‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 12 sur 27 · Le Porcher

Le Porcher

Il y avait une fois un jeune prince qui n’avait qu’un tout petit royaume à gouverner. Toutefois c’en était assez pour lui permettre de se marier, de quoi il avait la plus grande envie.

Croiriez-vous qu’il eut la hardiesse d’aller trouver la fille de l’Empereur et de lui demander si elle voulait de lui ?

Il est vrai de dire que ce jeune prince jouissait d’une véritable célébrité et que des milliers de princesses lui auraient volontiers répondu : Oui. Mais pour ce qui est de celle-là… Attendez un peu et vous apprendrez à la connaître !

Sur la tombe où était inhumé le père du prince, il y avait un rosier de la plus belle venue : ce rosier ne fleurissait que tous les cinq ans et encore ne donnait-il qu’une seule rose, mais quelle rose !… Le parfum qui s’en exhalait était si doux qu’on oubliait toutes ses peines en le respirant. Le prince possédait encore un rossignol qui chantait plus mélodieusement que tous les rossignols réunis. Il avait destiné ces deux merveilles à la princesse, et il les lui envoya dans une grande boîte d’argent massif, pour laquelle il avait hypothéqué deux années d’impôts de son royaume.

L’Empereur fit porter ces cadeaux dans le grand salon où la princesse était à jouer à colin-maillard avec ses demoiselles d’honneur ; elle battit des mains en voyant arriver ce magnifique coffret.

— Si c’était un petit cochon d’Inde qu’il y ait dedans ! s’écria-t-elle.

Mais en ouvrant la boîte, elle n’aperçut qu’un rosier orné d’une seule rose, ravissante à la vérité.

— Comme elle est bien imitée ! dirent à la fois toutes les dames.

— C’est à s’y méprendre, ajouta l’Empereur.

Mais tout à coup la princesse se mit à pleurer.

— Papa, dit-elle, papa, c’est une véritable rose.

— Une véritable rose ! répétèrent les dames d’honneur d’une voix indignée. Fi donc ! c’est impossible !

— Avant de nous fâcher, fit observer judicieusement l’Empereur, il serait bon de voir s’il n’y a pas encore autre chose dans la boîte.

Et il en tira le rossignol, qui se mit à chanter un air de la Cenerentola d’une façon si admirable que, malgré la bonne envie qu’on en aurait eue, toute l’assistance ne trouva rien à critiquer.

— Bravo ! bravissimo ! Evviva il principe ! s’écrièrent les dames avec le pur accent italien de Vienne ou de Munich.

— Cet oiseau me rappelle tout à fait la boîte à musique de feu l’Impératrice, dit un vieux courtisan ; c’est le même ton et la même méthode.

— Hélas ! oui, répondit l’Empereur en pleurant comme un enfant.

— J’espère bien que ce n’est pas un véritable rossignol, dit la princesse.

— J’en demande pardon à Votre Altesse, repartit celui qui l’avait apporté ; mais l’oiseau est vivant,

— Alors qu’on le laisse s’envoler, s’écria la princesse d’un air furieux, et que le prince ne paraisse jamais devant moi.

Mais le prince ne s’effraya pas pour si peu ; il se barbouilla la figure avec du bouchon brûlé, mit une perruque de chiendent sur sa tête, et alla frapper à la porte de l’Empereur.

— Bonjour, mon Empereur, dit-il, je viens pour solliciter de votre bonté un emploi au château.

— Toute la journée, répondit l’Empereur, il y a des gens qui viennent me demander des emplois. Que veux-tu que je fasse encore de toi ? Est-ce que je puis occuper et nourrir tout le monde ? Cependant, attends ; il me revient en mémoire que j’ai besoin d’un porcher ; — car je possède un nombre considérable de porcs. Es-tu capable de remplir ces fonctions ?

Le prince répondit que c’était précisément pour cela qu’il avait étudié. Il fut donc nommé porcher impérial. On lui donna pour logement une mauvaise petite cahute auprès de l’écurie. Il s’y installa avec un petit établi qu’il avait apporté et auquel il travaillait à tous les moments que lui laissaient libres ses administrés. Bientôt il eut fabriqué une jolie petite marmite garnie de clochettes tout autour et qui avait la propriété, chaque fois qu’on la mettait sur le feu, de jouer comme le mieux éduqué des merles cette vieille mélodie :

J’ai du bon tabac
Dans ma tabatière ;
J’ai du bon tabac,
Tu n’en auras pas.
J’en ai du fin et du râpé ;
Mais ce n’est pas pour ton joli nez.
J’ai du bon tabac, etc.

Ce qu’il y avait encore de plus merveilleux, c’est que, par la vertu de cette marmite, on pouvait connaître les mets en préparation sur tous les fourneaux de la ville. Il suffisait pour cela d’exposer le doigt à la vapeur qui s’en échappait et de le porter à son nez. Assurément cette marmite n’était pas moins précieuse que la rose.

Un jour la princesse, étant à se promener avec ses dames d’honneur, entendit la marmite chanter : J’ai du bon tabac. Elle s’arrêta toute joyeuse ; car elle aussi savait jouer cet air, et celui-là seulement, avec un doigt sur le piano.

Ce porcher a du talent, dit-elle ; qu’on aille lui demander combien il veut me vendre son instrument.

Une des darnes d’honneur mit des galoches et se rendit dans l’écurie du prince.

— Combien veux-tu pour ta marmite ? demanda-t-elle au prétendu porcher.

— Dix baisers de la princesse.

— Grand Dieu ! s’écria la dame d’honneur qui faillit tomber à la renverse. Tu n’y penses pas, l’ami ?

— J’y pense fort, au contraire, répliqua-t-il, et je n’en rabattrai rien.

La dame retourna vers la princesse, à qui elle n’osa transmettre l’étrange réponse qu’en tremblant et à voix basse.

— L’insolent ! dit la princesse.

Et elle se remit majestueusement en route.

Mais, à quelques pas plus loin, elle entendit de nouveau la marmite jouer avec un redoublement de grâce et de légèreté :

J’ai du bon tabac
Dans ma tabatière ;
J’ai du bon tabac,
Tu n’en auras pas.

La princesse fut contrainte de s’arrêter.

— Retournez vers cet homme, dit-elle, et demandez-lui s’il veut dix baisers d’une de mes dames d’honneur ?

Mais le porcher fut inexorable.

— Dix baisers de la princesse, ou je garde ma marmite.

— Puisqu’il n’y a pas d’autre moyen de l’attendrir, dit alors la princesse, il faut bien que j’en passe par où il veut ; mais placez-vous toutes avec soin autour de moi, afin que personne ne nous voie.

Les dames d’honneur obéirent ; le porcher reçut ses dix baisers et donna sa marmite, en retour, comme c’était convenu.

La princesse ne regretta pas son marché ; elle faisait bouillir la marmite toute la journée, et savait ainsi ce que mangeaient tous les gens de la ville, depuis le premier chambellan jusqu’au dernier savetier.

Les dames d’honneur, dans leur enthousiasme, sautaient et battaient des mains. Elles ne se lassaient point d’un si charmant amusement.

— Le général mange aujourd’hui une bisque d’écrevisses, un poulet à la tartare et une carpe à la Lireux. Le perruquier de la cour aura à son dîner une soupe aux choux et un lapin sauté. La gouvernante du curé fait préparer un potage à la vierge et des bécasses en salmis de bernardins !

— Ah ! c’est d’un intérêt palpitant ! s’écria la maîtresse de la garde-robe.

— Oui, c’est un délicieux joujou, répliqua la princesse ; mais gardez-vous de dire à personne ce qu’il m’a coûté. Je suis la fille de l’Empereur ; ne l’oubliez pas.

— Que Votre Altesse soit tranquille ; nous serons discrètes, répondirent-elles toutes d’un accent solennel.

Le porcher — c’est-à-dire le prince — mais tout le monde le tenait pour un véritable porcher — s’était remis au travail, et il eut bientôt confectionné une crecelle qui, en tournant, jouait, sans aucune espèce de livre, toutes les valses, polkas et redowas qui se sont jouées et chantées depuis la création du monde. Et Dieu sait s’il y en a !

En passant auprès de l’écurie, la princesse entendit cette nouvelle musique, qui la charma encore plus que la première.

— Allez lui demander combien il veut me vendre ce second instrument, dit-elle ; mais, par exemple, qu’il ne soit plus question de baisers !

La messagère fit la commission, et revint en disant :

— Il lui faut cette fois cent baisers de Votre Altesse.

— Cet homme est décidément fou, dit la princesse en recommençant à marcher.

Mais, au bout d’une dizaine de pas, elle fit halte.

— Après tout, dit-elle, il faut bien encourager le talent, Allez faire savoir à ce porcher… à cet artiste, veux-je dire — que je lui accorde dix baisers, et que mes dames d’honneur donneront le surplus.

— Comme ce sera agréable ! firent toutes les dames d’honneur d’un air rechigné.

— Qu’est-ce que c’est que ces façons ? leur dit la princesse. Puisque moi-même, en personne, j’ai embrassé ce garçon, il me semble que vous n’avez pas à faire la petite bouche. D’ailleurs vous n’êtes pas payées uniquement pour vous amuser.

Mais le porcher ne voulait céder sa crecelle que moyennant les cent baisers qu’il avait demandés. La princesse, voyant qu’il était bien résolu, finit donc par accepter le marché. Elle eut soin seulement, pour en exécuter les conditions, de se cacher au milieu de ses compagnes. Pendant que la chose s’accomplissait, l’Empereur était assis sur son balcon, où il fumait un cigare. Tout à coup, ayant porté ses regards du côté de l’écurie, il sauta sur lui-même, prit son pince-nez et s’écria : — Mille canons rayés ! Il me semble que les dames d’honneur mènent là-bas une drôle de conduite.

Et, quoiqu’il fût en pantoufles, il descendit l’escalier quatre à quatre, alla se glisser derrière le cercle des dames d’honneur, et là, se haussant sur la pointe des pieds, il regarda. La princesse venait de donner au porcher son quatre-vingt-sixième baiser — car elle avait soin, comme on pense bien, de les compter tout haut. — L’Empereur, furieux de la voir compromettre son rang d’une façon si ridicule, lui lança à la tête une de ses pantoufles.

— Indigne créature ! s’écria-t-il d’une voix tonnante, ne reparais plus jamais devant mes yeux. Je te renie et je te déshérite.

Et la princesse et le porcher furent chassés immédiatement de la cour, et mis, l’un et l’autre, au ban de l’empire.

Voilà donc la princesse marchant à pied toute seule sur la grande route. C’était la première fois de sa vie que pareille chose lui arrivait, et, pour lui rendre l’apprentissage encore plus rude, il faisait un temps affreux, de la pluie à torrents et un vent à décorner les bœufs. À bout de forces, elle s’assit sur une pierre et se mit à pleurer et à se lamenter.

— Malheureuse que je suis ! disait-elle, si j’avais épousé le jeune prince, rien de tout cela ne serait arrivé.

Cependant le prince, qui l’avait suivie à la dérobée, s’en alla derrière un arbre ; là il se lava la figure et remplaça par un splendide costume sa souquenille de porcher. Après cette transformation il vint se montrer à la princesse qui se leva et lui fit une profonde révérence.

Ne vous dérangez pas, lui dit-il, je n’ai voulu que vous exprimer, en passant, ma façon de penser sur votre compte : vous avez dédaigné l’amour d’un prince honnête, quoique peu riche ; vous avez méconnu la rose unique et le rossignol incomparable, et puis, pour quelques méchants joujoux, vous avez consenti à embrasser un ignoble porcher. En vérité ! vous avez bien mérité votre sort.

Et il s’en retourna dans ses États, laissant la princesse, qui, toute désolée, se mit à chanter :

J’ai du bon tabac
Dans ma tabatière ;
J’ai du bon tabac,
Tu n’en auras pas !

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