Chapitre 5
Comme il l’avait prévu, Maréguine fut grondé par Marfa, car il arriva en retard, et le rôti était trop cuit ; mais il supporta patiemment ce double contretemps. Il avait une autre idée dans la tête, et cela mettait un certain temps à prendre corps.
Après dîner, cependant, il trouva qu’il avait suffisamment réfléchi, car il passa dans son cabinet, non sans remarquer combien l’ordre et la propreté chez lui étaient différents de ce qu’il avait vu dans la journée. Il s’assit devant son bureau, prit un billet de banque de cent roubles et le mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit : Restitution d’un ancien débiteur qui veut rester inconnu.
Au moment de cacheter son envoi, il s’arrêta, retira le billet, le contempla longuement, et, après cette méditation, lui adjoignit un second billet de même valeur. Il cacheta l’enveloppe, la mit dans son portefeuille, et, le lendemain, l’envoya à madame Larionof par un vieux garçon de salle à l’Université, qui depuis longtemps faisait les commissions de confiance de tous les professeurs avec beaucoup de zèle et de discrétion.
Le jour de la leçon d’Annette vint enfin : l’attente avait semblé longue à Maréguine.
— Eh bien, quoi de nouveau ? ne put-il s’empêcher de dire en voyant entrer la jeune fille, les yeux brillants, le visage rose, autant de plaisir que de froid, – il gelait fort raisonnablement.
— Imaginez-vous, monsieur, dit Annette en respirant à peine, tant elle avait marché vite, imaginez-vous que vous nous avez porté bonheur !
— Moi ? Comment cela ? fit le professeur dont le cœur battait outre mesure.
— Le lendemain de votre visite, un débiteur inconnu a fait remettre à maman une vieille dette, paraît-il, deux cents roubles argent !
— Vraiment ! fit Maréguine avec un large sourire qui montra toutes ses dents blanches et bien rangées.
— Cela arrive bien à propos, il n’était que temps ! continua Annette, car littéralement nous n’avions plus…
Elle s’arrêta confuse.
— Enfin, reprit-elle, cela va nous permettre d’arriver à mes examens et de chercher une bonne place… Avec mes appointements et sa petite rente, maman pourra vivre…
— Et vous ? fit Maréguine.
— Moi ! ne serai-je pas nourrie et logée ? Je me ferai une petite robe de temps en temps… il ne faut pas grand-chose. J’ai de l’ordre, ajouta-t-elle en souriant ; c’est à peu près tout ce que j’ai en fait de qualité, mais au moins je possède celle-là d’une façon sérieuse.
Maréguine pensa qu’elle en possédait au moins une autre : elle n’était pas égoïste ; mais il garda ses réflexions pour lui, et la leçon commença.
Annette continua à venir chez le professeur comme si elle n’avait fait que cela toute sa vie. La vieille Marfa non seulement la tolérait, mais encore la protégeait jusqu’à un certain point. Annette lui avait donné une excellente recette pour enlever les taches de bougie sur l’étoffe des meubles, et Marfa, qui avait tous les jours occasion d’employer la recette, avait pris la future institutrice en amitié.
— C’est une fille d’esprit, disait-elle à la cuisine, où ses paroles faisaient loi.
De temps en temps, Maréguine allait voir madame Larionof, qui continuait à rester au lit et à tricoter des chaussettes à raison de vingt kopeks la paire. Les deux cents roubles imprévus ne l’avaient pas grisée, elle savait que cela ne pouvait la mener bien loin : aussi, elle attendait l’examen de sa fille avec une impatience fiévreuse. Les deux solitaires ne voyaient rien au-delà de cet examen ; c’était à la fois le but et le point de départ de leurs aspirations. – Quand Annette aura son diplôme : telle était la conclusion de toutes les phrases.
Février vint, puis tira vers sa fin : le jour des examens était proche. Le professeur avait déclaré Annette suffisamment préparée, et, de fait, on ne pouvait la préparer mieux, car elle savait par cœur tout le manuel des aspirantes, et il ne fallait pas lui demander autre chose.
— Est-ce encore vous qui m’examinerez ? dit Annette à son maître la veille du terrible jour ; il était venu voir madame Larionof et lui donner des espérances qu’il était loin de partager.
— Premièrement, répondit Maréguine, il est interdit aux examinateurs de préparer des élèves pour leur examen ; donc, si j’avais dû vous interroger, je n’aurais pas pu vous donner de leçons, ce qui eût été grand dommage. Secondement, je ne suis pas examinateur. C’est un hasard qui m’avait fait remplacer un collègue, le jour où…
— Le jour où j’ai été refusée ? fit innocemment Annette. Quel bonheur que vous vous soyez trouvé là !
— Vous avez été bien bon pour nous, murmura madame Larionof d’une voix émue ; que Dieu vous le rende !
Ces paroles mirent Maréguine en fuite ; il promit de passer à l’Université dès que les résultats de l’examen seraient connus, et de venir voir ces dames le jour même, puis il partit.
En route, il se posa diverses questions, dont la plus importante était celle-ci : « Si Annette est refusée, que vont devenir ces malheureuses femmes ? »
Cette préoccupation le tint éveillé bien avant dans la nuit, et, quand il s’endormit enfin, son sommeil fut plein de rêves étranges.
Il revit son petit domaine campagnard, si vert et si attrayant ; la maison était ouverte, les stores blancs frissonnaient au vent du printemps, et le chien de garde, assis sur le perron, attendait les caresses de son maître. Une horde d’enfants à demi nus se précipita sur la bonne bête, la houspillant, lui montant sur le dos ; le chien clément se laissait faire. Tout à coup, ennuyé sans doute, il prit le petit trot en secouant la bande de ses persécuteurs et s’enfuit du côté du village. Les enfants le suivirent avec des cris de joie, puis le bruit s’éteignit, et Maréguine se trouva seul. Le même sentiment de tristesse et d’isolement qu’il avait éprouvé un jour à la campagne lui revint avec force. Comme il s’avançait pensif vers le perron, il vit apparaître sur la première marche une jeune femme qui tenait un enfant dans ses bras… La jeune femme, dont la physionomie était d’abord indistincte, se trouva tout à coup ressembler trait pour trait à Annette…
— Viens-tu ? dit-elle d’une voix mélodieuse, semblable à celle de la jeune fille ; et il se trouva que Maréguine était depuis longtemps le père de cet enfant et l’époux d’Annette.
Le saisissement que lui causa cette découverte inopinée le réveilla en sursaut. Il se rendormit et ne fit plus que des songes incohérents. Il avait oublié son rêve, lorsque sa vieille bonne vint le réveiller, et il remplit ses devoirs de professeur à l’Université sans qu’aucune image étrangère aux lois s’interposât entre son devoir et lui.
C’était un jour de soleil. Maréguine se dit qu’Annette aurait beau temps pour sa longue course. Cette fois, elle se présenterait seule à l’examen, personne ne pouvait l’accompagner, et sa mère attendrait, seule aussi là-bas, le cœur dévoré d’angoisse.
Après sa leçon du matin, le professeur rentra chez lui pour déjeuner. En s’asseyant devant un repas friand que Marfa lui servait avec sa mine bourrue, il pensa qu’Annette devait en ce moment déjeuner, dans le grand vestibule, d’un petit pain apporté dans sa poche, et il se reprocha de ne pas l’avoir invitée à partager son déjeuner.
— Ce n’eût pas été très convenable, se dit-il ; je suis célibataire !…
C’était la première fois qu’il y pensait.
— Je suis célibataire, se répéta Maréguine ; pourvu que ses visites chez moi n’aient pas fait de tort à la pauvre enfant !
Quelqu’un vint le voir, et l’heure où les aspirantes apprennent qu’elles sont admises à l’examen oral se trouva dépassée sans qu’il en eût conscience. Quand il se trouva seul, il mit sa pelisse, demanda son chapeau et se préparait à sortir lorsqu’un coup de sonnette le cloua sur place.
— Je n’y suis pas ! cria-t-il à Marfa qui ouvrait la porte.
— Bonjour, mademoiselle ; monsieur n’y est pas, répéta fidèlement la vieille servante.
— Sotte ! cria son maître exaspéré, paraissant dans la porte, et il tira Annette après lui dans son cabinet.
Il n’eut pas besoin de la regarder deux fois pour savoir ce qui l’amenait.
— Refusée, dit la jeune fille en se tordant nerveusement les doigts.
Il la devina, car les lèvres sèches d’Annette n’avaient pas proféré de son.
— Déjà ? fit Maréguine d’un ton peu encourageant.
— Pour la dictée, comme l’autre fois. Que voulez-vous ! j’ai peur quand je sais que je dois bien faire ! Je ne suis pas faite pour cela… Je ne pourrai jamais ! C’est fini.
— Ayez du courage, murmura machinalement Maréguine d’un air déconfit.
— Moi, cela ne me fait rien, mais je n’ose pas le dire à ma mère… J’ai peur qu’elle ne meure sur le coup… Allez lui dire, monsieur le professeur, vous qui avez été si bon pour nous…
La tâche ne souriait guère à Maréguine ; il fit un geste qu’Annette interpréta comme un refus.
— Vous avez raison, dit-elle, c’est trop vous demander… mais je n’ose pas rentrer… j’ai peur de la voir mourir dans mes bras… Enfin, il le faut bien !…
Elle fit un mouvement pour gagner la porte.
— Écoutez, dit Maréguine, si vous vouliez…
Il s’arrêta ; son rêve prenait une forme palpable et marchait devant lui.
— Je ne suis ni jeune ni beau, reprit-il, mais je ne suis pas méchant…
— Vous, s’écria Annette avec élan, vous le seul être au monde qui nous ayez témoigné de la pitié, qui vous soyez dérangé pour nous, qui… Ses yeux débordèrent de larmes. – Ah ! monsieur le professeur, je ne suis qu’une sotte ignorante, je ne peux pas dire ce que je sens ; mais si vous saviez combien je vous vénère, comme je vous aime, et que je prierai Dieu pour vous, matin et soir toute ma vie !
— Eh bien, reprit Maréguine rasséréné, car sa timidité venait de s’envoler avec celle d’Annette, si vous vouliez m’épouser, Annette, je crois que nous serions bien heureux !
La jeune fille regarda son professeur, et sans hésiter se précipita dans les bras qu’il lui tendait.
— Allons, allons vite trouver maman, dit-elle. Pourvu qu’à présent elle ne meure pas de joie !
Madame Larionof ne mourut pas de joie. Pendant bien des années, toujours paralysée des jambes, elle habita un beau fauteuil à roulettes qu’on voiturait partout ; et son gendre eut la joie ineffable de la revoir à son ancienne place, tricotant d’innombrables paires de bas ; mais ceux-ci, beaucoup plus mignons désormais, n’étaient point destinés à être payés vingt kopeks. Tant qu’elle vécut, la grand-mère eut fort à faire de chausser tous ses petits-enfants, car l’instinct paternel du professeur Maréguine est complètement satisfait ; il possède aujourd’hui deux filles et trois garçons, tous en âge d’être mariés, et tout ce monde se roule en été sur les pelouses de Smolinoï.
Le chien est mort de vieillesse, mais il a un successeur qui lui ressemble à s’y méprendre.
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