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Chapitre 6

Le dimanche suivant, tous les bons amis des Pajarof se rendirent chez eux pour fêter dignement :
... Les noces désirées
De ces deux illustres amants.

Leur vieux voisin Bourlakof, ne pouvant sortir à cause d’un rhumatisme qui le privait de ses deux jambes, envoya sa musique, composée, comme il disait, de six musiciens et demi ; le demi était un garçonnet d’environ douze ans, chargé du chapeau chinois, du triangle et du tambour de basque ; ce cumul ne l’empêchait pas d’ailleurs de s’acquitter de ses fonctions à la satisfaction générale. C’était encore un reste du bon vieux temps que cette musique féodale. Il n’existe peut-être plus en Russie qu’une vingtaine de ces orchestres élevés et entretenus dans la demeure du maître pour sa fantaisie de toutes les heures.

L’orchestre, bien et dûment abreuvé, occupait une tribune dans la grande salle, meublée de vieilles banquettes d’Utrecht jaune. Le grand orgue de Barbarie, dont les rouleaux usés par l’âge ne fonctionnaient plus que d’une manière intermittente, était détrôné pour ce jour-là, et la manivelle gigantesque, qui fatiguait promptement un robuste paysan, devait rester oisive.

Dans cette salle, dans le jardin, dans tout l’appartement, erraient les visiteurs jeunes et vieux venus pour s’amuser du spectacle d’une noce villageoise.

Les nobles d’autrefois se faisaient un plaisir de donner pour un jour, à leurs vassaux, l’illusion d’une vie plus relevée, de la propriété de ces choses qu’ils ne touchaient d’ordinaire que pour les offrir à leurs maîtres ; on leur offrait à eux le repas qu’ils préparaient à la cuisine ou servaient à la table seigneuriale. Pour une fois seulement les bougies s’allumaient à leur intention dans les lustres de cristal, les bouquets s’épanouissaient dans les vases, les fauteuils leur tendaient les bras…

Qui pourra jamais dire ce qui se passait alors sous ces crânes, quel remue-ménage bouleversait ces cerveaux étroits ? Était-ce l’envie ou la reconnaissance qui faisait monter le sang à leurs visages ?

En Occident, c’eût été probablement l’envie ; mais le paysan russe est bon ; sa nature simple est portée à la reconnaissance ; pour une révoltée, mille de ces âmes naïves gardaient jusqu’à la mort le souvenir béni de cette grande journée où les maîtres leur avaient prêté leur maison pour y célébrer la fête nuptiale.

On mariait le forestier avec la vachère à sept heures du soir, toujours comme des seigneurs ; madame Pajarof les attendait sur le balcon avec le pain et le sel sur le plateau traditionnel, et comme elle n’était pas la patience même, elle trouvait la cérémonie longue.

— Ils n’arriveront pas ! murmura-t-elle à madame Berlaguine ; qu’est-ce que le prêtre peut bien avoir à leur dire de si particulier ?

Malissof, appuyé sur la balustrade, souriait de l’impatience de sa vieille amie, et trouvait ce retard fort agréable…

Au bas du perron, assise sur la dernière marche, Eugénie, vêtue de blanc, avec des rubans rose pâle, la tête appuyée dans sa main, formait un joli sujet de gravure anglaise.

Elle eût pu représenter la rêverie ou la mélancolie, ou toute autre figure de keepsake, et pour notre diplomate ce tableau était fort plaisant à voir.

Le drochki de Pélagie apparut au bout de l’avenue, et la fringante demoiselle, toute vêtue de blanc comme une pensionnaire, mit pied à terre avec un redoutable froissement de jupes très empesées.

— Elle a un jupon de dessous en papier à sucre, bien sûr ! marmotta madame Pajarof. Eh bien ! en finiront-ils ? demanda-t-elle à sa voisine.

— Ils viennent à pied par le jardin, ils seront ici à l’instant. J’ai voulu rester jusqu’à la fin, pour les voir s’embrasser à l’église. C’est si touchant, cette coutume, le baiser conjugal, échangé sous l’œil de Dieu…

— Et des hommes ! gronda madame Pajarof.

Pélagie s’essuya les yeux avec son mouchoir de batiste excessivement parfumé, et jeta un regard oblique à Malissof.

— Quoi de plus touchant ? reprit-elle. Je ne puis assister de sang-froid à cette belle cérémonie du mariage. Une tendre jeune créature qui jure d’appartenir pour toute sa vie à celui qui doit la protéger et l’aimer…

Les yeux de Malissof se reportèrent sur Eugénie ; elle était en effet jeune et délicate, et faite pour inspirer l’amour…

— La voilà, votre tendre créature, dit madame Pajarof en s’armant du plateau. A-t-on vu quelque chose de moins poétique ?

Le cortège nuptial débouchait sur la pelouse, les mariés en tête, et certes la mariée, par son extérieur, ne justifiait pas l’attendrissement de Pélagie.

Courtaude, rougeaude, hâlée, elle portait une robe de mousseline blanche qui la rendait noire comme une taupe. La couronne traditionnelle lui seyait comme une bague au nez d’une truie : ses grosses mains rouges faisaient éclater les gants de coton blanc du buffetier, qu’on lui avait prêtés pour la circonstance ; mais toute cette vulgarité, toute cette laideur ne pouvait effacer l’air de joie profonde et épanouie qui ennoblissait cette bonne grosse face de vachère. Le marié, haut comme un peuplier, droit comme un I, lui donnait la main avec orgueil.

— Qu’il est bien, lui ! C’est un joli garçon, soupira Pélagie, qui n’avait garde de laisser passer un bel homme sans lui accorder une minute d’examen.

— Chacun trouve sa chacune, dit philosophiquement en français madame Pajarof ; vous connaissez le proverbe français ; il n’est si vilain…

L’arrivée des mariés lui coupa la parole, fort heureusement pour les oreilles bienséantes de mademoiselle Pélagie. On bénit bien et dûment le nouveau couple, et ils pénétrèrent dans la maison aux sons de l’orchestre, qui y allait de tout cœur.

Qui pourra décrire le cortège nuptial ? Quelle muse, quelle déesse de la couleur et de la forme pourra inspirer dignement un poète envieux de le transmettre à la postérité ?

Qui dira l’alliance monstrueuse des lilas et des bleus, des violets et des marrons, des verts et des jaunes, les quadrillés invraisemblables où le groseille domine, associés à des rayés impossibles où le ponceau jette une fanfare hurlante sur un gazouillis confus d’oranges et de roses ?

Qui décrira les tailles courtes, sous l’aisselle, de robes destinées primitivement à une jeune maîtresse fluette et mignonne, et accommodées ensuite sur une robuste servante, bâtie comme un grenadier ; les jupes allongées avec une bande de quadrillé écossais ?

Qui dira les mantelets du premier Empire et les jupons de la Restauration, échus, par le caprice d’une héritière dépouillant une garde-robe d’aïeule, à une blanchisseuse de quatre pieds de circonférence ?

La plume s’arrête devant l’inénarrable et laisse au lecteur le soin de compléter le tableau. C’était la province, toujours arriérée en fait de modes, caricaturée par un peintre en goguette.

Madame Pajarof, son lorgnon à l’œil, regardait ce beau défilé.

— Ne dirait-on pas, fit-elle en français, une légion de singes qui a pillé une revendeuse à la toilette ?

Cette réflexion lui fit du bien, et elle entra pour partager avec les époux le vin de Champagne de rigueur.

Le bal commença ; madame Pajarof l’ouvrit avec son mari, puis revint à sa place.

— Ouf ! dit-elle en se laissant tomber dans son fauteuil, il y avait bien vingt ans que je n’avais dansé ! Cela ne m’arrivera plus qu’à ta noce, mignonne, ajouta-t-elle en se tournant vers Eugénie, qui n’était jamais bien loin de ses jupons protecteurs. Tâche que ce soit bientôt, sans quoi mes vieilles jambes ne voudront plus me porter.

Eugénie ne répondit rien. C’était sa spécialité que de ne pas répondre.

— Eh bien, Malissof, reprit la vieille dame, dansez donc ! vous imaginez-vous que ce soit pour ce régiment d’orangs-outangs endimanchés que Bourlakof m’ait envoyé sa musique ? Dansez donc ! On n’est jeune qu’une fois, – et je voudrais bien l’être encore, ajouta-t-elle avec un soupir, moitié joyeux, moitié triste. Tenez, voilà Pélagie qui vous cherche… prenez garde, elle va vous inviter.

Avec un éclair de drôlerie dans les yeux, Eugénie se tourna vers le diplomate : celui-ci comprit, sourit, s’inclina, et enleva la jeune fille dans le tourbillon d’une valse.

— Vous m’avez tendu la perche, mademoiselle, lui dit-il en la ramenant à sa place. Je n’aurais jamais osé sans cela.

— Ne faut-il pas sauver un homme avant qu’il se noie ? dit Eugénie, en levant sur lui ses yeux pétillants de malice.

— Elle est décidément pleine d’intelligence, pensa Malissof.

Toute la soirée il fut assidu auprès d’elle, à la joie extrême de madame Berlaguine.

— Tu es une bonne fille, dit celle-ci à mademoiselle Eugénie pendant que leur calèche roulait sur la route. Tu m’as comprise.

Eugénie, comme toujours, garda le silence ; mais si sa mère avait pu prévoir quelles batteries cachait ce silence fallacieux, elle eût probablement fouetté sa fille, sans égard pour ses dix-huit ans. Comme elle ne savait rien, elle l’embrassa tendrement et l’envoya se coucher.

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