur celle de son père ; nul, excepté moi, ne sait où ils reposent l’un et l’autre. Quand revint la saison des froids, la cigogne s’envola vers d’autres régions avec ses enfants devenus grands.

L’évêque de Viborg permit alors que la masure déserte fût démolie. Sa femme et ses filles étaient trop humaines pour s’être réjouies de la mort de la vieille pauvresse ; cependant elles étaient bien aises que leurs regards ne fussent plus arrêtés par cet objet désagréable, lorsque le soir, assises dans le pavillon du jardin, elles contemplaient la campagne émaillée de givre ou de fleurs.

Enfin, temps nouveaux, choses nouvelles : les vieilles routes deviennent des enclos, sur l’emplacement des paisibles habitations de nos pères passeront avec fracas les convois de chemins de fer. Les tombes s’effacent, les noms s’oublient… Hou-ou-outch, prends ton vol !

Telle est l’histoire de Valdemar Daae et de ses filles, racontée par le vent ; dites-la mieux que moi, si vous le pouvez ; et tâchez surtout d’en faire votre profit.

Page 1