Chapitre 2
Quelques mois après, Maréguine, de retour à Moscou, remplissait le rôle peu récréatif d’examinateur, rôle que les professeurs se partagent tour à tour sans aucune espèce d’enthousiasme. Ses fonctions ne l’avaient cependant pas appelé à corriger les dictées russes d’un certain nombre de jeunes demoiselles insuffisamment préparées, mais un collègue malade l’avait prié de le remplacer, et Maréguine ne savait rien refuser à un collègue, malade ou non.
La pluie, une vilaine pluie d’automne, battait les murs de la grande salle des examens, les rafales maussades s’acharnaient d’un air grognon entre les doubles châssis vitrés ; et quoique la salle fût bien chauffée, un petit frisson passait de temps en temps le long des épines dorsales inclinées sur les feuilles de dictées. Maréguine lui-même levait de temps en temps les épaules en regardant l’averse strier les carreaux des fenêtres, et pensait avec regret qu’il faudrait sortir dans une heure pour aller déjeuner.
La dictée s’acheva. Les aspirantes étaient peu nombreuses ; les trois examinateurs, semblables aux juges des enfers, résolurent d’un commun accord, en raison du temps affreux, de ne pas obliger les jeunes filles à revenir dans l’après-midi pour apprendre leur destin.
En conséquence, les aspirantes furent reléguées dans une pièce voisine, et Minos-Maréguine, en compagnie d’Éaque et de Rhadamante, se mit à corriger les dictées.
Cette occupation, toujours peu variée, devient particulièrement monotone quand on retrouve sans cesse les mêmes fautes aux mêmes endroits ; aussi nos examinateurs se passaient-ils les cahiers avec l’air résigné des gens qui n’y peuvent rien, lorsque le voisin de Maréguine pouffa subitement de rire.
Ce rire, par ce temps, avec cette occupation, avait quelque chose de si insolite, que les deux autres examinateurs conçurent une crainte passagère pour la raison de leur collègue. Celui-ci les rassura en épelant un mot orthographié d’une façon vraiment originale. Les professeurs sourirent et reprirent leur besogne. Quand ce fut à Maréguine de revoir la dictée en question, il s’arrêta, stupéfait des bévues sans nombre commises par la pauvre aspirante.
Cette jeune fille devait avoir reçu une éducation singulière, car ses erreurs ne ressemblaient en rien à celles des autres. Certains mots, réputés difficiles, passaient sans encombre, tandis que d’autres présentaient l’assemblage de lettres le plus bizarre. Le total des fautes était désolant.
On rappela les aspirantes, et les résultats furent proclamés.
— Annette Larionof n’est pas reçue, proféra l’examinateur principal, – sa dictée est défectueuse.
Annette Larionof reçut sa dictée zébrée d’encre rouge, regarda l’examinateur, secoua doucement la tête, et deux grosses larmes tombèrent sur ses fautes d’orthographe. L’examinateur, blasé sur ce genre d’émotion, lui tourna poliment le dos et s’adressa à une autre.
Maréguine n’était pas blasé, lui ; c’était la première fois qu’il voyait refuser une femme, – car il n’était pas tendre pour les étudiants de son cours ; ces belles larmes rondes, qu’Annette ne songeait pas à essuyer, avaient roulé jusqu’au bas du cahier, et plusieurs autres étaient venues les rejoindre. Maréguine se sentit touché de ce chagrin muet.
— Vous ferez mieux la prochaine fois, dit-il doucement à la jeune refusée.
Annette leva les yeux sur Minos, et ne lui trouva point l’air rébarbatif d’un examinateur qui vient de condamner son sujet. Le regard de Maréguine, plein de compassion, rencontra à son tour deux yeux bruns pleins de douceur et d’intelligence, et aussi d’un désespoir profond.
— La prochaine fois, dit tristement la jeune fille, dans six mois, et la vie coûte si cher à Moscou !
— D’où venez-vous donc ? fit Maréguine avec intérêt.
— Je suis du gouvernement de Iaroslavl ; ma mère est venue avec moi… il fautque je passe mes examens, et que je sois institutrice…
— Pourquoi ? fit naïvement le professeur de jurisprudence.
— Parce que nous n’avons pas de fortune, dit doucement mademoiselle Larionof, en regardant tranquillement son interlocuteur.
Elle avait fait cet aveu sans fausse honte, en toute sincérité, et Maréguine en fut ému.
— Il faut vous préparer, dit-il, étudier avec soin pendant les six mois d’attente… Prenez quelques leçons…
— Cela coûte trop cher, murmura tristement Annette en roulant sa feuille de papier. Je travaillerai seule. Je vous remercie de votre bonté, monsieur, ajouta-t-elle, adieu.
Maréguine réfléchissait, et la laissa s’éloigner de plusieurs pas ; puis, ayant fini de réfléchir, en quelques enjambées il se trouva près d’elle.
— Voulez-vous que je vous aide à vous préparer pour vos examens ? dit-il tout d’une haleine, très confus d’avoir tant osé.
Annette le regarda d’un air stupéfait ; l’idée qu’il parlait sérieusement ne lui paraissait pas raisonnable.
— Je vous demande pardon, balbutia Maréguine. Je suis un imbécile ! Où est madame votre mère ?
— Dans la salle à côté.
— Veuillez me présenter, c’est à elle que je dois parler.
Madame Larionof était une femme usée par la peine plutôt que vieillie ; ses yeux rougis parlaient de longues veilles sur des raccommodages désespérés. Elle regarda Maréguine comme une émanation de l’Esprit-Saint, lui fit deux ou trois douzaines de révérences et promit de lui amener sa fille le mardi suivant, pour prendre sa première leçon.
Maréguine rentra chez lui sous la pluie, enchanté de sa journée, et demanda deux fois de la soupe à sa vieille bonne, émerveillée d’un si bel appétit.
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