Chapitre 12
Après un dîner auquel personne ne toucha, sauf le général, qui, éveillé en sursaut et forcé de se sangler dans son uniforme, essayait vainement de rétablir par l’exercice de la table le courant de ses idées encore mal débrouillées, les hôtes de la maison Pajarof se réunirent dans le salon. Eugénie, toujours vêtue de sa robe blanche, un peu fripée, à vrai dire, s’était laissé mettre au cou et aux oreilles les diamants de sa vieille amie. « Je ne les porterai plus, lui avait dit celle-ci, je suis trop vieille, et je n’ai pas d’enfants ; porte-les, ma mignonne, pour l’amour de moi. » On avait exhumé de quelque tiroir mystérieux un voile de tulle, – peut-être celui qui avait paré la tête de la vachère achetée à Pélagie, et de véritables fleurs d’oranger avec leurs feuilles, cueillies en hâte dans l’orangerie, formaient une couronne pittoresque, mille fois plus élégante que la guirlande traditionnelle. La fiancée avait pleuré, ses yeux étaient rouges, – mais toutes les fiancées ne pleurent-elles pas ?
Le fiancé était très pâle, mais très résolu ; si sa belle-mère avait essayé de s’opposer au mariage, il l’aurait très probablement jetée par la fenêtre, – avec le seul regret de penser que le rez-de-chaussée n’était pas assez élevé pour qu’elle se fit sérieusement mal.
Les voitures roulèrent devant le perron ; le général effrayé se précipita au dehors, acquit la persuasion que ce n’était pas madame Berlaguine, et fit monter tout le monde dans les équipages. L’église était illuminée, le chœur des chantres faisait merveille, la fiancée s’avança conduite par Malissof, qui mit lui-même sa main dans celle du fiancé. Celui-ci l’emmena à l’autel, déjà sienne ; celui qui la lui avait donnée venait de renoncer à elle à jamais.
Pendant la cérémonie, les portes se fermèrent bruyamment à deux ou trois reprises, et toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers le fond obscur de la petite église ; ce n’était qu’une fausse alerte.
Dans son émotion, madame Pajarof n’avait cessé de pincer fortement le bras de Malissof, qui en garda un bleu pendant plusieurs semaines : lorsque les époux, les couronnes d’or en tête, eurent fait le tour du pupitre consacré, elle relâcha ses doigts crispés, au grand soulagement du diplomate.
— Elle peut venir à présent, dit la bonne dame presque à haute voix ; ils sont mariés irrévocablement !
La cérémonie s’acheva paisiblement ; les noms des époux inscrits au livre de la paroisse, les salutations d’usage terminées, on se remit dans les équipages. L’usage veut que les époux partent au grand galop et arrivent avant les autres à la maison nuptiale, ou les attend la parente qui doit leur souhaiter la bienvenue. Craignant la rencontre de madame Berlaguine, Malissof avait accompagné madame Pajarof ; tous deux reçurent les mariés et leur omirent le pain et le sel. On apporta du vin de Champagne, mais au moment où le général portait le verre à ses lèvres, la voix de Pélagie se fit entendre.
— La noce est finie ! finie ? une noce ? sans moi ?…
La porte s’ouvrit toute grande, et madame Berlaguine parut sur le seuil ; elle jeta autour d’elle un regard haineux, et apercevant sa fille dans son blanc costume, elle s’avança sur elle avec tant de rapidité, que le petit domestique porteur du plateau de vin de Champagne s’en alla rouler contre un fauteuil avec sa charge, qui se brisa à grand fracas.
Markof se précipita au-devant d’elle, protégeant sa femme de son corps.
— Vous ne la frapperez pas une seconde fois, madame, dit-il, je viens d’obtenir le droit de la défendre, même contre vous.
— Misérable ! fit la belle-mère, vous me l’avez volée.
— Je vous demande pardon, madame, dit Malissof en s’avançant ; vous me l’aviez donnée ; mais monsieur Markof était plus digne que moi…
Madame Berlaguine dans sa rage impuissante se tordit les mains, poussa un cri et s’abandonna à une véritable attaque de nerfs.
Les attaques de nerfs ont la précieuse propriété, quand elles ne sont pas jouées, de détendre tout l’organisme et d’amener forcément une réconciliation. Après avoir bien crié, bien battu son gendre et le général, qui tentaient de la secourir, la mère infortunée finit par s’adoucir sous l’influence d’une carafe pleine d’eau que madame Pajarof lui versa sur le visage jusqu’à la dernière goutte. Les larmes vinrent, puis la réconciliation attendue. Pélagie au fond était enchantée, Malissof restait disponible. Aussi se hâta-t-elle de faire demander d’autre vin de Champagne.
— Nous n’en avons pas bu, dit-elle ; il faut pourtant boire à la santé des mariés. C’est dommage que madame Berlaguine ait renversé la première tournée ! ajouta-t-elle en contemplant les débris avec regret.
— Tant mieux, lui répondit madame Pajarof, le verre cassé porte bonheur.
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