Chapitre 9
Quelques jours s’écoulèrent, de ces jours malins qui semblent prendre plaisir à contrecarrer les projets des faibles mortels. Il fit un temps abominable, puis les travaux des champs nécessitèrent une surveillance particulière, et c’est ce moment-là que l’intendant de Malissof choisit pour tomber malade ; notre ami passa de tristes soirées seul dans le petit salon de sa mère à interroger l’avenir et à douter du bonheur. Chacun n’a-t-il pas fait sur lui-même l’expérience que, par les jours de pluie, l’âme est spécialement disposée aux impressions mélancoliques ? Enfin le soleil sortit des nuages, et Malissof fit atteler pour se rendre chez madame Berlaguine.
C’était un dimanche soir, vers six heures ; la terre, reposée par les pluies, reverdissait de toutes parts ; le regain promettait d’être superbe, et la moisson rentrée mettait au cœur des paysans une sécurité qui se reflétait sur leurs visages.
Malissof traversait les villages prospères où les enfants barbotaient dans les flaques d’eau, vestiges des ondées précédentes ; les vieillards, assis sur les bancs de bois, devant les cabanes, regardaient s’ébattre la jeunesse ; on avait accroché aux madriers la longue balançoire sur laquelle s’entassent les fillettes en chantant en chœur, pendant que les garçons vêtus de chemises rouges, – le chapeau de feutre rond et plat, couronné de plumes de paon, fièrement campé sur l’oreille, – les balancent doucement, en mesure, des heures entières.
Malissof regardait en passant ces tableaux de la vie agreste, et se demandait si le bonheur de ces hommes n’était pas supérieur à celui des citadins quand ils atteignent à grand-peine quelque but d’ambition ou d’intérêt ; il se sentait redevenir simple, lui aussi, au milieu de cette simple nature, et Eugénie lui parut cent fois plus aimable encore, quand elle lui apparut à la fenêtre du salon de sa mère, au milieu des arbustes verts qui encadraient la façade.
À peine descendu de voiture, il remarqua sur les traits de la jeune fille un air de tristesse qui ne lui était pas habituel. Elle avait pleuré, car ses yeux étaient légèrement battus, et quelques rougeurs marbraient ses joues veloutées. Après les questions préliminaires, Malissof essaya de s’enquérir discrètement de ce qui avait pu arriver dans la journée, mais madame Berlaguine ne se laissa point percer. Elle aussi avait quelque chose d’insolite dans son apparence ; sa rudesse naturelle, ordinairement cachée sous une épaisse couche de politesse affectueuse, se laissait deviner plus qu’il n’eût fallu ; de plus, au lieu de se livrer, comme de coutume, à des allées et venues sans fin, pour les devoirs de l’hospitalité, elle ne quittait pas le salon, elle surveillait attentivement sa fille avec des yeux sévères.
Malissof était fort intrigué, mais pour cette fois toutes ses finesses diplomatiques paraissaient devoir être perdues. Enfin madame Berlaguine sortit du salon, et, avant qu’il eût le temps d’ouvrir la bouche, elle appela sa fille au dehors. Eugénie obéit, s’excusant d’un mot, et abandonna le diplomate à ses perplexités.
Un moment, il eut envie de prendre son chapeau et de s’en aller, mais la vue de la disgrâce où Eugénie était évidemment tombée lui inspira la pensée qu’il pourrait être utile, et il resta. Un chuchotement irrité dans la pièce voisine indiquait que madame Berlaguine grondait sa fille : on a beau ne pas vouloir écouler en de pareils cas, l’oreille se tend d’elle-même et acquiert une acuité prodigieuse, tout à fait involontaire. Il entendit donc, sans préméditation aucune, cette phrase qui semblait terminer une longue admonestation :
— Je ne veux pas de lui, entendez-vous ? Et vous ferez ce que je vous ai commandé, sans quoi je vous mettrai en pension à l’étranger, et vous ne me reverrez jamais !
Eugénie rentra presque immédiatement ; elle était devenue très pâle, ses yeux semblaient agrandis, elle marchait péniblement, les mains pendantes… Malissof se leva pour courir à elle ; d’un geste elle l’arrêta, et levant sur lui ses yeux pleins d’un feu sombre :
— Voulez-vous faire un tour de jardin, monsieur ? lui dit-elle.
Il s’inclina en silence et la suivit. Elle se dirigea vers le vieux bosquet, entra sous le couvert des grands tilleuls et s’assit sur un banc de bois vermoulu qui faisait le tour de la rotonde.
— Vous avez du chagrin, mademoiselle ? dit Malissof, profondément remué à la vue de ce désespoir digne et muet.
— Oui, répondit-elle, et ses grands yeux se fixèrent un instant sur lui, pour retomber ensuite mornes et éteints vers la terre.
— Vous ne pouvez pas ignorer combien je vous suis attaché, reprit Malissof ; parlez-moi franchement, dites-moi si je puis quelque chose pour vous ?
Elle le regarda, puis baissa la tête et ne répondit pas.
— Je vous aime, dit-il… Il se reprit, car la circonstance lui paraissait peu propre à un aveu d’amour ; je vous aime tendrement, je serai pour vous un ami véritable, le meilleur, le plus sûr…
— Est-ce vrai ? fit-elle avec une lueur d’espoir dans ses yeux fatigués.
Le soleil traversait horizontalement le bosquet ; ses rayons entraient par la porte taillée dans la verdure et jetaient un large faisceau lumineux sur le gravier ; toute la nature était en fête, la gaieté des beaux soirs d’été se répandait jusque sur l’herbe où bruissaient les cigales… Anton Pétrovitch se leva et s’approcha d’Eugénie.
— Le meilleur ami, reprit-il, le plus sûr, je vous aime plus que moi-même, et je ne peux pas vous voir souffrir. Confiez-vous à moi, mon enfant…
À mesure qu’il parlait, il sentait une douleur amère lui mordre le cœur ; le chagrin d’Eugénie n’était pas un chagrin puéril ; quelle cause alors avait altéré si profondément ce doux visage ? Le mot « mon enfant » vint à ses lèvres naturellement, mais avec un arrière-goût d’amertume.
Eugénie le regarda longuement, scrutant ses traits ; il était debout devant elle, attendant sa réponse… elle se jeta dans ses bras, blottit sa tête sur le cœur de Malissof et se mit à pleurer.
Il la tenait serrée contre lui, c’était elle qu’il avait rêvé de nommer sa femme, elle s’abandonnait en toute confiance, et pourtant, non seulement il ne ressentait pas de joie, mais il éprouva un déchirement douloureux qu’il savoura un moment avec une sorte de volupté amère.
— C’est donc là le bonheur qui m’était réservé ! se dit-il. Il fit asseoir la jeune fille auprès de lui, sur le banc, prit une de ses mains dans les deux siennes et lui parla d’une voix douce et caressante.
— Contez-moi vos peines, lui dit-il, ayez confiance…
— Vous m’aimez, vous, dit-elle en levant vers lui son visage inondé de larmes ; ma mère ne m’aime pas, elle n’aime que son orgueil et son ambition…
— Calmez-vous, interrompit Malissof ; votre mère ne vous aime pas comme vous désirez être aimée, et pourtant elle a pour vous une grande affection…
— Elle veut me voir riche, occupant un haut rang… Ces choses ne sont pas faites pour moi… je ne les aime pas !
Malissof soupira ; elle était bien telle qu’il la voulait ; fallait-il que cette fleur des champs ne s’ouvrît pas dans son jardin !
— Depuis que vous êtes venu, reprit Eugénie, ma vie a été très dure ; avant, tout allait bien, on me laissait tranquille… et depuis… Elle rougit, s’arrêta et voulut dégager sa main, que Malissof retint doucement en lui disant :
— On m’a considéré dans le pays comme un parti convenable, et l’on a voulu vous forcer à m’envisager de même ?
— Oui, répondit-elle rassurée en se voyant comprise. On m’a ordonné d’être aimable avec vous… Ce n’était pas difficile, ajouta-t-elle avec un sourire angélique qui toucha Malissof presque jusqu’aux larmes, vous êtes si bon ! Mais ce n’était pas ce qu’on voulait de moi, on voulait me voir coquette, on me reprochait de ne pas chercher à vous plaire…
— C’était une bien plus sûre coquetterie, dit Malissof à voix basse.
Elle le regarda étonnée, il sourit et lui fit signe de continuer.
— Je ne voulais pas vous plaire, moi, dit-elle en s’animant ; je trouve que c’est mal de donner des espérances que l’on ne veut pas réaliser, et puis, quand bien même vous m’auriez préférée aux autres…
Elle rougit et perdit contenance, puis reprit :
— Moi, je ne pouvais pas… je n’étais pas…
Elle retira vivement ses deux mains et en couvrit son visage.
— Vous aimez quelqu’un, et vous lui avez promis de l’épouser ? dit Malissof sans émotion apparente. Depuis le commencement de leur entretien, il s’était préparé peu à peu à cet aveu, et le choc lui fut à peine sensible.
— Oui, dit-elle avec feu, j’aime Nicolas Markof ; vous l’avez vu, vous avez pu vous apercevoir de ce qu’il vaut… ; mais vous ne savez pas quel cœur est le sien ! Personne ne le sait excepté moi. Depuis deux ans il travaille pour moi, il se prépare une position, il passe les jours et les nuits au travail… À force de courage et de patience, il a obtenu une place dans l’administration des chemins de fer, – une petite place, c’est vrai, mais enfin de quoi vivre… Il n’a rien, continua-t-elle en tournant vers Malissof son visage ingénu, resplendissant d’orgueil féminin ; son père a vendu son bien l’année dernière, c’était Nicolas qui le lui avait conseillé, pour payer de vieilles dettes, des dettes du temps où il était hussard. Mon père, lui disait-il, je ne pourrais pas manger une bouchée du pain que vous récoltez sur vos terres tant que vos créanciers ne seront pas désintéressés. Il y en avait, de ces créanciers, qui avaient depuis longtemps renoncé à leur argent ; devenus tout à fait pauvres, ils ne se souvenaient plus du vieux Markof que pour le blâmer comme un malhonnête homme ; Nicolas n’a pas voulu qu’une âme au monde pût dire un mot contre son père ; on a vendu le bien, et tout est payé ; le vieillard vit d’une petite rente qu’il s’est conservée et qui mourra avec lui, mais Nicolas n’a plus rien, rien que sa grande âme et son intelligence. Et quand il est venu tantôt me demander à ma mère, ma mère l’a chassé, oui, Anton Pétrovitch, elle l’a chassé, parce qu’il est pauvre. Et je l’aime, moi, cet homme pauvre, et je serai sa femme, ou bien je mourrai !
Elle s’était levée, et l’indignation la grandissait d’une coudée. Malissof la regarda longtemps, puis l’attira à lui par les deux mains et déposa un baiser paternel sur son front.
— Vous serez sa femme, je vous le promets, et vous vivrez de longues années.
— Ah ! s’écria-t-elle en lui jetant soudain ses deux bras autour du cou, comme je vous aime ! Je vous aime comme un père !
Comme un père ! Hélas ! Pendant qu’il lissait de sa main paternelle les beaux cheveux dérangés dans ce brusque mouvement, une larme unique et brûlante tomba sur la tête inclinée d’Eugénie. Elle ne la sentit pas, et rien ne troubla sa joie.
— Qu’est-ce que nous allons dire à ma mère ? reprit-elle au bout d’un moment.
— Dites-lui que je vous ai témoigné beaucoup d’estime et d’affection, et que j’ai l’intention de revenir bientôt pour parler avec elle d’affaires sérieuses, répondit Malissof redevenu diplomate.
Elle le regarda d’abord d’un air de doute, puis comprit et sourit. Une réflexion lui vint, cependant, et la rendit sérieuse.
— Mais vous, Anton Pétrovitch, dit-elle, on disait que vous vouliez vous marier…
— Je serai parfaitement heureux si vous êtes heureuse, lui dit-il en toute sincérité. Et maintenant, rentrons.
Le cœur maternel de madame Berlaguine s’épanouit ce jour-là d’une manière inusitée. L’entente la plus cordiale régnait entre la fille et le riche prétendu ; ils se souriaient à travers la table, s’envoyaient des regards émus ; le timbre même de leurs voix avait quelque chose de tendre et de vibrant… Quand Malissof fut parti, la bonne mère interrogea sa fille ; mais celle-ci n’avait pas l’habitude de faire des réponses détaillées, et elle ne put obtenir d’autres renseignements que les phrases convenues avec le diplomate.
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