‹ Nouvelles russesChapitre 11 sur 32 · Chapitre 5

Chapitre 5

Cependant mai revint ; les premiers jours s’écoulèrent sans rien apporter de nouveau ; puis une lettre annonça la prochaine arrivée de la comtesse. Huit jours après, Mérikof, debout sur le perron, vit au détour de l’avenue les trois têtes blondes se montrer enfin à la portière de la berline. L’équipage s’arrêta, et le vieillard offrit à la jeune femme sa main tremblante d’émotion, sur laquelle elle s’appuya légèrement pour descendre.

— Comme vous avez embelli ! lui dit-il presque malgré lui.

— C’est une flatteuse bienvenue, répondit-elle en riant et en rougissant un peu. Mais vous, Vladimir Alexandrovitch, vous êtes irrésistible dans votre uniforme neuf.

Les cris de joie des enfants, qui avaient aperçu leurs télègues sur la terrasse, empêchèrent toute conversation.

La remarque de Mérikof était vraie, la comtesse avait embelli. Dans ses yeux surtout brillait un humide éclat ; ses joues, jadis d’une pâleur transparente à peine nuancée de rose, avaient pris une teinte nacrée qui rehaussait la grâce de son sourire. C’était bien elle, et cependant elle était autre.

— Et le comte ? demanda Mérikof.

— Le comte viendra la semaine prochaine avec un ami, répondit la comtesse.

— Quel ami ? insista Mérikof avec la curiosité des vieillards.

— M. Repkine, qui est revenu cet hiver de l’étranger.

— Restera-t-il ici tout l’été ? demanda le meunier avec une jalouse inquiétude.

— Je ne sais, dit la comtesse. – Pierre, viens ici que j’arrange ta blouse.

Elle attira l’enfant à elle, l’embrassa, puis se mit à parcourir la maison en donnant des ordres.

Elle n’était plus nonchalante comme l’année précédente ; son pas avait pris de l’élasticité, elle courait presque dans les grands appartements, dérangeant un pli de rideau par-ci, poussant une jardinière par-là, et donnant à tout le luxe de ce logis l’apparence délicate que produisent les doigts d’une femme de goût.

— Comme vous êtes gaie… et jeune… et belle ! lui dit Mérikof, qui la suivait avec un soin jaloux, au moment où, tout essoufflée, elle se laissait tomber en riant dans un fauteuil.

— C’est la joie de vous revoir, répondit la jeune femme en levant malicieusement ses beaux yeux bleus, d’où jaillit un regard velouté.

— Dieu me pardonne, comtesse ! s’écria le vieillard. Vous devenez coquette ! que vous est-il arrivé ?

— Je suis devenue jeune, dit-elle en se levant. Allons, chevalier, offrez-moi le bras et allons visiter les serres.

Pendant les huit jours qui suivirent, Mérikof fut dans le paradis. Pas de nuage dans ce ciel éblouissant ; la comtesse lui appartenait à lui seul, avec ses grâces nouvelles, son esprit pétillant et les trésors jusque-là cachés de son intelligence. Elle causait avec un abandon filial durant les longues heures qu’ils passaient ensemble, et lui, étourdi, enivré, ne savait s’il devait vénérer sa calme protectrice de l’été précédent ou tomber aux genoux de l’enchanteresse qui l’ensorcelait.

— Le comte arrivera demain, dit un soir la jeune châtelaine à son fidèle sigisbée. Depuis son retour, elle ne disait plus « mon mari ». – Eh bien ! vous n’êtes pas jaloux ?

Vladimir tint résolument ses yeux fixés à terre, car il avait trop d’esprit pour vouloir paraître ridicule.

— Je suis très jaloux, répondit-il tranquillement, mais ce n’est pas de votre mari.

— De qui donc ? demanda-t-elle d’une voix brève.

— De vos enfants.

Elle sourit et continua gaiement la conversation.

Le lendemain soir, vers neuf heures, Mérikof trouva dans la salle à manger le comte et son ami. Celui-ci était un beau garçon de trente ans à peu près, assez fat, un peu affecté, mais pas bête, et de manières irréprochables. Il honora Mérikof d’un salut suffisamment poli, le toisa d’un regard dédaigneux et se rassit devant son thé.

La comtesse, plus jolie que jamais, dans un riche peignoir tout de dentelle et de rubans roses, faisait elle-même les honneurs de sa table.

— Voilà ma femme qui fait le thé, dit le comte, je me sens disposé à croire aux miracles. Depuis quand cette fantaisie, Marie ?

— Qu’est-ce que cela vous fait, mon ami ? répondit la jeune femme en riant.

— Mais non, cela me fait beaucoup ; il doit y avoir une date à cela. Ah ! je m’en souviens : quelqu’un a dit un jour que le premier devoir d’une femme était de présider à cette cérémonie si elle voulait éviter que sa maison eût l’air d’une auberge. L’esprit romanesque de ma femme a enfourché ce dada… Mais c’est vous, Repkine, qui avez énoncé cette maxime !

Les yeux du jeune homme et ceux de la comtesse se rencontrèrent pendant une seconde.

— Merci, mon ami ! continua gravement le comte, vous avez fait d’un mot ce que dix ans de mariage n’avaient pu accomplir. Je boirai désormais du thé supportable ; celui que présentent les domestiques sent toujours la pharmacie.

Le repas terminé, la comtesse se mit au piano ; elle ne possédait pas un brillant talent, mais son jeu n’était pas dépourvu d’expression. Ce soir-là, elle joua avec une exubérance de vie et de passion qui troubla profondément le cœur de Mérikof. Jamais il ne l’avait vue ainsi ; ce fut une révélation. Les joues teintées d’un rose plus brillant que celui de la santé, les yeux animés d’un éclat surnaturel, elle laissait courir sur le clavier ses mains délicates, et Repkine, accoudé en face d’elle sur l’instrument, la regardait avec admiration.

Le meunier prit congé de bonne heure et s’en alla ruminer en son gîte des pensées mélancoliques.

— Bah ! après tout, se dit-il en soufflant sa chandelle, c’est une forte coquetterie, rien de plus.

q