Chapitre 1
Après le dîner, tout le monde s’était établi sur le balcon ; les hommes fumaient, les femmes parlaient chiffons, comme c’est assez l’usage partout en général, et à la campagne en particulier. Seule, la maîtresse du logis ne mettait point du sien dans cette conversation à bâtons rompus ; assise un peu à l’écart du groupe bruyant, le coude appuyé sur un guéridon de marbre, elle regardait d’un air rêveur le magnifique domaine dont elle venait d’hériter.
Le soleil couchant jetait des lueurs étranges dans les aunes du ravin ; on eût dit par instant que le feu couvait sous la teinte cendrée de leur feuillage ; au-delà, le Volga déroulait ses larges sinuosités, bleues comme le ciel des pays chauds.
La comtesse Marie voyait-elle ce qu’elle regardait ? Qui pourrait en répondre ? Ses yeux bleus profonds et changeants n’avaient pas l’habitude de dire tout ce qui se passait dans sa jolie tête. Un des jeunes gens la tira bientôt de sa rêverie en lui demandant si elle connaissait déjà les richesses dont la mort d’un parent éloigné, peu connu, moins pleuré, venait de la gratifier.
— Sans doute, répondit-elle sans se retourner.
— Je suis sûr, reprit le beau Zamkine, que vous ne connaissez pas la plus singulière de vos raretés.
— Laquelle ?
— L’ours apprivoisé…
— Pardon, interrompit le bel esprit du district, un ours jadis apprivoisé, et retourné depuis longues années à la vie primitive.
Cette fois, la comtesse Marie se retourna.
— Parlez-vous d’un animal ou d’un homme ? dit-elle avec une nuance de curiosité.
Tout le cercle éclata de rire.
— La question n’est pas décidée, reprit le discoureur. Pour l’éclaircir, faites venir votre meunier Mérikof.
— Un paysan ?
— Non pas, un homme du monde autrefois, meunier aujourd’hui, de par la capricieuse déesse du jeu.
— Un homme du monde devenu meunier ! Par quelles vicissitudes ?
Nous ne reproduirons pas les fleurs de rhétorique du bel esprit campagnard ; la substance de son esprit suffira. Vladimir Alexandrovitch Mérikof descendait directement d’une des plus anciennes familles de Russie ; héritier d’une immense fortune, il reçut une éducation fort à la mode en 1830, – heureusement plus rare de nos jours. Le matin, vers midi, le jeune Mérikof, conduit par son gouverneur, était admis à baiser la main de madame sa mère, à moins qu’elle n’eût la migraine ou fait quelque perte au jeu, ce qui la rendait inabordable ; pour le reste du jour, il était livré à la merci de son gouverneur. Celui-ci, par acquit de conscience, lui donnait quelques notions de n’importe quoi, et le soir, sa tâche terminée, allait s’amuser au dehors, pendant que son élève jouait aux cartes avec les domestiques.
Ce beau système d’éducation dura jusqu’à l’époque où le jeune homme atteignit sa treizième année ; alors quelque scandale ayant transpiré, le gouverneur fut remercié ; un autre prit sa place, auquel il fut enjoint de ne quitter son élève ni jour ni nuit.
Le mentor nouvellement promu était un ancien trompette de régiment égaré dans la grande bagarre de 1812, et qui, bien choyé, bien nourri, à force d’enseigner sa langue, avait fini par se persuader qu’il la savait ; pour éluder les sévérités de la consigne, ce prudent personnage imagina d’emmener partout son élève avec lui. Le moyen était excellent ; par malheur, certain jour d’avril, la princesse F., tante du jeune homme, passant en calèche devant la porte d’une maison borgne située à peu de distance des portes de la ville, aperçut son neveu qui, perché sur son propre cheval, tenait piteusement en main celui de son gouverneur.
— Que faites-vous là, Valodia ? dit-elle avec un étonnement concevable.
— J’attends M. Berger, fit le jeune homme embarrassé.
— Il est là dedans ? reprit la princesse édifiée.
En ce moment, M. Berger parut sur le seuil, chantant d’une voix expressive :
Vous me quittez pour aller à la gloire...
— J’emmène Valodia, dit la grande dame le plus simplement du monde, coupant dans sa fleur l’expansion poétique de l’ex-trompette. Celui-ci ôta son chapeau ; mais avant qu’il fût revenu de son étonnement, la calèche était déjà loin, et il eut fort à faire pour rattraper les deux chevaux de selle qui ne demandaient pas mieux que de retourner seuls à la maison. Cette aventure eut pour résultat logique de donner à Valodia un théologien allemand en remplacement de M. Berger, et la conséquence non moins logique de cette substitution fut pour le jeune homme une soif extrême des jouissances de tout genre dont il était sevré.
À dix-huit ans, il se trouva orphelin, libre comme l’air et maître d’une immense fortune ; on peut concevoir qu’il ne se mit pas à thésauriser.
Malgré les riches dispositions dont la nature avait doué Mérikof, il semblera extraordinaire qu’un million et demi de capital ait pu être mangé en trois ans ; cependant, rien n’est plus exact. Le jeune homme était entré aux gardes ; ses camarades de régiment, qui l’avaient provoqué aux plus folles dépenses quand il était riche, lui firent entendre, à l’aurore de sa ruine, qu’il ne pouvait embarrasser de sa pauvreté le brillant régiment dont il avait si longtemps défrayé les plaisirs ; il comprit, quitta la garde et entra dans l’armée.
Il fit plusieurs campagnes et se battit bravement ; mais une mauvaise chance le poursuivait, et d’ailleurs, à tort ou à raison, à l’armée on n’aime pas les officiers qui viennent de la garde ; malgré sa valeur reconnue et la croix de Saint-Georges qu’il avait bien gagnée, il ne put dépasser le rang de capitaine ; vers la cinquantaine, lassé du service, aigri par la misère, il se décida à prendre sa retraite.
Seule de toute sa fortune, il possédait encore une propriété hypothéquée au-dessus de sa valeur, précisément celle dont venait d’hériter la jolie comtesse. Aux jours de sa prospérité, Mérikof s’était si peu occupé de ses biens, qu’il n’avait jamais visité ce domaine ; là, rien ne lui rappelait des souvenirs pénibles. Un ancien ami, tant soit peu parent, prenant pitié de sa triste position, offrit de lui acheter ce domaine en le dégrevant de ses hypothèques, et lui réserva le fermage d’un beau moulin situé sur une jolie rivière qui ne tarissait jamais, même dans les grandes sécheresses ; Mérikof accepta et conclut un bail à perpétuité.
Depuis dix ans, il vivait au moulin ; tout auprès, il s’était construit une maisonnette de bois ; de ses propres mains, il s’était arrangé un petit jardin où croissaient des légumes et quelques fruits. Il n’avait jamais pu mettre de côté le moindre argent pour payer son fermage ; mais son ami, qui le connaissait bien, n’avait rien exigé, et Mérikof, tenu en haleine par une demi-douzaine de procès relatifs au cours d’eau, vivait au jour le jour comme son confrère le meunier Sans-Souci.
La comtesse avait écouté ce récit sans mot dire.
— Comment est-il vu dans le voisinage ? demanda-t-elle après un court silence.
— On ne l’invite guère, lui fut-il répondu, mais on le reçoit partout ; par son âge, il a droit à quelques égards ; du reste, il a l’esprit caustique, et, quand on se moque de lui, il a bientôt mis les rieurs de son côté.
— Surtout quand il a une pointe, interrompit Zamkine.
— Comment ? s’écria la comtesse d’un air à demi dégoûté.
— Hélas ! madame, on n’est pas parfait ! Que voulez-vous que fasse le pauvre homme pendant les longues soirées d’hiver ?
— Mais je ne veux pas le voir alors, dit la comtesse avec une petite moue délicieuse. Un homme qui boit ? quelle horreur !
— Bah ! répondit philosophiquement son mari, qui connaissait le meunier de réputation depuis longues années, si l’on n’ouvrait la porte qu’aux gens qui ne boivent pas, on ne recevrait pas grand monde ! Je ne vois pas tant de différence entre l’ivresse de l’eau-de-vie de grain et celle du vin de Champagne.
La comtesse réprima un léger mouvement d’humeur et réfléchit un instant.
— De quoi cet homme a-t-il l’air ? demanda-t-elle.
— Faites-le chercher, et vous verrez, répondit le comte.
La jeune femme agita une sonnette.
— Allez prier Vladimir Alexandrovitch de venir prendre le thé chez nous, dit-elle.
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