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Chapitre 11

La maison Berlaguine dormait du sommeil de l’après-midi ; les domestiques aussi bien que les maîtres s’étaient étendus n’importe où, le plus possible au frais, bien entendu, et les antichambres sonores retentissaient de ronflements mélodieux. L’arrivée d’Anton Pétrovitch troubla cette quiétude, et la valetaille s’enfuit de tous côtés, jusque dans la pièce réservée aux femmes de chambre, où résonnèrent bientôt des gloussements de poules effarouchées.

— Seigneur mon Dieu, grommela la vieille femme de charge au cocher de Malissof, qui conduisait lentement à l’ombre ses chevaux essoufflés, qu’est-ce qui prend votre maître de se promener à travers champs à l’heure où tous les chrétiens se reposent de la chaleur du jour ?

– Ah bien oui ! répondit le cocher, s’il n’y avait que cela ! On dit chez nous que le maître a passé la nuit à se promener soit dans l’appartement, soit dans le jardin. Il faut qu’il soit joliment amoureux de votre demoiselle pour en perdre ainsi le sommeil ! Vous aurez bientôt une noce, à ce que je pense !

Pendant que ces propos et d’autres s’échangeaient dans les communs, madame Berlaguine, les yeux encore gonflés de sommeil, mais le cœur encore plus gonflé d’impatience joyeuse, entretenait dans le salon une conversation aussi décousue que peu intéressante avec Anton Pétrovitch. Celui-ci, les yeux fixés sur la porte, attendait l’entrée d’Eugénie pour aborder le sujet de sa visite. La mère s’en aperçut, et sonna deux fois pour qu’on prévint sa fille. En réalité, elle n’ignorait pas que la pauvre enfant était livrée aux mains d’un demi-quarteron de femmes de service, qui la paraient en toute hâte d’une robe blanche fraîchement repassée. Elle fit enfin son apparition, et, sans trouble cette fois, marcha droit à Malissof, qui lui tendait la main. Un sourire furtif accompagné d’un léger mouvement qui signifiait « déjà ? » récompensa celui-ci de son empressement. Elle s’assit, et tout le monde attendit…

— Madame, dit Malissof, vous avez bien voulu me témoigner quelque estime, mademoiselle votre fille me témoigne de son côté un peu d’amitié… voulez-vous remettre son sort entre mes mains ?

Madame Berlaguine porta son mouchoir à ses yeux ; de vraies larmes d’orgueil et de tendresse débordèrent sur ses joues.

— Ah ! cher Anton Pétrovilch, avec quelle joie ! Qui plus que vous est digne de ce trésor…

— Votre confiance en moi est donc absolue ? Vous êtes sûre que je ne puis rien vouloir que ce qui est bon pour votre fille ?

— Est-ce que cela se demande ! s’écria la mère avec transport ; il n’est pas difficile de voir que vous l’aimez à la folie !

Eugénie pâlit et regarda Malissof ; celui-ci fit bonne contenance et cacha sa blessure sous un sourire engageant.

— Alors, chère madame, vous me donnez plein pouvoir sur elle ?

— Cela va de soi ! dit madame Berlaguine, un peu étonnée de cette insistance.

— En ce cas, continua Malissof, permettez-moi de l’accorder en mariage à l’homme qu’elle préfère, à celui qui, bien mieux que moi par l’âge et les goûts, semble fait pour elle, à un homme que j’estime et que je traiterai comme mon fils…, à Nicolas Markof.

— Lui ! s’écria madame Berlaguine en bondissant, vous vous moquez de moi, monsieur Malissof ! Et vous, fille sans pudeur, qui complotez avec des étrangers contre le repos de votre mère…

Eugénie s’était levée aussi, instinctivement, pour éviter le bras menaçant de sa mère, en ce moment fort rapproché de sa joue ; elle se serra contre Malissof, qui passa un bras autour d’elle.

— Vous me mettez dans une étrange position, madame, dit-il avec calme, veuillez remarquer que c’est moi étranger, comme vous le dites, qui protège actuellement votre fille contre votre fureur !

— Vous êtes un malhonnête homme, dit entre ses dents madame Berlaguine, dont la colère venait de tomber pour faire place à une rage concentrée. Vous avez compromis ma fille par vos visites, tout le district parle de son prochain mariage avec vous…

— Ce n’est toujours pas moi qui ai fait répandre ce bruit, dit Malissof avec calme.

— Le bruit en court cependant, par vous ou par d’autres, et aujourd’hui, après l’avoir compromise vous offrez à votre place je ne sais quel vaurien…

— C’est l’homme que j’aime, ma mère, dit Eugénie, le front haut en avançant le pas ; cet homme vaut mieux que nous…

Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase : un soufflet retentissant lui coupa la parole. Malissof replia ses deux bras sur elle et cacha sur son épaule la joue outragée.

— Madame, dit-il, vos droits de mère vous restent, vous pouvez en faire usage ; mais jusqu’à ce que vous ayez recouvré la possession de votre jugement, je crois qu’il est opportun de mettre votre fille à l’abri de vos violences.

Il prit son chapeau, et, tenant toujours la jeune fille embrassée, il l’emmena jusque sur le perron. Le cocher attendait à deux pas en arrière : sur un signe de son maître, il fit avancer sa calèche, Malissof y monta, y porta presque Eugénie et partit sans mot dire, au grand ébahissement de la valetaille.

Au bruit des roues, madame Berlaguine, qui n’avait pas compris la véritable signification des paroles du diplomate, arriva en courant sur le perron, mais pour voir la calèche disparaître au détour du chemin, dans un nuage de poussière.

Pendant la route, nos deux voyageurs échangèrent peu d’idées ; Eugénie n’avait pas de chapeau, et le soleil lui brûlait la tête ; Malissof fit relever la capote, et tous les deux souffrirent grandement de la chaleur ; enfin, grâce aux excellents chevaux du diplomate, la maison de madame Pajarof apparut au bord de la route en moins de temps qu’il ne l’avait supposé.

À l’apparition d’Eugénie, sans chapeau, en robe blanche avec une ceinture bleue, une joue très rouge et l’autre très pâle, madame Pajarof comprit qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire, et sans pousser d’oh ! ni d’ah ! elle fit entrer ses visiteurs dans le salon, dont elle referma la porte elle-même ; mais au moment où ils entraient à gauche, à droite paraissait Markof, qui de sa fenêtre avait vu arriver cette étrange compagnie.

Ils restèrent tous les quatre pétrifiés : le premier mouvement des amants avait été de courir l’un à l’autre, mais la présence de Malissof arrêta cette impulsion si naturelle. Il les embrassa du regard, et, refoulant une fois de plus l’amertume au fond de son âme, il prit Eugénie par la main.

— Je vous la donne, dit-il à Markof ; soyez heureux.

Les doux jeunes gens se touchèrent timidement la main ; puis Markof, enhardi, saisit celle de la jeune fille, et tous deux, d’un même mouvement, se mirent à genoux devant Malissof, comme devant leur père, pour recevoir sa bénédiction. Il les bénit et les releva, puis, sans parler, leur indiqua le jardin. Ils sortirent tous deux, les mains toujours entrelacées, et la porte se referma sur leur jeune ivresse. Malissof, toujours muet, s’assit et cacha dans ses mains son visage décomposé. Sa vieille amie s’approcha de lui, et, muette aussi, lui posa la main sur l’épaule. Il se retourna.

— J’ai eu, pendant un instant, la pensée de l’emmener chez moi, dit-il ; je suis heureux d’avoir résisté.

— Dieu vous bénira, dit madame Parajof, vous êtes un homme de bien.

Malissof lutta un moment avec une émotion insurmontable ; puis il refoula les larmes jaillissantes, pressa sa main sur son cœur, qui lui faisait cruellement mal, et fit deux tours dans l’appartement.

— Ce n’est pas tout, dit-il quand il put parler ; qu’allons-nous faire ? Sa mère l’a frappée ; si elle retourne chez elle, ce mariage ne se fera jamais,

— Naturellement, dit madame Parajof ; aussi elle n’y retournera que mariée. Je prends tout sur moi.

Elle sonna, un domestique parut.

— Va me chercher le prêtre, dit-elle.

Vingt minutes après, le prêtre entra. C’était un bon vieillard, un peu sourd, débonnaire au point qu’on eût inventé l’adjectif pour lui s’il n’avait pas existé. Il entra, salua et s’assit, le tout avec un sourire qui lui eût fait des amis parmi les loups des forêts.

— Écoutez, père André, dit madame Parajof, qui avait repris la rondeur de ses allures ; voici qu’il nous arrive quelque chose de bien extraordinaire. Ma voisine et amie madame Berlaguine avait l’intention de marier sa fille Eugénie…

Le père André sourit et cligna de l’œil dans la direction de Malissof.

— Non, continua la bonne dame, pas à monsieur, mais au jeune Markof : c’est pour cela que j’ai fait venir ce jeune homme ici, il y a une huitaine de jours. La noce devait avoir lieu à l’église de madame Berlaguine, et le jour était fixé pour dimanche, mais son prêtre a été obligé de partir pour un petit voyage ; ces jeunes gens sont impatients, vous comprenez, et nous avons pensé que vous consentiriez à les marier chez moi.

— Parfaitement, dit le père André, donnant en plein dans le panneau.

— Mais madame Berlaguine me charge de la remplacer ; vous connaissez les jeunes gens, vous n’avez pas besoin de papiers, je suppose.

— À quoi bon ? dit le vieillard en souriant, des enfants que j’ai vus naître !

— C’est moi qui remplace la mère ; monsieur Malissof sera le père d’honneur de la fiancée, et nous les marions ce soir, à sept heures.

— Ce soir ! fit le prêtre un peu surpris.

— Oui, M. Malissof doit partir demain pour un long voyage, et, comme il a promis de servir de père à la jeune fille, nous sommes obligés de nous presser…

— Je vous serai reconnaissant de ce service, mon père, dit Malissof en tendant la main au vieillard. Dans sa main, il y avait un billet de cent roubles qu’il fit passer dans celle du père André.

Celui-ci, qui connaissait la fortune et la générosité de son riche voisin, n’eut pas un soupçon, se confondit en remerciements, en salutations, et rentra chez lui dire à sa femme de lui préparer ses plus beaux habits.

Quand il fut sorti, malgré la gravité de la circonstance, les deux complices ne purent s’empêcher de rire.

— Bien joué, dit madame Parajof, et d’un. Maintenant madame Berlaguine pourrait avoir l’idée de venir chercher sa fille : et je ne le lui conseille pas, car, ma parole d’honneur, je lui rendrais le soufflet qu’elle a donné à cette pauvre Eugénie ! Mais ça ferait peut-être du bruit…

— Je vais lui envoyer Pélagie, dit Malissof, avec mes chevaux, pour perdre moins de temps…

— Non pas, interrompit la vieille dame ; Pélagie raconterait demain que vous l’épousez et que vos chevaux étaient votre cadeau de fiançailles ; avec les miens, s’il vous plaît.

En moins d’un quart d’heure, une petite calèche attelée d’une troïka agile emmena Malissof vers la demeure de l’aimable demoiselle.

— Anton Pétrovitch ! s’écria Pélagie du plus haut de sa voix.

— Lui-même, ma chère voisine ; je viens à vous comme on vient aux saints quand on a une grâce difficile à obtenir du bon Dieu.

Enchantée de la comparaison, Pélagie déploya toutes ses dents dans son plus beau sourire.

— Je me suis un peu querellé avec madame Berlaguine, continua le diplomate… – Pélagie ouvrit des yeux ronds comme ceux d’un hibou, – je suis persuadé que vous seule au monde pouvez faire ma paix avec elle ; je vous supplie de lui dire que je suis au désespoir de ce qui s’est passé, et que j’implore son pardon. Mais allez-y tout de suite, je vous en prie.

— Sans dîner ? fit la vieille fille, chez laquelle la gourmandise et la curiosité se livraient un terrible combat.

— Oui, chère amie, reprit Malissof en lui serrant la main ; vous dînerez avec elle, vous savez qu’elle dîne à six heures ; mais il n’y a pas un moment à perdre. Madame Pajarof vous envoie ses chevaux afin de ménager les vôtres…

— Allons, j’y vais ! soupira Pélagie. Mais que s’est-il donc passé ?

— Madame Berlaguine vous le dira, hâtez-vous, chère demoiselle.

— Vous n’épousez pas Eugénie, au moins ? s’écria tout à coup la jalouse Pélagie.

— Je vous donne ma parole d’honneur que je ne l’épouse pas ! mais pour l’amour du ciel, par charité chrétienne, hâtez-vous de finir mes tourments !

— Je voudrais bien pouvoir finir de même tous vos tourments ! lui jeta Pélagie par-dessus l’épaule avec un regard de coquetterie consommée, pendant qu’il la mettait en voiture. Où faut-il vous donner la réponse ?

— Chez Madame Pajarof, dit Malissof, qui avait fait ses comptes.

Pendant qu’il revenait à pied chez sa vieille amie, il se livra encore une fois à cet exercice de calcul mental.

— Il est cinq heures, se dit-il ; Pélagie sera là-bas dans une heure ; elles se chamailleront pendant vingt minutes faute de s’entendre ; elles s’expliqueront pendant vingt autres minutes, ce qui fait quarante ; une heure pour revenir, cela fait deux heures trois quarts… Si elles ne perdent pas leur temps à manger, elles arriveront pour la fin de la cérémonie.

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