Chapitre 6
Juin amena les grandes chaleurs. Tout le jour, la maison semblait assoupie ; mais le soir, les volets s’ouvraient, et les habitants du château revenaient à l’existence. À l’heure où le crépuscule répand dans l’air ses clartés adoucies des pays du Nord, qui semblent le reflet mystérieux d’un astre voisin, la comtesse se promenait ordinairement dans les parterres que le regard embrassait du balcon. Jadis Mérikof l’accompagnait pendant que le comte consacrait cette heure aux travaux administratifs de son domaine. Les temps étaient changés ; désormais Repkine était le compagnon de la jeune femme.
À pas lents, ils marchaient le long des plates-bandes, tournant dans un cercle étroit, ramenés de temps en temps par l’exiguïté du parterre sous la balustrade de la terrasse, où Mérikof, resté seul, fumait mélancoliquement sa longue pipe. Ils se parlaient sans doute, et cependant le bruit de leurs paroles n’arrivait plus aux oreilles du vieillard redevenu morose. Ce qu’ils se disaient ? peu de chose ; et qu’importe ? Il est des heures où l’on ne cause que pour ne pas se taire ; on croit peut-être conjurer par ce bruit des pensées que le cœur ne peut plus endormir.
Mérikof les suivait jalousement des yeux ; une haine terrible le prenait au cœur contre cet homme qui était venu lui ravir, souiller peut-être l’idole de ses dernières années. Il n’était ni meilleur ni plus vertueux qu’un autre ; vingt ans auparavant, il eût agi comme Repkine ; mais la vieillesse, si vide que l’on soit, met un peu de plomb dans les idées. À soixante ans, il comprenait fort bien que ce fat allait commettre une lâcheté sans excuse, car il n’aimait pas la comtesse. Ses yeux fixés sur elle exprimaient l’admiration, quelquefois même une nuance de plus ; l’amour jamais.
Elle, pauvre innocente, s’avançait doucement vers le gouffre, elle allait y tomber en souriant, sans s’en apercevoir, les yeux tournés vers celui qu’elle parait de tous les dons de son propre cœur et de sa propre intelligence. Est-il rare qu’une femme d’esprit aime sérieusement un imbécile ? Non, seulement elle ne l’aime pas longtemps, et le jour où vient le repentir, la souffrance est d’autant plus aiguë que l’idole était moins digne du sacrifice.
Un soir, la comtesse se promenait comme d’ordinaire dans le parterre, dont l’odeur embaumée lui montait au cerveau. Mérikof ne put supporter cette vue ; il rentra et se dirigea vers la chambre de la femme de charge.
— C’est vous, voisin ? lui dit celle-ci ; il y a longtemps que vous n’êtes venu me voir.
— C’est vrai, dit-il ; mais je suis si occupé !
— Occupé ! Vous l’étiez bien plus l’année dernière ! Ah ! il n’y a pas à dire, ce n’est plus vous qui régnez ici ; le nouvel arrivé a pris votre place ; la comtesse aime beaucoup M. Repkine.
— C’est l’ami de son mari, répondit le vieillard au supplice.
— Allez donc ! c’est l’ami de la comtesse ; et pourquoi pas ? Il n’y a pas de mal à avoir un ami. Si c’était un amant, ce serait autre chose, ajouta la vieille femme avec un méchant sourire. – Vous vous en allez déjà ?
— Oui, je vais fumer ma pipe sur le balcon.
— Vous pouvez fumer ici.
— Merci, j’aime mieux aller au grand air.
— Comme il vous plaira, répondit sèchement la femme de charge en lui tournant le dos.
Mérikof retourna sur le balcon.
En s’asseyant, il vit que la comtesse s’était arrêtée, l’une de ses mains était légèrement appuyée au tronc d’un tilleul, Repkine retenait l’autre ; il la porta soudain à ses lèvres et y déposa un baiser passionné ; la jeune femme voulut la retirer, Repkine résista. Alors, faisant le geste de quelqu’un qui chasse une idée importune, elle se laissa tomber sur un banc ; il s’assit près d’elle sans quitter sa main. Mérikof ferma les yeux et poussa un soupir. Au bout d’un instant, entendant des pas sur le gravier, il se leva ; la comtesse passa près de lui, très pâle, l’œil brillant, l’air résolu.
— Cela ne peut pas durer, se dit Mérikof ; s’il n’est pas encore trop tard, il faut y mettre fin.
Depuis quelque temps qu’il étudiait le jeune fat avec la précaution d’un chat qui guette une souris, il l’avait vu parfois se diriger vers une grange écartée. Interrogé sur la cause de ses promenades solitaires, Repkine avait répondu qu’il était sain pour lui de dormir dans le foin de temps à autre.
Mérikof, ce jour-là, se mit en embuscade ; quelques instants après, il vit son ennemi se diriger vers la grange. Poussé par une curiosité malveillante, il le suivit avec précaution, se dérobant derrière les nombreux bâtiments des communs. Sur le seuil du hangar à foin était assise Fékloucha, qui cassait des noisettes avec ses dents. Avant d’entrer, Repkine lui dit quelques mots, et aussitôt la gardeuse de dindons prit à toutes jambes le chemin de la ferme. Mû par un instinct qui ne laissait à sa volonté ni le temps, ni la puissance d’agir, Mérikof se dirigea rapidement vers la maison.
C’était l’heure où la comtesse aimait à rester couchée sur son balcon. Étendue, en effet, sur une chaise longue, elle semblait livrée à une douloureuse préoccupation ; par moment, une langueur délicieuse semblait s’étendre sur elle, puis elle la secouait et reprenait ses pensées. Mérikof ne s’arrêta pas longtemps à la regarder.
— Comtesse, dit-il brusquement, allons voir le seigle : il est en fleur.
— Allons, dit nonchalamment la jeune femme en se levant.
Ils prirent le chemin du champ de seigle qui bornait la grange, à moins de dix minutes de la maison. Comme ils sortaient de la cour, ils virent Fékloucha entrer dans le petit bâtiment, un verre de lait à la main.
— Quelle idée d’aller boire du lait là-bas ! dit la jeune femme en s’arrêtant. Mais cela ne peut pas être pour elle, il y a peut-être là quelqu’un de malade. Allons voir.
Mérikof eut peur de ce qu’il avait fait.
— N’y allons pas, comtesse, dit-il ; Dieu sait quelles gens parcourent les chemins à présent.
— À deux pas de la maison ! et avec vous ! Des gens qui boivent du lait frais ne peuvent être que des gens très inoffensifs !
Elle plaisantait, et cependant une légère émotion, la crainte de l’inconnu peut-être, la fit tressaillir d’un frisson involontaire. Elle en rit elle-même, et pressa le pas de son compagnon. Arrivés à la porte de la grange, Mérikof la retint.
— N’entrez pas, lui dit-il à voix basse, je vous en conjure, comtesse, n’entrez pas.
— Pourquoi ?
— Puisque vous le voulez, écoutez.
Un éclat de rire campagnard partit de l’intérieur du bâtiment ; la voix de Repkine y répondit, puis ajouta :
— Allons, petite sauvage, il faut avouer que tu as fait des progrès dans l’art de plaire depuis que j’ai daigné te remarquer.
— Il faut bien vous plaire, seigneur, répondit Fékloucha.
— C’est bien, reprit Repkine, tu auras les boucles d’oreilles que je t’ai promises avant mon départ.
— Vous vous en irez donc ? dit la gardeuse de dindons en nasillant, ce qui indiquait qu’elle était prête à pleurer.
— Petite sotte, répondit Repkine, t’imagines-tu que je passerai ma vie ici ?
La comtesse, pâle d’horreur, s’était arrêtée aux premiers mots du dialogue et avait écouté malgré elle. À ce moment, ses yeux lancèrent un éclair, elle voulut faire un pas en avant, mais les forces lui manquèrent. Mérikof étendit le bras pour la soutenir, elle s’y accrocha machinalement et faillit s’évanouir. La lutte entre sa faiblesse et son orgueil dura un instant, puis l’orgueil vainquit. Pâle comme la statue du Désespoir, la jeune femme jeta sur la grange un regard de mépris, puis elle dit à haute voix :
— Eh bien ! monsieur Mérikof, ce seigle en fleur, où donc est-il ?
Le silence se fit à l’intérieur du bâtiment, et la robe de soie de la comtesse fut le seul bruit que l’on entendit pendant un instant. Quand ils eurent fait quelques pas le long du champ :
— Ramenez-moi à la maison, dit-elle à voix basse.
Tendrement, le cœur plein de remords, Mérikof, dont elle n’avait pas quitté le bras, la ramena dans le salon. Elle se laissa tomber sur le canapé ; puis, après un moment d’abattement, elle fit un effort pour sourire, mais ce sourire navra le cœur du vieillard.
— Je ne me sens pas bien, dit-elle ; excusez-moi près de mon mari ; je vais essayer de dormir.
Elle tendit la main au vieillard, qui l’effleura de ses lèvres, puis, lui faisant un signe de tête affectueux, elle entra dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef.
Quand elle fut seule, elle s’approcha de son lit, s’appuyant de la main à la muraille.
— Oh Dieu ! dit-elle à voix basse, il était temps ; si c’eût été demain !
Elle frissonna de la tête aux pieds, puis un sanglot secoua sa poitrine.
— Comme je l’aimais ! murmura-t-elle en se laissant glisser à genoux. Voilà le châtiment !
Elle fondit en larmes, et, prosternée sur le tapis, elle pleura longtemps, longtemps, de repentir autant que de douleur.
q