Chapitre 3
Le mardi venu, Maréguine se leva de bonne heure, fit de l’ordre sur son bureau, toujours très encombré, avala une tasse de thé, puis revêtit son habit d’uniforme, après quoi il fit un tour dans son petit salon.
Ses yeux tombèrent sur une glace placée entre les deux fenêtres, et il s’arrêta devant sa propre image. Il avait l’air solennel et gourmé, comme il convient à un professeur de jurisprudence ; cet air et en général toute sa personne lui déplurent fortement, si bien qu’il alla chercher sa robe de chambre, ôta son habit, le jeta sur un fauteuil et se replongea dans la contemplation de sa personne.
La robe de chambre, vraie loque de savant et de célibataire, était percée aux coudes et pleine d’encre sur le devant… Maréguine allait remettre son habit d’uniforme à collet de velours vert quand il se souvint qu’il possédait quelque part un veston… Se précipiter sur l’armoire aux habits fut l’affaire d’un moment. – Le veston ne s’y trouvait pas.
— Marfa, Marfa, s’écria le professeur à pleine voix.
La vieille bonne accourut, la brosse à cirage dans une main et la botte droite de son maître emmanchée jusqu’au coude de l’autre bras.
— Mon veston cannelle, vite !
— Le veston cannelle, seigneur Dieu ! Il est dans la caisse où nous mettons les vieux habits encore pas trop mauvais…
— Va le chercher, apporte, vite ! cria Maréguine en la poussant par les épaules.
Cinq bonnes minutes s’écoulèrent, et personne n’ignore que cinq bonnes minutes en font dix sur tous les cadrans d’horloge. Enfin Marfa reparut, tenant à bout de bras le veston cannelle et éternuant dans son tablier.
— Qu’est-ce qui te prend ? fit Maréguine en se hâtant d’endosser le précieux vêtement.
— C’est le poivre, monsieur, et le tabac en feuilles, et aussi peut-être le camphre.
Maréguine flaira la manche de son veston, et un éternuement l’avertit qu’il ne fallait pas plaisanter avec ces redoutables adversaires des papillons gris.
— L’as-tu secoué, au moins ? dit-il d’un air inquiet.
— Si je l’ai secoué ! Mais si je ne l’avais pas secoué, monsieur, vous n’auriez pas pu le mettre, la cervelle vous en aurait sauté !
Maréguine se regarda dans la glace, vêtu de cannelle… Ce n’était pas magnifique, mais c’était moins gourmé que l’habit et plus convenable que la robe de chambre.
— Mais, monsieur, reprit Marfa, qu’est-ce qui vous prend à vous de vous affubler de ce costume en plein hiver ?
Maréguine, interdit, rougit jusqu’aux oreilles. La vieille servante attendait sa réponse, la bouche ouverte, pour l’activer, probablement.
— C’est que, vois-tu, dit-il, non sans hésiter, j’attends des dames.
— Des dames ! Sainte Vierge, saint Nicolas Thaumaturge, tous les saints, ayez pitié de nous ! Des dames ! Et qu’est-ce qu’elles viennent faire ici ?
— Prendre des leçons, Marfa, balbutia Maréguine, plus honteux qu’un écolier surpris en flagrant délit de maraude, plus rouge qu’un pavot et plus ennuyé qu’une dame qui perd son chignon en public.
— Ah ! si c’est pour des leçons, grommela Marfa, – ça rapporte de l’argent, au moins…
— Non, Marfa, ça ne rapportera pas d’argent, – ces dames ne sont pas riches… et même, je crois que tu ferais bien de faire du thé pour elles quand elles viendront ; – il fait très mauvais temps, elles auront peut-être froid…
Il implorait sa vieille servante sur le ton de la prière la plus humble.
Celle-ci, forte de la faiblesse de son maître, sortit en grommelant :
— Des dames ! du thé ! c’est bon, c’est bon ; on verra ; on sait ce qu’on a à faire.
Un coup de sonnette bien pauvre et bien frileux arrêta la litanie de la vieille bonne, qui alla ouvrir sans se presser. Maréguine, très embarrassé, passa dans son cabinet, non sans jeter un dernier coup d’œil sur la glace ; il avait envie d’ôter le veston cannelle et de remettre son habit, mais il n’en eut pas le temps, les deux visiteuses étaient déjà entrées.
— Bonjour, mesdames, dit le maître du lieu d’une voix bourrue, asseyez-vous ; veuillez commencer, mademoiselle.
Annette le regardait d’un air surpris. Maréguine perdit tout à fait contenance.
— C’est que, voyez-vous, dit-il, je vous prie de m’excuser, je n’ai pas l’habitude de recevoir des dames ; – il n’en vient jamais ici…
Madame Larionof rougit et sourit, Annette restait confuse, son petit sac plein de livres à la main… Maréguine le lui prit brusquement, lui avança un fauteuil, poussa madame Larionof sur le canapé, s’assit en face d’elle et dit à la jeune fille :
— Qu’est-ce que vous voulez apprendre d’abord ?
— Tout, répondit Annette sans lever les yeux.
Maréguine se mit à rire, les deux dames l’imitèrent, et voilà que tout d’un coup ils se sentirent les meilleurs amis du monde.
Madame Larionof raconta sa vie en quelques mots. Annette était sa fille unique ; son mari était mort depuis longtemps ; un tuteur infidèle avait rogné la part de la veuve et l’héritage de son enfant : maintenant Annette était la pupille de la couronne, et cela allait un peu mieux, – depuis qu’il n’y avait plus de quoi grapiller, pensa Maréguine. À elles deux, les pauvres femmes possédaient environ sept cents roubles de revenu ; c’était à peine de quoi payer une maigre nourriture et un peu, bien peu de toilette.
Le regard de Maréguine erra sur les robes simples et propres de ses nouvelles amies ; en effet, elles avaient bien peu de toilette, mais ce peu suffisait à rendre Annette charmante.
Elle n’était pas jolie, – du moins elle ne réalisait aucun type convenu de beauté ; le nez était trop camus, la bouche était trop grande, les yeux trop enfoncés, – et cependant les cheveux châtains faisaient une couronne superbe au front blanc et serein, les yeux avaient un regard loyal et plein de sympathie, la bouche souriait avec un charme indicible… Elle était plus charmante qu’une jolie femme ; du moins c’est ce que pensa Maréguine, et elle avait dix-neuf ans.
Madame Larionof continuait à parler d’une voix douce et éteinte ; sa fille serait institutrice ; c’était bien dur, sans doute, mais elle vivrait avec des gens comme il faut, et après sa mort (Annette saisit vivement la main de sa mère et la porta à ses lèvres avec passion), après sa mort qu’il fallait prévoir, car sa constitution était bien ébranlée, la jeune fille aurait des relations qui la soutiendraient de leur appui moral, et peut-être trouverait-elle à se marier, tandis que, pauvre et ignorante, dans un trou de campagne…
Marfa entra portant un plateau, et l’arôme pénétrant du café nouvellement brûlé entra avec elle.
— J’ai fait du café, monsieur, dit-elle à son maître ; ça réchauffe mieux que du thé.
Maria n’aimait pas le thé, et elle adorait le café.
— C’est bien, répondit Maréguine.
Il voulut verser le café, mais ne réussit qu’à en mettre sur le sucrier.
— Je suis maladroit, dit-il, de plus en plus honteux, je n’ai pas l’habitude de servir des dames.
— Je vous servirai, si vous voulez bien le permettre, dit Annette, qui devint toute rouge et regarda sa mère pour s’assurer qu’elle ne s’était pas trop avancée.
Madame Larionof ne disant pas non, la jeune fille servit adroitement le café et présenta le pot de crème à Maréguine, qui ne vint à bout d’en verser que dans sa soucoupe, malgré la bonne envie qu’il avait d’en mettre dans la tasse.
Avec le café un froid s’était produit, la conversation ne reprit pas. Dès qu’Annette eut posé sa tasse sur la table, Maréguine se dirigea vers son bureau, appela la jeune fille auprès de lui et commença un examen approfondi de ses connaissances.
Madame Larionof tira de sa poche un bas hérissé d’aiguilles d’acier et se mit à tricoter d’un air placide.
Au bout d’une heure environ, Maréguine se leva.
— Préparez-moi tout cela, dit-il, et revenez… samedi prochain.
— Que vous êtes bon, monsieur ! comment vous remercier ? dit madame Larionof entre deux révérences.
— Laissons cela, fit Maréguine avec un geste d’impatience ; j’aime… oui, j’aime à donner des leçons, conclut-il, ébahi de s’entendre si bien mentir.
Annette ne remercia pas, mais le samedi suivant ses leçons étaient préparées de façon à satisfaire le juge le plus exigeant. C’était sa manière à elle de remercier, et Maréguine le sentit bien.
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