Chapitre 10
Quinze jours après, la comtesse partit ; cette séparation fut plus pénible encore que la première pour l’ermite du moulin. Son amie lui était devenue plus chère que jamais ; il la vénérait, non seulement pour sa bonté, mais pour son courage, pour sa patience, pour sa résignation ; elle était toujours à ses yeux la sainte des premiers jours, mais de plus elle portait désormais l’auréole du martyre. Du mari et du mariage il avait fait abstraction ; l’essentiel est que la comtesse avait souffert, qu’elle l’avait fait noblement, qu’elle n’avait pas succombé à la tentation, et qu’elle était plus que jamais sa protectrice bien-aimée.
L’hiver passa tristement. Aux premiers jours de mai, une lettre vint apprendre à la domesticité du château que la comtesse était à l’étranger et qu’elle reviendrait, au commencement de juin, s’installer à la campagne. C’était quinze jours de tristesse et de solitude de plus pour Mérikof.
Le 15 du mois, comme il était mélancoliquement assis sur le seuil de sa porte, il vit arriver le diacre au petit trot de son cheval.
— Je viens chez vous dans un but intéressé, dit le visiteur, après les salutations d’usage.
— Que puis-je faire pour vous ?
— Soyez parrain de mon fils nouveau-né ; on le baptisera dimanche.
Vladimir réfléchit un instant.
— C’est dans huit jours, dit-il.
— Oui.
— Eh bien ! j’y serai. Entrez, compère ; nous allons prendre le thé. Stépanida !
La ménagère apparut, et fit bon accueil au visiteur, tout en s’occupant du régal.
— N’avez-vous pas une petite goutte ? dit le diacre, j’ai bien chaud.
Mérikof mit une bouteille d’eau-de-vie sur la table, et remplit un verre pour son hôte.
— Eh bien, nous ne trinquons pas ! dit celui-ci.
— Excusez-moi, répondit Mérikof.
— Allons ! vous êtes un singulier personnage !
Et par ces froids de l’hiver, vous n’avez jamais désiré vous réchauffer ?
— Cela ne convient pas à ma santé, répondit évasivement le meunier. Et votre femme va bien ?
— Naturellement, à son sixième enfant, il n’est plus temps de faire la mijaurée ; c’est elle qui nous fera le gâteau de baptême.
— Eh bien, compère, je n’y manquerai pas. Comment nommerez-vous votre garçon ?
Lorsque le diacre partit, vers le soir, son pas était encore ferme.
— À bientôt, compère, dit-il à Mérikof en le quittant. N’oubliez pas, et surtout oubliez le souci de votre santé, car vous ne voudriez pas faire outrage au nouveau-né en refusant de boire à la sienne.
Mérikof fit un signe de tête qui pouvait avoir toutes les significations possibles, et rentra dans sa maison.
q