‹ Nouvelles russesChapitre 28 sur 32 · Chapitre 10

Chapitre 10

Anton Pétrovitch rentra chez lui dans un état d’esprit tout particulier ; pour la première fois de sa vie, il éprouvait une véritable jouissance à se sentir souffrir ; le souvenir d’un premier amour, d’une coupe brusquement retirée à ses lèvres vingt-deux ans auparavant, lui revint avec une douceur inusitée ; sa situation actuelle n’était pas sans analogie avec celle où il s’était trouvé alors ; alors aussi, il avait cru toucher de la main son rêve, mais les années lui avaient apporté, avec la sagesse et la modération, cette profondeur d’impressions qu’ignore la jeunesse. Il aimait maintenant comme il n’avait jamais cru aimer, et voilà qu’il avait renoncé à son amour sans lutte, sans révolte, à la première sommation du destin ?

Cette période de stupeur et de résignation ne fut pas longue ; bientôt une voix s’éleva en lui et cria : Pourquoi est-ce moi qui renonce aux joies de la vie ? Pourquoi ne serait-ce pas elle ? Serait-elle la première à avoir épousé un autre homme que celui qu’elle aimait ? Sa destinée avec moi ne sera-t-elle pas plus belle et plus enviable qu’avec son pauvre employé ? Je puis lui donner tous les biens qu’elle ignore ! Haute position, toilettes, bijoux, chevaux, ce que procurent la fortune et le dévouement d’un époux bien épris, elle aura tout, et nous verrons si, ambassadrice à Paris ou à Rome, elle se souviendra encore du pauvre gratte-papier Nicolas Markof !

Il parcourait sa chambre à grands pas, menaçant du geste la destinée ennemie… Son agitation tomba, et il s’assit.

— Oui, se dit-il, sa mère la jette dans mes bras, le monde me la donne, mais qu’adviendra-t-il si je la prends malgré elle ? Pendant que je dormirai heureux et fier, elle passera ses nuits à pleurer, étouffant ses sanglots et pensant à l’humble demeure qu’elle aurait partagée avec celui qu’elle aime… Que lui importeront alors le luxe dont je l’aurai entourée, les jouissances d’amour-propre sur lesquelles on se blase si vite, les triomphes du monde pour lesquels elle ne se sent pas née ?… Et si je m’éveille et que je la trouve en larmes, pleurant son rêve brisé par moi, est-ce elle, est-ce lui, est-ce moi, que je tuerai pour mettre un terme à ce supplice ?

— J’ai promis, se dit-il, je tiendrai. Maintenant que je connais la vérité, je ne puis jamais être heureux ; qu’elle soit heureuse, elle, à qui la vie n’a pas encore donné de trop rudes leçons !

Il descendit dans le jardin ; la nuit était avancée : déjà une raie plus pâle à l’orient indiquait l’aube ; il marcha quelque temps dans les allées humides et fraîches, puis rentra chez lui. Il écrivit un billet à Nicolas Markof pour le prier de passer chez lui sur-le-champ, dépêcha un exprès et se jeta sur son lit au moment où le soleil paraissait au bas de l’horizon.

Le messager trouva Markof sur pied, quoiqu’il ne fût guère plus de sept heures du matin. Lui non plus n’avait pas passé une bonne nuit. Il fit seller un cheval, laissa un mot pour madame Pajarof avec l’ordre de le lui remettre à son réveil, et partit en toute hâte, fort étonné et un peu inquiet.

Malissof dormait quand il arriva, mais le bruit léger des sabots du cheval dans la cour le réveilla. Il fut prêt en un clin d’œil et se rendit dans le salon pour recevoir son hôte.

— Vous m’excuserez de vous avoir dérangé de si bonne heure, lui dit-il en lui tendant la main, mais l’affaire qui nous occupe est trop grave pour admettre des délais.

Markof s’inclina en silence.

— Madame Berlaguine, à ce que j’ai appris, continua Malissof, ne vous voit pas d’un bon œil.

— Permettez, dit le jeune homme en se levant, ceci me regarde.

— C’est mademoiselle Berlaguine qui me l’a confié…

Markof se rassit en se mordant la lèvre.

— Mademoiselle Eugénie veut bien m’honorer de sa confiance, je crois être le seul à qui elle ait jamais mentionné votre nom. D’ailleurs, je serai bref, de peur de malentendu. En deux mots, monsieur, elle vous aime… et je l’aime.

Les deux hommes se regardèrent fixement, comme deux ennemis, pendant une seconde, puis le regard de Markof perdit son expression menaçante pour devenir triste et amer.

— L’avantage est de votre côté, monsieur, dit-il ; on me la refuse, et l’on vous l’accorde… Je la respecte trop pour l’enlever… Je ne sais pas pourquoi vous m’avez fait venir, à moins que ce ne soit pour jouir de votre triomphe…

— Je vous ai dit qu’elle vous aime, répéta Malissof ; donc l’avantage est de votre côté, non du mien. Je vous ai également avoué que je l’aime, mais ce n’était pas pour le motif que vous m’attribuez ; si vous l’aimez véritablement, si vous connaissez son caractère, c’est à vous de juger s’il sera meilleur pour elle de vous choisir à ma place. Si vous vous sentez capable de supporter avec elle une vie de lutte et de pauvreté, si vous êtes sûr de l’aimer assez pour qu’elle ne regrette jamais de vous avoir choisi, je me retirerai ; mais avant de vous décider, prenez le temps de vous demander si, pour son bonheur à elle, il ne serait pas préférable qu’elle fût ma femme.

Markof resta silencieux pendant un instant, puis il leva son beau regard viril sur Malissof.

— Vous êtes un homme de bien, monsieur, lui dit-il ; nous ne sommes pas accoutumés, dans la société, à voir les hommes se préoccuper du bonheur de leurs femmes… Mais la réponse que vous me demandez est toute faite dans mon cœur depuis deux ans. Je ne puis pas être heureux sans Eugénie, et je suis également persuadé qu’elle ne saurait être heureuse sans moi. Un cœur comme le sien ne se donne qu’une fois, et ce cœur m’appartient depuis qu’il s’est senti battre. Quant à la différence de nos positions, elle est grande, mais Eugénie n’a jamais élevé ses regards au-dessus de ce que nous pouvions espérer ensemble ; donc les biens que vous pouvez lui offrir n’existent pas pour elle, qui ne doit jamais les connaître.

— Un peu trop phraseur, pensa Malissof, mais le sentiment est sincère. – Soit, reprit-il tout haut ; mais vous, n’aurez-vous jamais de regret de l’avoir privée de ces biens réels, quoiqu’ils n’aient aucune valeur à ses yeux ?

Un sourire éclaira le visage de Markof, le sourire de l’amour jeune et triomphant, qui méprise les obstacles, et les renverse, par cela même qu’il les méprise. Ce sourire vainqueur acheva de charmer Malissof, en même temps qu’il enfonçait plus avant dans son cœur l’aiguillon de la souffrance. Ils se serrèrent fortement la main.

— C’est bien, dit le diplomate, je retire ma demande ; désormais vous avez en moi un ami. Puis-je faire quelque chose pour vous ?

— Je n’en sais rien, répondit Markof avec cette franchise qui le rendait si sympathique. Peut-être ne pouvez-vous rien du tout.

Malissof pensa qu’il pouvait toujours lui faire avoir une bonne place, mais il garda sa réflexion pour lui.

— Où en êtes-vous, dit-il, avec madame Berlaguine ?

— Dans les plus mauvais termes, répondit le jeune homme, qui ne put réprimer un sourire. À présent que j’ai un allié, je puis me permettre d’en rire, mais je ne riais pas hier soir ; elle m’a positivement défendu de me montrer chez elle, et m’a juré que, tant que j’y serais, elle ne mettrait pas les pieds chez madame Pajarof.

— C’est net, au moins, dit Malissof. Est-elle entêtée ?

Markof fit un geste d’assentiment très énergique…

— Alors, il n’y a pas à espérer qu’elle change d’avis ?

— Ce n’est pas probable ; mon père a vendu son bien l’année dernière, comme vous le savez peut-être. Auparavant, elle me recevait assez volontiers, et je crois que j’aurais pu être agréé alors ; mais depuis…

Il acheva sa phrase avec un geste de la main plus éloquent que les paroles.

— De sorte que si vous voulez épouser mademoiselle Eugénie, il faudra l’enlever ? glissa doucement Malissof.

Markof resta soucieux.

— C’est une grosse affaire, dit-il enfin, mais madame Pajarof me l’avait déjà conseillé.

— Ah ! fit Malissof, qui ne put s’empêcher de rire, c’est qu’elle n’y va pas par quatre chemins, ma vieille amie !

Les nouveaux alliés déjeunèrent ensemble et combinèrent un plan qui ne pouvait manquer d’obtenir le plus brillant succès ; après le déjeuner, Markof retourna chez la bonne madame Pajarof, pendant que Malissof s’en allait chez les Berlaguine.

Bien lui prit de ne pas avoir eu le temps de s’apitoyer sur lui-même ; il s’épargna ainsi une foule de douleurs inutiles ; une fois sa résolution prise, d’ailleurs, il avait l’habitude de ne plus revenir sur le passé.

q