Chapitre 2
Le domestique, frais débarqué de Pétersbourg, se rendit à l’office.
— Vladimir Alexandrovitch, qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il au marmiton qui lavait les assiettes.
— Le meunier, fit celui-ci sans se retourner.
— Un meunier ! La comtesse m’a dit d’aller l’inviter. Où demeure-t-il ?
— Ah ! oui ! aller l’inviter ! Ça n’en vaut pas la peine ; envoyez-y quelqu’un.
— Eh bien ! vas-y.
— À quoi bon ? Je vais dire à Fékloucha qu’elle y coure. Eh ! Fiokla !
La gardeuse de dindons, ainsi interpellée, leva la tête vers la fenêtre et montra le frais visage hâlé d’une jolie paysanne de quinze ans.
— Eh bien ! quoi ? demanda-t-elle en nasillant.
— Va dire à Vladimir Alexandrovitch que la comtesse l’invite à prendre le thé.
— Au moulin ?
— Quelle sotte ! Eh ! oui, au moulin ! Où veux-tu que ce soit ?
La messagère s’en alla le long d’un champ de seigle, dont elle arracha quelques épis en passant, puis elle tourna le coin d’un bois, et chantant à tue-tête, elle descendit la route sablonneuse qui menait au bord de la rivière.
Mérikof, assis à la fenêtre de la pièce qui lui servait à la fois de salon et de salle à manger, fumait paisiblement sa pipe quand la petite fille apparut sur le seuil de la porte ; les poules qui becquetaient le grain répandu s’enfuirent effarouchées en caquetant ; Mérikof leva la tête.
— La comtesse a ordonné que vous alliez prendre le thé là-haut, voilà ! cria l’Iris aux pieds nus ; et là-dessus elle s’enfuit à toutes jambes pour rattraper une vache qui s’en allait traînant sa corde.
— Ordonné, ordonné ! grommela le vieillard ; ordonné ! c’est bientôt dit ; et si je n’y allais pas ? Il réfléchit un instant. J’irai pourtant, se dit-il ; après tout, ils sont les maîtres à présent.
Poussant un soupir de temps en temps, il tira d’un coffre son ancien uniforme, l’épousseta soigneusement et s’en revêtit. Quand il fut prêt, il prit sa casquette et se dirigea vers le château.
Malgré ses soixante ans bien révolus, il n’avait pas mauvaise mine. Sa haute taille, voûtée par l’habitude de passer sous les portes basses de sa cabane, était bien prise dans son uniforme. Très maigre, il paraissait plus grand qu’en réalité. Ses traits durs et caractérisés portaient l’expression du sarcasme, peut-être du cynisme. On sentait, en le voyant, que cet homme avait pris son parti de sa déchéance, mais qu’il ne permettrait pas d’en rire.
Lorsqu’il entra dans le salon, la châtelaine était debout près d’une petite table ; en l’entendant annoncer, elle se retourna et le salua en souriant. L’impression qu’elle fit alors sur lui fut si profonde qu’il s’en souvint jusqu’à la dernière minute de sa vie.
La comtesse était une femme de taille moyenne, souple et élégante. Elle pouvait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans ; vêtue ce jour-là d’une robe blanche avec des rubans lilas, elle avait l’air d’une petite fée. Sans être belle, elle frappait par le charme exquis de sa voix, de son sourire, de ses manières. Mérikof se sentit d’abord mal à l’aise : cette société élégante ne ressemblait guère aux réunions des propriétaires du voisinage ; honteux de son embarras, il résolut de payer d’audace et se lança dans une conversation politique avec deux ou trois voisins. Le thé circulait dans le salon, la porte ouverte laissait entrer la brise, la causerie allait le mieux du monde, lorsqu’un mot imprudent détruisit l’équilibre que tout semblait favoriser. Zamkine parla d’un Anglais qu’il avait fait venir pour établir dans ses terres des prairies artificielles.
— Ne me parlez pas des étrangers, s’écria tout à coup Mérikof, par une de ces boutades qui lui étaient habituelles ; ils viennent nous piller, profiter de nos capitaux, s’enrichir de notre revenu, et retournent dans leur pays se moquer de nous. Le vôtre fera ses gorges chaudes de vous, Zamkine, quand il vous aura bien volé. Ces parasites ne font que nous soutirer notre argent.
— Les Russes gaspillent le leur et restent sans un morceau de pain, répliqua Zamkine piqué au vif.
Un grand silence se fit. La comtesse, tenant à la main sa tasse de thé, se leva sans affectation et vint s’asseoir près de Mérikof.
— Dites-moi, Vladimir Alexandrovitch, lui dit-elle avec bonté, vous devez vous ennuyer en hiver ? Ne voulez-vous pas puiser dans notre bibliothèque ?
Des larmes de reconnaissance remplirent les yeux du vieillard, pendant qu’il répondait d’une voix mal assurée. Zamkine comprit son tort ; la conversation languissait, on se sépara bientôt. Il était minuit à peu près quand Mérikof revint chez lui.
— Elle est belle, et surtout elle est bonne, se dit-il en regagnant sa cabane, où sa ménagère, endormie sur la table, l’attendait près d’une chandelle fumeuse. Il y a longtemps que personne ne m’avait parlé comme elle. Que Dieu la bénisse !
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