‹ Nouveaux Contes d’AndersenChapitre 23 sur 27 · Histoire de l’année

Histoire de l’année

On était au milieu de janvier, la neige tourbillonnait dans les rues, blanchissant toutes les vitres, et tombait souvent par masses du haut des toits. Les gens couraient sans voir devant eux ; quelquefois, deux personnes se heurtaient et roulaient ensemble par terre. Les voitures et les chevaux étaient comme saupoudrés de sucre ; les domestiques tournaient le dos aux cochers, pour se mettre à l’abri du vent qui leur fouettait la figure. C’était vraiment un terrible temps d’hiver !

Lorsqu’enfin la bourrasque fut un peu calmée, on fraya le long des maisons un étroit sentier, et alors il était curieux de voir les passants s’arrêter les uns devant les autres, personne ne voulant céder la place et mettre le premier les pieds dans la neige ; après s’être regardés quelques instants face à face, ils finissaient par y mettre chacun une jambe.

Vers le soir, le vent cessa de souffler, le ciel apparut plus vaste et plus transparent, les étoiles resplendirent d’un éclat particulier ; il gelait à pierre fendre, la neige était devenue dure et étincelante.

Au lever du jour, quelques moineaux sautèrent dans les rues pour chercher de la nourriture ; mais il n’y en avait guère.

— Pip ! pip ! dit l’un d’eux, voilà ce qu’on appelle la nouvelle année ; elle est encore pire que les autres ; on aurait mieux fait de garder la dernière. J’ai bien raison de me plaindre du sort.

— Oui, dit un de ses camarades tout ébouriffé par le froid, et quand on pense que les hommes se sont réjouis d’une façon si extravagante à l’occasion du premier jour de l’an ! En les voyant saluer sa venue à coups de fusil, je m’imaginais que nous allions avoir une année chaude et meilleure que les précédentes ; mais pas du tout, il gèle plus que jamais ; les hommes doivent s’être trompés dans leur calendrier.

— Certes, ils se sont trompés, affirma un troisième moineau plus âgé ; ce qu’ils appellent le calendrier est une folie de leur invention, qui n’a pas le moindre fondement réel.

L’année commence avec le printemps, la nature le veut ainsi, et c’est sur ses lois que je règle mon opinion.

— Mais quand arrivera le printemps ? demandèrent les autres.

— Il reviendra avec la cigogne ; mais l’époque de son retour est très incertaine ; ici, dans la ville, personne ne la connaît bien. J’ai entendu dire qu’à la campagne on était mieux renseigné : si nous y allions, nous serions peut-être plus rapprochés du printemps.

— Non non répliqua un de ses camarades, j’ai trouvé dans la ville quelques avantages qui me manqueraient peut-être ailleurs. Ici dans le voisinage, demeure une bonne famille qui a eu l’heureuse idée de faire un petit jardin sur un balcon ; ma femme et moi nous y avons construit notre nid et tous nos petits y ont été élevés. Je pense que cette famille a arrangé cet abri exprès pour nous ; tous les jours nous y trouvons des miettes en quantité, de sorte que rien ne nous manque. Ma femme et moi nous resterons donc, quoique nous soyons fort mécontents de la saison ; mais vous n’en êtes pas moins libres d’aller où bon vous semblera.

— À la campagne ! à la campagne ! crièrent tous les autres moineaux, et ils s’envolèrent.

Àla campagne, il faisait encore plus froid qu’à la ville. Les paysans battaient des bras pour se réchauffer ; les chevaux haletaient en dégageant de leurs corps une épaisse vapeur ; les petits oiseaux sautaient dans les ornières des chemins, pour y chercher quelques graines.

— Pip ! pip ! quand arrivera donc le printemps ? l’hiver dure bien longtemps !

— Bien longtemps ! répéta une voix qui sortait d’une montagne voisine, toute couverte de neige.

C’était peut-être l’écho, mais peut-être aussi était-ce la voix d’un vieillard singulier, assis au sommet de la montagne ; il était enveloppé d’une grande houppelande blanche, il avait la barbe et les cheveux blancs, la figure pâle, avec deux gros yeux clairs et perçants.

— Quel est ce vieux là-bas ? demandèrent les moineaux.

— Je vais vous le dire, leur répondit un corbeau perché sur une haie, qui ne dédaignait pas de causer avec eux, car il avait compris que dans l’infortune tous les êtres sont égaux. Ce vieux n’est autre que l’Hiver de l’année passée ; il n’est pas mort comme le dit le calendrier ; mais il gouverne à la place de son pupille qui doit bientôt arriver. Oui, on sent bien que c’est l’Hiver qui règne, n’est-ce pas, mes enfants ?

— Certainement, dit un moineau, et c’est ce qui prouve que le calendrier est une invention complètement en désaccord avec la nature ; si les hommes nous avaient laissés faire, nous qui sommes bien plus raisonnables, l’année aurait été mieux disposée.

Une semaine se passa, puis une autre ; la forêt était noire, l’eau du lac était lourde et épaisse comme du plomb fondu ; des nuages, ou plutôt des brouillards froids et pénétrants encombraient l’atmosphère ; les corneilles volaient par bandes sans pousser un cri, la nature entière était comme engourdie.

Tout à coup, un rayon de soleil passa sur le lac, la neige commença à perdre son éclat ; le vieillard, ou pour mieux dire, l’Hiver, toujours assis sur sa montagne le regard tourné vers le nord, ne remarquait pas que son tapis de neige s’enfonçait peu à peu dans la terre, et que, par-ci, par-là, apparaissaient quelques petites places vertes où frétillaient les moineaux.

— Pip ! pip ! disaient-ils, le printemps va-t-il arriver ?

— Le printemps ! chanta une voix, qui résonnait dans les champs, dans les prairies et dans les sombres forêts où la mousse verte embrassait l’écorce des arbres.

Les deux premières cigognes arrivées du midi traversaient l’air ; sur leur dos étaient assis deux enfants charmants : un petit garçon et une petite fille. De leurs doigts, ils envoyaient des baisers à la terre, et lorsqu’ils y furent descendus, partout où ils posaient leurs pieds, des fleurs blanches poussaient aussitôt sous la neige. Tous deux, se tenant par la main, se rendirent auprès du vieillard glacé, celui-ci les serra contre sa poitrine ; et un épais brouillard enveloppa toute la nature comme un voile aux plis innombrables.

Puis le vent s’éleva, il chassa devant lui les vapeurs, et le soleil se montra dans toute sa splendeur bienfaisante.

L’hiver avait disparu et les gracieux enfants du Printemps étaient assis sur son trône.

— Voilà le véritable jour de l’an, dirent les moineaux ; maintenant nous allons être dédommagés des mauvais jours de l’hiver.

Partout où regardaient les deux enfants, des bourgeons vermeils s’épanouissaient sur les plantes et les arbres ; le gazon poussait, les champs verdissaient. La petite fille prit dans sa robe des fleurs qu’elle jeta de tous côtés ; elles semblaient se multiplier dans ses mains, leur nombre était infini comme les grains de sable de la mer. Dans son ardeur, elle en répandit en si grande quantité sur les pommiers et les pêchers, qu’ils en étaient couverts avait même d’avoir des feuilles.

Après quoi, les enfants s’étant mis à battre des mains, on vit s’élancer de tous les points de l’horizon des milliers d’oiseaux, qui gazouillaient et chantaient : Le printemps est revenu !

C’était charmant à voir. Maintes vieilles mères sortirent de leurs maisons, s’assirent au soleil et contemplèrent avec délices les petites fleurs qui émaillaient les champs. Cette vue leur rappelait leur jeunesse ; tout le monde se réjouissait en disant : Quel temps béni !

La forêt aussi s’était ranimée, les arbres avaient entr’ouvert leurs bourgeons ; les violettes parfumaient l’air, les anémones et les primevères étoilaient le sol ; le moindre brin d’herbe était rempli de sève et de vigueur. Certes, on ne pouvait trouver un plus beau tapis pour se reposer.

Le jeune couple du Printemps vint s’y étendre, et là, courant et chantant, les mains entrelacées, les jolis enfants grandirent et se changèrent en deux beaux adolescents.

Une douce pluie tomba du ciel ; mais ils ne s’en aperçurent pas, car les gouttes de pluie se mêlaient aux larmes de joie qui perlaient de leurs yeux. Le jeune homme déposa un baiser sur le front de sa fiancée, et au même instant tous les bourgeons des arbres achevèrent de s’épanouir.

Lorsque le soleil se leva, la forêt était devenue entièrement verte.

Les fiancés se promenèrent sous le frais feuillage, dont les rayons du jour faisaient miroiter les nuances ; ils respiraient un air imprégné d’un parfum d’innocence et de pureté ; un ruisseau limpide murmurait en serpentant à travers les roseaux et les fleurs. Le printemps était revenu.

Les jours et les semaines passèrent ; la chaleur, devenue brûlante, faisait déjà jaunir le blé. Le lotus blanc du nord étendait ses larges feuilles au-dessus du lac, et les oiseaux venaient s’abriter à son ombre.

Àl’extrémité de la forêt, vis-à-vis d’une grande ferme éclairée en plein par le soleil, et entourée de rosiers tout en fleurs et de cerisiers couverts de leurs fruits rouges, était assise la gracieuse femme de l’Été que nous avons déjà vue enfant et fiancée. Elle regardait les sombres nuages qui apparaissaient à l’horizon et qui montaient dans le ciel, semblables à des flots pétrifiés. Les bruits de la forêt se turent comme par enchantement ; les oiseaux cessèrent de chanter ; toute la nature paraissait sérieuse et recueillie. Sur les routes, les passants et les voyageurs se hâtaient de chercher un abri.

Soudain une lueur brillante et rapide traversa l’atmosphère, puis l’obscurité se fit au milieu d’un fracas épouvantable ; l’eau tomba par torrents. La lumière, les ténèbres, le silence et le bruit se succédaient alternativement. L’herbe et les blés étaient couchés à terre ; on aurait cru qu’ils ne pourraient jamais se relever.

Mais ce ne fut pas long : bientôt la pluie se résolut en gouttes ; les rayons du soleil percèrent les nuages de toutes parts ; les oiseaux reprirent leurs chansons ; les poissons sillonnèrent rapidement la surface de l’eau ; les moucherons dansèrent dans l’air, et, sur les feuilles, les gouttes d’eau étincelèrent comme des diamants. Au bord du lac, sur une grande pierre ruisselante de l’écume des flots, était assis l’Été lui-même, un homme fier et vigoureux ; avec lui, toute la nature était revivifiée.

Un essaim d’abeilles, conduites par leur reine, vint s’établir sur la pierre tapissée de lierre et de mousse où se reposait l’Été. Sa compagne l’avait rejoint ; ils regardaient les abeilles préparant la cire et le miel. Cette pierre était comme un autel autour duquel la nature étalait ses munificences. Vers lé soir, l’horizon flamboya comme un incendie. Aux splendeurs du crépuscule succéda la douce lueur de la lune, qui argenta jusqu’à l’aurore la calme étendue du ciel.

Déjà les faulx des moissonneurs étincellent dans les champs ; les branches des pommiers ploient sous le poids de leurs fruits ; le houblon incline ses graines, semblables à des grappes de raisin ; sous un massif de noisetiers s’abritent un homme et une femme ; c’est l’été et son épouse.

— Quelle richesse ! dit le premier, la bénédiction est répandue partout ; on doit se trouver heureux et content, et cependant il me manque je ne sais quoi, peut-être du repos et de la tranquillité. Voilà les hommes qui labourent de nouveau les champs ; ils cherchent encore à faire produire la terre. Vois-tu derrière les charrues les cigognes, ces oiseaux d’Égypte qui nous firent traverser les airs lorsque, enfants, nous partîmes pour les pays du nord ? Nous avons apporté avec nous des fleurs et des feuillages verts qui aujourd’hui se fanent et disparaissent ; veux-tu, ma bien-aimée, que je réjouisse encore les yeux ?

En parlant ainsi, il étendit son bras ; aussitôt les feuilles de la forêt prirent des teintes de pourpre et d’ambre ; sur les haies d’églantiers brillèrent des fruits rouges comme du feu ; les châtaignes sauvages tombaient à terre entr’ouvrant leur écorce, et, dans la forêt, les violettes fleurissaient pour la seconde fois.

Mais la reine de l’année devint toujours plus silencieuse, toujours plus pâle.

— J’ai froid, dit-elle ; la nuit amène avec elle des brouillards glacés. Que je voudrais revoir le pays de mon enfance !

Elle vit alors les cigognes s’envoler l’une après l’autre, formant dans le ciel une longue traînée blanche ; elle étendit en soupirant les mains vers elles. Leurs nids étaient abandonnés et envahis par des plantes parasites ; elles fuyaient !

— Pip ! pip ! dirent les moineaux, où vont-elles ? Probablement ces bonnes dames ne peuvent supporter le vent et la fraîcheur. — Bon voyage !

Les feuilles de la forêt étaient devenues d’un jaune terne et jonchaient partout la terre ; la tempête hurlait dans les branches ; l’automne était déjà avancé ; la nuit tombait.

Sur un lit de feuillage était étendue la reine de l’année, dirigeant son doux regard au ciel, vers une petite, étoile ; à côté d’elle se tenait son époux. Un coup de vent souleva les feuilles mortes en tourbillon épais, un second coup de vent les dispersa ; mais alors la fée bienfaisante avait disparu ; et un papillon du soir, le dernier de l’année, s’éleva lentement dans l’air et s’effaça aux plis de la brume.

Le froid, le brouillard, la tempête, les nuits longues et sombres sont revenues. Le roi de l’année a des cheveux blancs, mais il s’imagine que ce sont les flocons de neige qui lui couvrent la tête, comme ils ont couvert les champs.

Les cloches des églises sonnèrent pour la Noël, annonçant la naissance du Seigneur.

— Bientôt, dit le souverain de l’année, ma tâche sera terminée, et je pourrai me livrer au repos dans le monde des étoiles.

Cependant l’ange de Noël s’était rendu dans la forêt de sapins, blanchie par la neige, pour consacrer les jeunes arbres qui devaient embellir sa fête.

— Ceci, dit l’Été devenu un vieillard lent et courbé, est signe que ma fin s’approche ; mon jeune successeur va recevoir la couronne et le sceptre.

— Et cependant la puissance ne t’est pas ôtée, dit l’ange de Noël ; laisse la neige s’étendre sur la jeune semence et l’échauffer ! Il faut que, tout en restant souverain, tu supportes patiemment les hommages rendus à un autre, et que tu t’habitues à vivre oublié ; l’heure de ta liberté viendra avec le printemps.

— Et quand viendra le printemps ?

— La première cigogne l’apportera.

L’hiver, avec la chevelure et la barbe toutes chenues, mais vigoureux pourtant comme l’orage et solide comme la glace, était allé s’asseoir au sommet de la montagne où avait trôné son prédécesseur. La glace craquait, les patineurs franchissaient rapidement les lacs unis et brillants ; les corneilles et les corbeaux piquaient de points noirs la nappe blanche de la neige.

Alors les moineaux sortirent de la ville et demandèrent à un corbeau, le fils de celui dont il a déjà été parlé :

— Quel est ce vieillard là-bas ?

Et le corbeau répondit :

— C’est l’Hiver, le vieillard de l’année passée : il n’est pas mort, comme dit le calendrier ; mais il attend que son pupille, le Printemps, soit arrivé.

— Et quand arrivera-t-il ?

— Je n’en sais rien.

Et il reprit son vol.

Quelques mois plus tard, on vit venir la première cigogne, portant un charmant petit enfant ; une autre la suivait, elle portait une gracieuse petite fille. Ces enfants, en mettant pied à terre, embrassèrent le sol ; ils embrassèrent aussi le vieillard de la montagne, qui, comme Moïse, disparut dans un nuage.

L’histoire de l’année était finie.

— Tout cela est bien beau, dirent les moineaux ; seulement, ce n’est pas conforme au calendrier des hommes : les oiseaux devraient en faire un autre !

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