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Chapitre 12

Deux heures après, le meunier se réveilla ; Stépanida accourut dès son premier mouvement avec une tasse de thé qu’elle tenait prête.
— Pensez donc, dit-elle, monsieur, la comtesse est arrivée !

— Quoi ? dit Mérikof encore un peu hébété.

— La comtesse est arrivée. Elle est venue vous voir et s’informer de votre santé.

— Elle est venue ici ? dit Mérikof en se levant. Tu mens ! cria-t-il d’une voix tonnante.

— Pardonnez, maître ; elle est venue ici avec les enfants, et quand elle a su que vous dormiez, elle a voulu vous voir elle-même. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour l’empêcher d’entrer ; mais elle n’aime pas qu’on lui résiste, et elle est entrée.

— Elle m’a vu ainsi ? cria Mérikof en fureur. Il se calma tout à coup et retomba sur le banc.

— Qu’a-t-elle dit ?

— Qu’on la fasse chercher si vous alliez plus mal.

— C’est bien, va-t’en, dit Mérikof en posant ses deux coudes sur la table.

Stépanida s’en alla. Elle ne comprenait rien à cette subite fureur ; à ses yeux, ce qui s’était passé était sans importance, puisque, évidemment, la comtesse n’avait pas compris la cause de la maladie de Mérikof. Mais expliquer cela au vieillard était impossible pour le moment. Stépanida n’avait pas vécu vingt ans avec lui sans apprendre combien ses emportements étaient à redouter. Pauvre fille ! peut-être avait-elle été battue plus d’une fois ! Elle se tut donc, remettant au soir les explications qui devaient adoucir la mortification de son maître.

Pendant ce temps, Mérikof était resté dans l’attitude où elle l’avait laissé. Une seule idée se détachait nette dans les vapeurs de son cerveau encore mal éclairé : c’est qu’il devait être pour sa protectrice bien-aimée un objet d’horreur et de dégoût. La veille, il avait succombé bien malgré lui, mais il s’était mis dans l’impossibilité de faire autrement, et maintenant il ne pouvait penser sans terreur à se présenter devant la jeune femme.

— Ne pas la revoir, se dit-il, l’éviter, vivre avec la conscience de ma honte !

Il se leva lentement et s’achemina vers le moulin. La meule tournait, il prit une poignée de farine fraîchement moulue, en huma l’odeur :

— Le blé est bon, cette année, dit-il au paysan qui surveillait sa mouture, assis sur un sac en face du garçon meunier. Puis il sortit et s’approcha de la rivière.

Le courant, encaissé entre deux rives étroites, coulait avec une rapidité vertigineuse ; deux roues tournaient assez vite, répandant une pluie de diamants ; il monta sur la planche humide et glissante qui servait de pont d’une rive à l’autre, et s’y tint un instant, les bras croisés, regardant le rivage. À ce moment, la robe blanche de la comtesse apparut au sommet de la colline. Une fois éveillée, sa sollicitude ne se payait point de paroles. Un petit panier de fioles passé à son bras, elle venait apporter des remèdes à son vieil ami.

Il la regardait avec une tendresse exaltée… La planche bascula sous ses pieds, et le courant l’entraîna ; son corps glissa sur la première roue, puis sous la seconde, et s’arrêta sanglant et défiguré sur le banc de gravier que le courant avait apporté au bas du moulin. La comtesse, qui avait tout vu, se précipita dans la maison pour appeler Stépanida ; elles coururent toutes deux, les meuniers prêtèrent leur secours, et quelques instants après le cadavre était couché sur le gazon. La comtesse, en pleurant, essaya vainement d’y ramener la vie ; Stépanida la regarda d’un œil sec.

— Laissez-le-moi, madame, dit-elle brièvement ; c’est à moi de le préparer pour son dernier sommeil.

Machinalement la jeune femme s’écarta ; la ménagère prit le corps dans ses bras ; avec une force extraordinaire, elle le transporta dans la cabane et le mit sur son lit.

— Vous l’aurez oublié dans huit jours, disait-elle entre ses dents, et moi, je le pleurerai toute ma vie.

On crut que Vladimir Mérikof s’était tué dans un accès de fièvre chaude, car on lui savait le pied assez sûr pour ne pas broncher en passant sur la planche de son écluse, et d’ailleurs, l’eau n’étant pas profonde, il eût pu se retenir aux abords. La comtesse le fit enterrer à ses frais, dans le cimetière, auprès de l’ancien caveau de sa famille.

Les enfants se souviennent encore de leur vieil ami, et, le jour anniversaire de sa mort, ils viennent apporter des couronnes sur sa tombe dans l’humble cimetière du village, où les laborieuses abeilles butinent tout le jour dans les tilleuls en fleur.

La comtesse est une femme parfaite et vit le mieux du monde avec son mari, qui ne peut se passer d’elle.

Stépanida demeure seule dans une petite masure près de l’église, d’où elle peut voir la tombe de son maître sans se déranger de sa place, près de la fenêtre où elle tricote les bas qui servent maintenant à lui procurer du pain.

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