‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 11 sur 27 · Cinq de la même cosse

Cinq de la même cosse

Il y avait dans une cosse cinq pois, lis étaient tous verts, la cosse aussi était verte ; aussi croyaient-ils que tout le monde était vert — mais qu’on veuille bien se mettre à leur place. — La cosse grandissait, et les pois grossissaient, tout en se tenant bien correctement alignés l’un à côté de l’autre.

Le soleil qui brillait au dehors échauffait la cosse ; la pluie la rendait claire et transparente, de sorte que, le jour, les pois avaient de la lumière, et que, la nuit, l’obscurité favorisait leur sommeil. Mais, en grossissant, ils devinrent sérieux et réfléchis.

— Est-ce que nous allons rester toujours ici ? dit l’un d’eux. Nous finirons par nous racornir à force de garder ainsi l’immobilité. Il me semble qu’il doit y avoir dans le monde bien des choses intéressantes à voir.

Quelques semaines se passèrent, et les pois jaunirent. Tout le monde jaunit, disaient-ils, et, certainement, ils en avaient le droit.

Tout à coup ils sentirent une vive commotion ; un homme avait arraché la cosse et l’avait mise dans un sac avec beaucoup d’autres.

— Voilà qu’on va nous ouvrir notre prison, dirent les pois, et ils attendaient avec impatience le grand moment.

— Qui de nous doit aller le plus loin das le monde ? dit le plus petit. Nous le saurons bientôt, il faut l’espérer.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! dit le plus grand, avec une sincère résignation.

Crac ! la cosse fut ouverte ; et les cinq pois, éblouis par le soleil, roulèrent dans la main d’un petit garçon.

— Ils iront parfaitement à ma canonnière, dit-il, et aussitôt il en introduisit un dans le tube et le fit partir.

— Voilà ma volée prise, s’écria le pois ; attrapez-moi si vous pouvez.

Et il disparut.

— À un autre, dit l’enfant

— Je m’en vais tout droit dans le soleil dit le second pois en décrivant sa parabole. Quelle belle cosse j’aurai là ! Elle me convient admirablement.

Le troisième et le quatrième, qui étaient les plus paresseux de tous, se dirent : Si nous faisions un petit somme avant de nous mettre en route ?… Notre élan n’en serait peut-être que plus vigoureux.

Là-dessus ils se laissèrent tomber à terre ; mais le petit garçon les ramassa et s’en servit comme des deux premiers.

— À mon tour, dit le dernier ; que la volonté de Dieu s’accomplisse !

Et on l’envoya se loger sous la fenêtre d’un grenier, dans une fente remplie de mousse et de terre. La mousse se referma aussitôt sur lui ; et le voilà de nouveau prisonnier, il est vrai, mais non pas abandonné du bon Dieu. — Que sa volonté soit faite et non pas la mienne, répéta-t-il encore une fois.

Dans le grenier demeurait une pauvre femme, qui, le jour, sortait pour faire des ménages. Elle acceptait les travaux les plus pénibles ; car elle était forte et courageuse. Cependant elle restait toujours pauvre, et, depuis une année entière, elle avait sa petite fille malade, flottant sans cesse entre la vie et la mort.

— Elle s’en ira rejoindre sa petite sœur, disait la pauvre mère. J’avais ces deux enfants que j’élevais bien péniblement : Dieu a partagé la charge avec moi. Il m’en a pris un ; je voudrais bien maintenant conserver l’autre. Hélas ! il est probable qu’il ne veut pas les séparer : la pauvre petite est trop malade pour en réchapper.

Pourtant l’enfant ne mourut pas. Elle souffrait patiemment toute la journée, pendant que sa mère allait à son ouvrage.

Le printemps arriva, et un matin, au moment où la mère se disposait à sortir, le soleil se mit à briller avec tant d’éclat à la petite fenêtre, qu’il y attira le regard de la malade.

— Il me semble, dit-elle, que je vois quelque chose de vert qui remue au bord de la croisée. Qu’est-ce que c’est donc ?

La mère entr’ouvrit la fenêtre.

— Tiens ! dit-elle, c’est un petit pois qui a germé là et qui commence à pousser. Je ne comprends pas comment il est arrivé dans cette fente ; mais n’importe, la vue de sa petite verdure te fera peut-être plaisir.

Et elle approcha le lit de la fenêtre, afin que sa fille, pût regarder la plante tout à son aise ; puis elle l’embrassa et s’en alla.

Le soir, dès qu’elle fut rentrée, la petite lui dit : — Maman, je crois que je vais mieux. La chaleur du soleil m’a fait du bien. Eu voyant le petit pois pousser si gentiment, la pensée m’est venue que je guérirais et comme lui, je me fortifierais au soleil et au grand air.

— Dieu le veuille ! répondit la mère, quoiqu’elle n’osât l’espérer.

Cependant elle plaça auprès de la petite plante qui avait inspiré ces bienfaisantes pensées à l’enfant, un tuteur, pour qu’elle pût s’y attacher. La chose ne manqua pas d’arriver, et tous les jours on voyait s’allonger sensiblement la tige verte et sarmenteuse.

Peu de temps après, la mère aperçut avec étonnement une très-belle fleur. Elle ne put s’empêcher de voir là un heureux présage, et elle commença, elle aussi, à espérer la guérison de sa fille. L’enfant parlait avec plus d’animation. Depuis deux jours, elle s’était soulevée, et assise sans aide sur son lit ; et elle regardait toujours avec le plus grand plaisir, avec affection même, la jolie plante qui verdissait comme un petit arbre en dehors de la fenêtre.

Une semaine plus tard, l’enfant pouvait se lever chaque jour, pendant une heure entière. Elle s’asseyait auprès de la fenêtre ouverte, et là, en compagnie des fleurs roses et blanches, elle jouissait de la douceur de l’air et de la bonne chaleur du soleil. Quelquefois elle se baissait pour embrasser doucement les feuilles délicates de sa plante chérie, qui lui semblait elle-même heureuse de ses caresses.

— C’est le bon Dieu, disait la joyeuse mère, c’est le bon Dieu, mon enfant bien-aimé, qui l’a fait pousser ici, afin que son aspect vînt réjouir tes yeux et nous rendît à toutes deux le courage et l’espérance.

Puis elle souriait à la petite fleur comme si c’eût été un messager du ciel.

Mais les autres petits pois, qu’étaient-ils devenus ? — Le premier, celui qui, en partant, s’était écrié : « Attrapez-moi si vous pouvez ! » était tombé dans une gouttière ; de là il passa dans l’abdomen d’un pigeon où il se trouva comme Jonas dans le ventre de la baleine.

Les deux paresseux eurent exactement le même sort, c’est-à-dire qu’ils furent avalés par des pigeons, et de cette façon, du moins, ils furent bons à quelque chose.

Le quatrième, celui qui voulait s’élancer dans le soleil, s’abattit au beau milieu du ruisseau. Il y demeura enseveli dans l’eau bourbeuse pendant des jours et des semaines, s’amollissant et se gonflant de plus en plus.

— Si cela continue, se disait-il, je finirai par éclater, le suis sûr que jamais un pois n’a atteint semblable développement : des cinq que nous étions dans la cosse, c’est moi qui suis de beaucoup le plus remarquable. Mes frères ont pu aller plus loin que moi ; mais à quoi bon ? L’important, c’est d’engraisser.

Un jour, la jeune fille du grenier, entièrement rendue à la santé, les yeux brillants et les joues roses se tenait debout devant la fenêtre. Elle éleva ses mains jointes vers le ciel, et, du fond de son cœur, elle remercia les bon Dieu qui lui avait sauvé la vie et qui avait épargné à sa mère l’affreux chagrin de voir mourir son dernier enfant. Puis elle inclina son regard vers la tige de pois dont les feuilles étaient encore vertes, mais sur les rameaux de laquelle des cosses luisantes avaient remplacé les fleurs.

— Et toi, chère petite plante, dit-elle avec effusion, toi qui m’as consolée dans mes souffrances et qui as été pour moi le premier signe de la protection divine, tu vas bientôt jaunir et te dessécher, sans que tous mes efforts puissent l’empêcher. Mais pourtant je ne t’oublierai pas. En t’en allant, tu laisseras des graines que je recueillerai avec soin ; et, chaque année, il y aura d’autres pois venus de toi qui pousseront paisiblement sur le bord de ma fenêtre. Leurs fleurs, qui nous rappelleront les tiennes, seront à jamais les plus charmantes de toutes aux yeux de ma mère et aux miens.

Et la bonne petite plante, confiante dans cette promesse, se réjouit en pensant que le peu de bien qu’elle avait fait profiterait ainsi à sa postérité.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! répéta-t-elle. Pauvres pois que nous sommes, notre existence est bornée à une saison ; mais il est doux de penser qu’on se survit dans ses enfants et qu’on les protège encore, quand on n’est plus là, par les souvenirs qu’on a laissés après soi. C’est une façon pour aller loin dans le monde qui en vaut certainement une autre.

Pendant ce temps, le ruisseau roulait pesamment son eau fétide et bourbeuse, en murmurant de son côté ces mots :

— Moi aussi j’ai fait mon œuvre et je tiens mon pois. Je l’ai si bien engraissé, saturé, boursoufflé qu’il vient de s’en aller en pourriture, il n’est rien, plus rien. Il ne reste de lui ni un germe, ni un souvenir. Il n’a servi qu’à ajouter quelques atomes sans nom à tous ceux que je roule déjà et dont je nourris la terre ou les animaux immondes. Et voilà de mes ambitieux ! Ils veulent, au début, aller se nicher dans le soleil, et quand ils font naufrage dans la boue, ils s’y trouvent si bien qu’ils ne demandent plus autre chose. Les pois, à cet égard, sont exactement comme les hommes.

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