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Chapitre 8

Quatre ou cinq jours s’étaient écoulés quand Anton Pétrovich, vêtu de neuf, paré, pimpant, ganté, comme on ne l’est guère à la campagne que les jours de fête paroissiale, fit atteler sa meilleure troïka à la calèche et se rendit chez sa vieille amie.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria celle-ci en le voyant entrer, vous partez pour Pétersbourg !

— Non pas, rassurez-vous, répondit Malissof, un peu embarrassé de l’effet inattendu qu’il produisait.

— Général, s’écria la bonne dame, au secours, il veut m’enlever !

Le général grogna quelques mots du fond de son fauteuil à oreillettes, tendit une main paresseuse à notre secrétaire d’ambassade, et repartit pour le pays des rêves.

— Hein ! fit madame Pajarof, si j’avais besoin de secours, pourtant ! Voilà bien les maris !

Un beau jeune homme aux yeux noirs, à la barbe blonde, entrait en ce moment. Malissof reconnut l’original du portrait décrit avec tant de complaisance par Pélagie, mais celle-ci avait omis un détail : au lieu du bellâtre campagnard qu’il croyait devoir rencontrer, c’était un homme intelligent et sympathique qu’il avait devant lui.

— Voici un défenseur en tout cas, continua madame Pajarof, et qui ne me laissera pas enlever sans coup férir. Nicolas Markof, mon fils d’amitié, monsieur Malissof, mon voisin et ami.

Les deux hommes se serrèrent la main, Markof sans mot dire, Malissof avec une phrase aimable.

— Pourquoi êtes-vous si beau ? reprit l’impitoyable madame Pajarof, de qui voulez-vous tenter la conquête, si ce n’est de moi ? Faut-il que j’envoie chercher Pélagie ?

Les regards des trois personnes présentes, – car le général ne comptait pas, – se croisèrent avec un demi-sourire qui les mit tout de suite à l’aise. Rien ne rend plus sociable que de se moquer en commun de la même personne.

— Veuillez m’excuser, dit en riant Malissof, c’est une distraction ; je pensais à autre chose en faisant ma toilette…

— Souvenir des capitales, dit madame Pajarof d’un ton plein d’indulgence ; ce que c’est que les mauvaises habitudes, il en reste toujours quelque chose ! On vient voir une vieille propriétaire de campagne, et l’on s’habille comme pour aller à l’Opéra ! Vous me faites rougir !…

— Je ne le ferai plus, dit Malissof ; pardonnez-moi pour cette fois.

— Allez en paix ; et maintenant quel bon vent vous amène ?

— Le plaisir de vous voir, répondit galamment le diplomate en baisant la bonne vieille main de madame Pajarof.

Pendant que le général dormait, on parla de tout. Markof était aussi instruit qu’on peut l’être à vingt-trois ans ; un peu trop de précision dans les jugements, quelques notions erronées, un peu de parti pris dans quelques questions spéciales – restes de l’école et des leçons de professeurs ; – mais une certaine largeur dans les vues d’ensemble, la généreuse chaleur de la jeunesse, et par-dessus tout le désir d’être utile, tel était le jeune Markof. Ces qualités, jointes à ce que Pélagie avait révélé de sa réserve à l’endroit des dames de province, le rendaient intéressant aux yeux de Malissof, toujours porté par habitude à scruter ceux qu’il rencontrait.

Après une heure ou deux de conversation et un plantureux dîner campagnard, la compagnie se dispersa dans tous les coins, et Malissof se trouva enfin en tête-à-tête avec sa vieille amie.

— Qu’étiez-vous venu me demander ? lui dit celle-ci. Je me suis moquée de vous, parce que c’est plus fort que moi, vous le savez, mais au fond si je puis quelque chose…

— Je le sais, merci, murmura le diplomate.

Il rumina quelques instants sa pensée, regarda la bonne dame et finit par lui décocher à brûle-pourpoint la phrase que voici :

— Suis-je trop vieux pour me marier ?

— Je savais bien qu’il retournait mariage ! fit-elle d’un air triomphant. Mais, mon ami, je ne suis pas veuve ! J’espère que vous n’avez pas l’intention de tuer le général pour m’épouser ensuite !

Malissof fit un signe de tête rassurant.

— Qui voulez-vous donc épouser ? reprit madame Pajarof, enchantée au fond de sa perspicacité.

— Je vous le dirai plus tard ; dites-moi d’abord si je suis trop vieux pour me marier.

— Mais non ! mais non ! Vous avez… ?

— Trente-neuf ans et sept mois.

— Donc vous n’avez pas atteint la quarantaine. Tournez-vous, que je voie votre crâne. Une forêt de cheveux devant et derrière…

— Il y en a de blancs, fit observer timidement Malissof.

— Tant que vous ne les teindrez pas, personne ne s’en apercevra, dit madame Pajarof d’un ton plein d’autorité. Quelle fortune ?

— Une trentaine de mille roubles de revenu, bon an, mal an.

— Vous voulez probablement épouser la reine de Golconde, ou la fille du Taïcoun ?

— Je ne vise pas si haut : une simple mortelle me suffira.

— Fort bien. Votre caractère ?

— Indécis, mais assez commode… ; pas de fantaisies bizarres.

— Et un excellent cœur. Pour les principes, je n’en parle pas, puisque vous avez l’intention de vous marier ; c’est comme le baptême du feu, le mariage, ça purifie tout. Amen. Eh bien, mon cher, mariez-vous !

Malissof ne répondait pas.

— Mariez-vous, en général, conclut madame Pajarof, puisque, paraît-il, vous n’avez pas l’intention de vous marier d’une façon moins vague.

— Il y a quelque chose de plus précis, hasarda Malissof.

— Ah ! Peut-on savoir ?

— C’est Eugénie Berlaguine, dit-il, en surmontant une timidité de jeune premier de vaudeville, tout à fait malséante chez un diplomate.

— Elle est fort bien, fit madame Pajarof, après un silence qui avait paru long au postulant ; jolie, bien faite, bonne enfant… spirituelle… je l’aime beaucoup, conclut-elle.

— Lui souhaitez-vous d’être ma femme ?

— De tout mon cœur, s’écria la vieille dame avec effusion.

— Et moi, me souhaitez-vous d’être son mari ?

— Si elle vous aime, certes !

— Pourquoi ne m’aimerait-elle pas ? Avec le temps ? Jusqu’ici je n’ai pas tenté de lui plaire, mais…

— Essayez, mon ami ; cependant, moi aussi, je dirai « mais… »

— Connaîtriez-vous quelque raison ? dit Malissof devenu très pâle en se levant soudain.

— Je ne connais rien du tout ; interrogez-la, je la crois très sincère ; vous saurez tout de suite ce que vous pouvez espérer.

— Pensez-vous que sa mère me l’accorde ? Madame Pajarof se laissa aller dans son fauteuil en riant de ce rire tranquille des vieillards, qui ont beaucoup vu et qui connaissent la nature humaine.

— Soyez tranquille, dit-elle, si vous voyez madame Berlaguine refuser sa fille à un homme qui a trente mille roubles de revenu, vous pourrez vous vanter d’avoir vu une chose unique en son genre.

— Je ne voudrais pourtant pas être épousé uniquement pour ma fortune…, dit Malissof plein d’angoisse à cette idée.

— Adressez-vous à Eugénie elle-même ; elle est sincère, vous dis-je ; vous pouvez croire ce qu’elle vous dira.

— Je suivrai votre conseil, dit Malissof, et je vous en remercie.

— À mon tour, reprit la vieille dame, voulez-vous faire quelque chose pour moi ?

— Tout ce que vous voudrez !

— Tâchez de caser Markof quelque part ; il est très capable : on ne l’aime guère ici ; il est trop distingué pour notre monde ; je crois que vous n’aurez pas de plaintes sur son compte.

Malissof promit de s’en occuper, et dès le lendemain, en effet, après avoir causé toute la soirée avec le jeune homme, il expédia deux ou trois lettres à certains de ses amis, dont la puissance et la bonne volonté lui étaient connues.

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