Chapitre 7
Pendant le mois qui suivit, Malissof fit à madame Berlaguine deux visites, trois visites, cinq visites puis les visites tombèrent les unes sur les autres comme des capucins de cartes, si bien qu’il ne s’écoula point de jour qui ne réunît les amis, soit chez la mère d’Eugénie, soit ailleurs.
Bien des mères eussent témoigné leur satisfaction, en présence de ces signes non équivoques d’attachement naissant ; mais madame Berlaguine avait beaucoup trop d’esprit pour en agir ainsi.
Loin de se montrer plus empressée avec Malissof, elle sembla, au contraire, lui montrer une légère froideur, en même temps qu’elle éloignait soigneusement de sa maison tous ceux qui auraient pu effaroucher le diplomate.
Point de jeunes gens, – seuls de rares propriétaires, déjà vieux et parlant de préférence agronomie après dîner, sujets à s’endormir dans leur fauteuil entre les fruits et le thé, et enclins à se réveiller en sursaut, en demandant pourquoi l’on ne fait pas une petite partie de whist.
Point de jeunes filles, pas de jeunes femmes, mais, le plus souvent possible, l’adorable Pélagie ; celle-ci avait entamé un siège en règle à l’égard de Malissof ; ses femmes de chambre passaient les nuits à lui inventer des coiffures, et les journées à lui repasser des robes.
Elle arriva un jour vêtue d’une robe rose pâle, sur laquelle on avait drapé à la grecque une espèce de tunique de filet brodé… Madame Berlaguine soupçonna toujours cette tunique d’avoir été rideau de fenêtre dans son jeune temps. Des nœuds roses agrémentaient le tout, et Pélagie elle-même avait si bien l’air d’une vieille rose de l’an dernier, que mademoiselle Eugénie ne put s’empêcher d’exécuter de son index malicieux les premières mesures de la célèbre romance : la Dernière Rose.
Cette fantaisie lui valut un coup d’œil foudroyant de sa mère, qui lui fit prendre la fuite. Malissof, étouffant ses rires, la rejoignit dans le jardin, et ils se mirent à faire le tour d’un antique bosquet de tilleuls, encadré dans une de ces vieilles charmilles d’acacia jaune comme on n’en trouve que dans les jardins de seigneurs en Russie.
Eugénie était loin de décourager Malissof. Avec lui elle était tour à tour sérieuse ou enjouée, mais toujours naturelle. Il en savait certes plus long sur les pensées secrètes de la jeune fille que personne au monde, – et cependant ce n’était pas l’intimité qu’il avait rêvée. On ne sait quelle barrière se dressait entre lui et la confiance parfaite : au moment où il se sentait prêt à dévoiler ce qu’il éprouvait de confus et de tendre au fond de lui-même, un regard réservé, un silence, un geste l’avertissait qu’il ne devait pas s’aventurer sur ce terrain.
Malissof n’avait guère fréquenté de jeunes filles, et son embarras présent était le châtiment de sa vie passée.
Les hommes du monde, les meilleurs, s’entend, passent leur vie à courtiser les femmes mariées ou déclassées. Pourquoi s’étonner alors que la plupart d’entre eux se trompent d’une manière irréparable en se mariant aux premiers cheveux gris ? Les malheureux ! ils ne savent pas ce qu’ils font !
Il faut avouer aussi que, bien souvent, la punition serait hors de toute proportion avec le crime si on ne la considérait comme une expiation des fautes passées, de celles que le monde excuse et qui désagrègent lentement la famille.
Malissof, depuis sa dix-huitième année, n’avait jamais adressé la parole à une jeune fille, sinon pour lui dire : « Vous êtes le vivant portrait de madame votre mère », ou bien : « J’ai beaucoup connu votre père. Nous avons été grands amis. » Ces communications une fois faites, il ne s’occupait plus de la demoiselle autrement que pour lui adresser un salut respectueux accompagné d’un sourire paternel.
Eugénie était donc pour lui un mystère vivant et charmant. Un de nos romanciers modernes a écrit un jour : « Qui peut contempler sans frémir cet abîme couvert de fleurs qu’on appelle une demoiselle à marier ? » Malissof voyait bien les fleurs, mais l’abîme restait invisible pour lui.
Le jour que Pélagie arbora cette illustre robe rose pâle qui faisait un cadre si malencontreux à son visage couleur de lin écru, Anton Pétrovitch admirait plus que jamais les lianes et les églantines, voile du précipice en question. Eugénie était si simple, si jolie dans son petit costume de couleur indécise ; toute sa personne respirait tant de candeur et d’innocence que notre héros se sentit disposé à l’éloquence.
— Mademoiselle, dit-il d’une voix moins ferme qu’il ne l’eût voulu, êtes-vous heureuse ici ?
Eugénie leva sur lui ses yeux calmes, et répondit sans trouble :
— Certainement !
— N’avez-vous jamais rêvé autre chose ? continua Malissof.
La jeune fille ne répondit pas d’abord : une teinte plus rosée colora ses joues.
— Comment l’entendez-vous ? dit-elle enfin.
Malissof recula devant une question plus précise, et prit un biais.
— La vie de campagne vous plaît-elle ? n’aimeriez-vous pas mieux habiter les villes ?
— Je ne suis pas ambitieuse, répondit simplement Eugénie. La vie est bonne partout, pourvu qu’on soit heureux en famille.
Le cœur de Malissof bondit dans sa poitrine. Depuis bien des années il n’avait éprouvé d’émotion aussi vive. Cependant il sut garder un visage impassible.
— Alors, dit-il, le mariage ne vous fait pas peur ?
Eugénie ne dit rien.
— Le mariage, reprit-il, c’est-à-dire la vie complète, la confiance mutuelle, le partage des joies et des peines, qui double les unes et adoucit les autres ; mais, continua-t-il, les jeunes filles ont peut-être une autre idée du mariage.
— C’est bien ainsi que je le comprends, répondit Eugénie, les yeux baissés.
Ah ! si Malissof avait pu lire dans son âme le nom de l’homme avec lequel elle rêvait de faire le chemin de la vie ! Mais, emporté par son idée, il fit comme tout le monde et partit sur une fausse piste.
— Avez-vous un peu d’amitié pour moi ? reprit-il, liant dans son esprit cette question en apparence décousue avec son discours précédent.
— Beaucoup, répondit sans hésiter la jeune fille, qui rougit.
— Et de la confiance ?
— Oui, je crois que vous êtes bon et qu’on peut compter sur vous.
— Merci, fit Malissof ému ; il prit sa main et la porta à ses lèvres. Au même moment un grand bruit de jupes empesées se fit entendre derrière la charmille, et Pélagie déboucha sur eux.
— On vous y prend, monsieur le diplomate, à confesser les petites filles ! s’écria cette judicieuse personne du haut de sa voix pointue.
Madame Berlaguine, en mère prudente, arrivait sur ses talons, à toute vapeur, mais elle n’eut à sauver aucune apparence… à son grand regret, peut-être.
— On ne confesse pas les anges, mademoiselle Pélagie ! dit Malissof vexé ; mais si vous voulez bien m’accepter pour directeur spirituel, nous allons faire le tour de vos péchés mignons.
— Cela veut dire, riposta Pélagie, que je ne suis pas un ange, moi ? Soit, monsieur l’ambassadeur, j’accepte l’épigramme, et je vous somme de tenir parole.
Est-ce l’idée des péchés mignons de Pélagie qui effraya madame Berlaguine ? toujours est-il qu’elle emmena sa fille et laissa en tête-à-tête le couple mal assorti.
Ils marchèrent en silence pendant quelques secondes, tournant toujours autour de la charmille, déjà jaunissante. Malissof, furieux d’abord de se voir interrompu en si beau chemin, avait fini par se réconcilier avec l’interruptrice ; une démarche décisive est chose si redoutable qu’il faut être enragé pour ne pas bénir en secret – après réflexion – la main de la Providence qui vous a arrêté au seuil de l’abîme, et Malissof n’était pas enragé.
— Ah ! soupira Pélagie, vous ne comprenez pas les choses du cœur !
— Hein ! fit Anton Pétrovitch, tant soit peu abasourdi.
— Non, reprit la demoiselle, qui n’était pas facile à démonter, vous autres hommes, vous avez le cœur sec comme de l’amadou.
— Et aussi facile à s’enflammer ! répliqua Malissof, naturellement prompt à la riposte.
La demoiselle sourit d’un air satisfait ; elle aimait ce genre d’escarmouches.
— Ces passions-là ne sont que des feux de paille, reprit-elle ensuite ; mais je parle des affections sérieuses, de celles qu’on éprouve à l’âge où l’on sait se rendre compte de ce que l’on ressent…
— Au mien, par exemple ? fit Malissof d’un air innocent.
— Oui, murmura Pélagie… C’est lorsqu’on a passé le premier printemps de la vie, lorsque l’âme a jeté son premier feu qu’on connaît le vrai bonheur d’aimer.
— Racontez-moi vos amours, mademoiselle Pélagie ! dit Malissof saisi par cette drôlerie si naturelle aux gens gais par nature et que leurs occupations forcent à revêtir une apparence sérieuse.
— Mes amours ! s’écria la demoiselle offusquée. Combien de fois vous figurez-vous donc que j’aie aimé ?
— Je n’en sais trop rien, pensa le diplomate à part soi ; au train dont tu y vas, tu pourrais compter par centaines ! Mais cette réflexion ne dépassa pas ses lèvres. Parlons des amours des autres, dit-il ; ce sujet est plus fécond en appréciations ingénieuses, et vous avez tant d’esprit, mademoiselle Pélagie !
La vieille fille, encore à moitié fâchée, sourit à ce compliment, mais secoua la tête négativement.
— Les hommes sont tous les mêmes, dit-elle avec un enjouement qui n’excluait pas l’amertume ; ils ne veulent pas traiter les femmes en personnes raisonnables, et eux-mêmes…
Elle leva les mains au ciel, pour le prendre à témoin de la folie masculine.
— Je n’ai rencontré, continua-t-elle, qu’un homme vraiment sérieux jusqu’ici.
— Moi ? fit Malissof, qui reçut en réponse un coup d’éventail sur le bras.
— Non, un jeune et charmant garçon, le fils d’un petit propriétaire voisin qui a vendu son bien l’année dernière à madame Pajarof. C’est un tout jeune homme, beau comme le jour – Pélagie en avait l’eau à la bouche – des yeux fendus en amande, des dents blanches, une barbe blonde douce comme de la soie…
Malissof eut envie de lui demander comment elle avait eu connaissance de ce dernier détail, mais il se retint de peur d’arrêter les confidences.
— Eh bien, continua Pélagie sans reprendre haleine, c’était un jeune homme sérieux ! Il n’a fait la cour à aucune femme ni fille pendant les trois années que je l’ai connu. Beau et insensible !…
— Comme le farouche Hippolyte, conclut Malissof. Mais, mademoiselle Pélagie, je ne saisis pas bien la liaison de vos idées ; vous disiez tantôt que les hommes ne savent pas aimer sérieusement, d’accord ; mais quand ils n’aiment pas du tout, est-ce alors que vous les trouvez sérieux ?
Pélagie détestait par-dessus tout se rendre compte de quoi que ce soit ; c’était pour elle un travail au-dessus de ses forces.
— Je vous dis qu’il est charmant, répéta-t-elle avec l’entêtement d’une mule butée contre un mur. Du reste, vous en jugerez vous-même ; il viendra la semaine prochaine chez madame Pajarof, qui l’adore.
Un domestique vint à leur rencontre et coupa les confidences de Pélagie. Ils rentrèrent pour prendre le thé ; mais elle n’eut garde d’oublier sa nouvelle ; un cancan est chose assez précieuse à la campagne pour qu’on en tire tout le parti possible ; elle se bourra d’abord de deux tartines, puis parla.
— Nicolas Markof arrive lundi, proclama-t-elle entre deux gorgées de thé.
Madame Berlaguine posa sur le plateau la théière qu’elle tenait à la main.
— En êtes-vous sûre ? dit-elle d’un ton plus aigre que de coutume. Vos nouvelles sont parfois sujettes à caution, ma chère…
— Pas celle-là, toujours ! s’écria Pélagie piquée au vif. C’est madame Pajarof qui me l’a dit ce matin ; il lui a écrit hier.
Eugénie prenait son thé par petites cuillerées d’un air indifférent ; sa mère la regarda à la dérobée, ouvrit la bouche pour faire une question, puis la referma judicieusement.
— C’est un héros de roman, paraît-il, ce jeune homme ? demanda Malissof.
— Je ne sais ce que ces dames lui trouvent de si particulier, répliqua madame Berlaguine du même ton cassant dans sa bouche. Pour ma part, je suis loin de l’admirer. C’est un ours mal léché, un ambitieux, un sournois qui ne dit rien à personne…
— Ah ! fit Pélagie qui faillit s’étrangler en buvant, tant elle se pressa de parler, je vous y prends à blâmer ceux qui ne racontent pas leurs affaires ! Pourquoi alors méprisez-vous ceux qui les racontent ?
Madame Berlaguine fit un geste dédaigneux, et ne releva pas le gant.
— Vous me donnez envie de connaître cet ambitieux, dit Malissof ; les ambitieux sont généralement des êtres tout à fait nuls, ou bien des gens supérieurs par un point quelconque, et qui ont conscience de leur supériorité ; ceux-ci ne sont pas ambitieux, bien que le monde les confonde avec les autres…
Une controverse s’engagea sur l’ambition en général, et les deux dames s’y enferrèrent à qui mieux mieux. Eugénie leva sur l’orateur un regard si reconnaissant, si affectueux, qu’il en fut ébloui.
Ce regard de femme réfléchie lui donna beaucoup à penser pendant les deux jours qui suivirent. Il eût voulu la revoir, causer longuement avec elle ; son désir de l’épouser se formulait nettement devant lui ; cette jeune fille n’était-elle pas précisément la femme qui lui convenait ? Sa famille à lui l’eût désirée plus riche, ses amis l’eussent voulue d’une origine plus brillante ; mais Malissof se disait, non sans raison, qu’on se marie pour soi ; au moment où pour la première fois il éprouvait le besoin d’une famille, d’un intérieur, n’eût-ce pas été folie que de se laisser arrêter par des considérations purement mondaines ?
Il voulut cependant prendre conseil, et comme il ne connaissait pas de jugement plus sûr dans sa forme bourrue que celui de madame Pajarof, c’est elle qu’il se décida à consulter.
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