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Chapitre 8

Quelques semaines après, une nombreuse société dînait au château. Le jour était pluvieux et disposait éminemment à parler politique. Naturellement chacun dauba les actes du gouvernement. Quoi de plus doux, en effet, pour les propriétaires fonciers que de médire de l’autorité ? On serait conservateur à moins. Un voisin, possesseur d’une distillerie privilégiée, parla de la liberté du commerce des eaux-de-vie.

— Cela ne ressemble à rien, dit-il ; j’ai un village de trente maisons, où il y a cinq cabarets, et pas un seul qui vende mon eau-de-vie !

— Je comprends votre manière d’envisager les choses, dit Mérikof, qui de son coin écoutait sans en avoir l’air. Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra ! Quant à moi, poursuivit-il, je trouve que le gouvernement a très bien fait de permettre la libre vente de l’eau-de-vie. Cependant il a eu tort en un point.

— Lequel ? fut le cri général.

— Il aurait dû donner l’eau-de-vie gratis, au lieu de la vendre. De cette façon, les paysans se seraient tous enivrés à mort, et ce serait bien des frais d’épargnés pour les communes, sans compter que nous autres gentilshommes nous en aurions peut-être hérité.

Un rire universel accueillit cette boutade.

— De grâce, messieurs, parlons d’autre chose, dit la comtesse ; je vous avoue que peu d’idées me répugnent autant que celle de l’ivresse. Une seule fois dans ma vie j’ai vu une victime de cette malheureuse passion ; l’impression qui m’en est restée est fâcheuse au point que, si l’être que j’aime le mieux se présentait à moi en cet état, je ne sais si j’aurais le courage de le revoir de ma vie.

En rentrant chez lui ce soir-là, Mérikof prit dans un coin de son armoire une petite bouteille ronde et en vida le contenu par la fenêtre. Il secoua les dernières gouttes avec une sorte d’insistance, puis se mit au lit et dormit du sommeil le plus calme.

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