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Chapitre 4

La confusion et la maladresse dont le professeur avait fait un si brillant étalage lors de sa première leçon ne se reproduisirent pas ; c’était un homme tranquille, avons-nous dit, et si l’apparition de deux dames dans son logis de célibataire avait pu momentanément lui occasionner quelque trouble, il reprit bientôt son assiette en voyant combien ses visiteuses étaient peu gênantes.

Les mardis et les samedis se succédèrent paisiblement pendant trois ou quatre mois ; Annette répétait ses leçons avec une conscience admirable, mais elle ne paraissait point faite pour la science ; au moment même où le professeur venait de lui expliquer une règle de grammaire ou quelqu’un des mystères de l’arithmétique, la jeune fille commettait une de ces monstrueuses erreurs qui font infailliblement lever au ciel les yeux et les bras des pédagogues. Avec la patience d’un martyr, Maréguine recommençait son explication en s’efforçant de la simplifier. – Peine perdue ! Annette apprenait par cœur tout ce qu’on voulait, – mais comprendre, c’était autre chose.

— Je n’ai pas la vocation, dit-elle un jour à son professeur, en passant sa main sur ses yeux pour essuyer les larmes qui voulaient jaillir malgré elle.

— Cela viendra, travaillez ! répondit Maréguine d’un ton encourageant, bien qu’il fût intérieurement persuadé que cela ne viendrait pas.

Les choses en étaient là, lorsqu’un mardi Annette parut toute seule dans le cabinet du professeur. Sans embarras, mais d’un air triste, elle déposa son petit sac sur la table et se mit en devoir de l’ouvrir.

— Et votre mère ? fit Maréguine étonné.

— Ma mère est malade, répondit Annette d’une voix pleine de sanglots ; elle poussa un soupir, ouvrit son livre et le posa devant le professeur.

— Qu’est-ce qu’elle a ? dit celui-ci en regardant son élève.

— Elle a pris froid à l’église dimanche ; ce ne sera peut-être rien ; elle a voulu que je vienne… Il faut que je sois bientôt en état de gagner ma vie…, quand ce ne serait que pour la tranquilliser.

Annette avait dit tout cela par petites phrases courtes, entrecoupées de soupirs contenus ; en terminant, elle leva les yeux et regarda Maréguine, qui se sentit profondément touché. Ce regard désespéré indiquait tant de confiance en lui, qu’il se sentit charge d’âme.

— Eh bien, fit-il, travaillons.

L’heure passa comme de coutume ; de temps en temps le professeur, tournant les yeux vers la place ordinairement occupée par madame Larionof, s’étonnait de ne pas entendre le cliquetis des aiguilles de son bas ; l’appartement lui semblait plus vaste ; bref, la figure résignée de la bonne dame lui manquait étrangement.

À la leçon suivante, Annette vint encore seule. Sa mère n’allait pas mieux ; le médecin craignait qu’elle ne fût obligée de rester au lit très longtemps… Il faudrait peut-être retourner dans leur petit bien de campagne, où l’on vivait tant bien que mal sans dépenser d’argent ; alors adieu l’examen et toute espèce d’avenir…

— Cela ne se peut pas ! s’écria Maréguine, et il faut que vous passiez vos examens ! Nous travaillerons davantage pour aller plus vite.

Annette lui jeta un regard reconnaissant et se mit aussitôt à l’étude.

Quand la leçon fut terminée et qu’elle eut remis son chapeau, le professeur lui demanda d’un air distrait où demeurait sa mère.

C’était dans un pauvre faubourg, bien éloigné des autres et non moins éloigné de la demeure de Maréguine. Celui-ci regarda la jeune fille avec stupéfaction.

— Et vous venez à pied ? dit-il après avoir réfléchi un moment.

— Naturellement, fit Annette avec un faible sourire.

Le professeur réfléchit encore, puis tendit la main à la jeune fille.

— À mardi, dit-il.

Annette le salua, prit ses livres et sortit.

De son côté, le professeur Maréguine se rendit à son cours, remplit ses devoirs comme à l’ordinaire et rentra chez lui vers trois heures. En attendant le dîner, il voulut se mettre à dévider encore un peu de son écheveau de lois, mais le fil s’enchevêtrait ce jour-là d’une façon extraordinaire. Prenant une résolution, il endossa sa pelisse, sortit et se fit conduire en traîneau chez madame Larionof.

C’était vraiment très loin, et Maréguine éprouva un étrange malaise en pensant qu’Annette faisait ce chemin aller et retour les jours de leçon, non plus dans un bon traîneau, mais à pied, dans la neige, et parfois dans la pluie quand survenait un dégel.

Le traîneau s’arrêta devant une petite maison basse, construite en bois. On entrait par la cour, et les dames Larionof n’habitaient même pas la chétive maison qui donnait sur la rue ; leur demeure était située dans une toute petite masure, à gauche dans la cour. Un gros chien de garde vint flairer Maréguine, puis, satisfait de l’examen, s’en retourna à sa niche. Maréguine monta les trois marches du petit perron et chercha la sonnette ; il n’y en avait point. Il frappa discrètement. Annette vint lui ouvrir.

Un petit cri d’étonnement et son nom avertirent Maréguine de la présence de la jeune fille, car il se trouvait dans une antichambre obscure. Une porte s’ouvrit, celle qu’il avait laissée ouverte se referma, et le professeur se trouva dans une petite chambre éclairée par deux fenêtres grandes comme un mouchoir de poche. Sur un de ces affreux lits russes composés d’un fond de planches et d’un matelas aussi épais qu’une pièce de cent sous, madame Larionof, soutenue par des oreillers blancs comme la neige, tricotait son bas éternel. À l’annonce de la visite inattendue, elle avait laissé tomber son ouvrage, et, la tête tournée vers la porte, elle attendait.

— Est-il possible ! fit-elle en joignant ses mains maigres et noueuses, vous, monsieur le professeur, vous daignez…

Annette avait offert une chaise à M. le professeur, qui s’assit auprès de la malade.

Tout était d’une propreté éblouissante. Le linge, le plancher soigneusement lavé, l’essuie-mains qui séchait devant le poêle, la tasse de thé et le plateau à portée de la malade, tout dénotait une main amoureuse de l’ordre.

— Comme c’est propre chez vous ! dit Maréguine, comparant mentalement cet intérieur pauvre et soigné avec son chez-lui aisé où la main négligente de Marfa oubliait souvent de passer le plumeau.

— C’est ma fille qui range, dit madame Larionof avec orgueil. Ce n’est pas une savante, mais c’est une ménagère, je vous en réponds.

— Il faut des ménagères, répondit Maréguine, plus à sa propre pensée qu’à celle de la bonne dame, il faut des ménagères dans le monde. Dieu merci, nous ne manquons pas de savantes.

— Au nom du ciel, s’écria madame Larionof, qui a pu vous inspirer l’idée de venir nous voir ?

— Mais… Maréguine hésita… puisque vous êtes malade… Comment allez-vous ? fit-il soudain, enchanté d’avoir trouvé cette question éminemment pratique.

Madame Larionof secoua la tête.

— Pas bien ; le docteur dit que je ne pourrai peut-être pas marcher avant l’été… Il va falloir retourner à la campagne…

— Mais, interrompit Maréguine, vous avez des amis à Moscou, sans doute ?

— Personne.

— Comment, personne ?

— Pas une âme. Nous ne connaissons que vous.

Maréguine resta silencieux. Il poursuivait un travail intérieur qui ne se faisait pas vite. Pendant qu’il réfléchissait, Annette, qui allait et venait mystérieusement dans la chambre, s’approcha de lui et lui présenta, sur un petit plateau recouvert d’une serviette, la tasse de thé la plus appétissante qu’il eût jamais vue. Il la prit en remerciant.

— De la crème ? fit Annette, qui se tenait debout devant lui, le petit crémier de porcelaine à la main, le bras soulevé, un sourire charmant sur les lèvres.

Ébloui, Maréguine murmura : – S’il vous plaît.

Annette laissa tomber quelques gouttes de crème dans la tasse et disparut. Quand le poignet délicatement enfermé dans la manchette blanche et la main rosée de la jeune fille ne furent plus devant lui, Maréguine trouva qu’il manquait quelque chose à son horizon.

On causait un peu, la conversation n’avait pas une allure bien vive, mais les trois personnages qui se trouvaient réunis étaient contents d’être ensemble. Enfin, le professeur se rappela qu’il demeurait au bout du monde, et que Marfa le gronderait s’il rentrait en retard pour le dîner.

— Eh bien, fit-il en se levant, il faut vous dépêcher de passer vos examens ; la session ouvre au 1er mars, vous pouvez être prête d’ici là.

— Croyez-vous ? dit madame Larionof d’un air de doute.

— Certainement, affirma Maréguine. Cela dépend de mademoiselle Annette.

Annette leva sur son professeur un regard plein de confiance et de joie.

— Et d’ici là, continua le brave homme, comment vous arrangerez-vous ?

Les deux femmes rougirent jusqu’au blanc des yeux.

— Nous avons encore quelque argent, murmura madame Larionof, et, quoique couchée, je puis travailler…

Sa main avait ressaisi le bas vagabond.

— Comment, s’écria Maréguine, ces bas que vous faites toujours, c’est…

— C’est pour les vendre, conclut madame Larionof.

— Et l’on vous les paie… ?

— Vingt kopeks la paire ; on me fournit le coton, reprit la malade, se méprenant au mouvement du professeur.

— Ah ! répéta celui-ci, on vous fournit le coton. C’est très bien.

— J’en fais une paire par jour, quand je me porte bien, voyez-vous, ce ne sont que des chaussettes…

— Ah ! très bien, très bien. Au revoir, dit le professeur, et il sortit.

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