‹ Nouvelles russesChapitre 9 sur 32 · Chapitre 3

Chapitre 3

De ce jour, Mérikof devint l’hôte assidu du château ; les maîtres du lieu, prenant en pitié son isolement, l’invitèrent à venir souvent : en retour, il se fit adorer des enfants de la comtesse.

Ces petits êtres trouvaient charmant d’avoir à leurs ordres le grand vieillard qui les portait sur son dos, qui leur dénichait et leur élevait des oiseaux, si bien qu’il leur devint nécessaire. Dès le matin on les voyait tous les quatre sur la pelouse ; la comtesse en blanc peignoir les regardait de son balcon et venait parfois se mêler à leurs jeux. Elle était toujours égale d’humeur, un peu indifférente en général pour ce qui l’entourait, mais compatissante et généreuse pour les classes inférieures. On ne l’aimait pas beaucoup dans le voisinage, où elle était taxée de dédain ; Mérikof savait bien cependant qu’elle n’était pas dédaigneuse, mais ennuyée de la vie oisive et inutile des grandes dames ; il rempit plus d’une lance en son honneur, mais sans convaincre personne. Rien de plus difficile à déraciner qu’une idée fausse.

L’automne vint ; le pauvre vieillard pouvait à peine en croire ses yeux lorsqu’il vit la grande berline devant le perron. Il y porta lui-même ses trois petits amis, puis la comtesse y monta en s’appuyant sur sa main ; le comte était parti la veille. Les enfants passèrent la tête par la portière.

— Ne nous oubliez pas, Vladimir Alexandrovitch, dit la comtesse avec un signe d’adieu.

Le pauvre homme voulut répondre et ne put.

Il regardait tristement la voiture, que les chevaux eurent bientôt emportée hors de vue. Mérikof était seul.

Sans remarquer la pluie fine et glacée qui tombait sur sa tête nue, il parcourut le jardin à pas lents ; la solitude lui avait été une rude compagne pendant les dix années qu’il avait passées au moulin ; mais, après un été si bien rempli, se retrouver seul était cent fois plus cruel. Il voulut au moins chercher un visage connu ; traversant les appartements attristés par ce désordre qui suit un départ, il se dirigea vers la chambre de la femme de charge.

La dame du lieu tenait cour plénière ; on prenait le thé autour d’une table bien servie. Une chaise fut offerte à Mérikof, qui avait beaucoup remonté dans l’estime de la valetaille depuis que la comtesse l’admettait à sa table. En bon prince, il s’assit et accepta un verre de thé. La conversation reprit son cours, et les causeuses, car Mérikof était le seul homme de cette digne réunion, continuèrent à éplucher soigneusement les hôtes du château.

— Stépanida Vassilievna, dit tout à coup la femme de charge, votre maître va s’ennuyer à la maison maintenant ; il faudra inventer quelque chose pour l’occuper pendant les soirées d’hiver ; mais quelque chose de nouveau, voisine, car il n’est plus aussi jeune qu’il l’a été.

Stépanida répondit en secouant les épaules :

— On y pourvoira, n’est-ce pas, maître ?

Mérikof vida son verre de thé, le reposa sur la table et répondit sentencieusement :

— On y pourvoira.

Stépanida avait plus de quarante ans, mais elle était fraîche encore et d’un extérieur agréable. Son signe particulier, comme disent les passeports, était un bas de laine qu’elle tricotait incessamment, même en prenant du thé, et dont le peloton roulait toujours à terre au moment le plus intéressant de la conversation.

L’apostrophe de la femme de charge n’était pas sans malice ; lorsque Mérikof était venu s’établir au moulin, Stépanida l’accompagnait, et les mauvaises langues prétendaient qu’elle était plus maîtresse au logis que le maître lui-même. Moralement, c’était faux ; littéralement, c’était vrai. Vingt ans auparavant, Stépanida, alors servante, s’était attachée à Mérikof, qui en avait fait l’objet d’une fantaisie à l’un de ses voyages dans ses terres ; depuis ce temps, fidèle à sa fortune, elle ne l’avait plus quitté, et fut son unique domestique et sa consolatrice dans les mauvais jours. Elle avait possédé un petit pécule qui avait fructifié dans les mains de son frère, marchand aisé ; un jour vint où Mérikof regarda la misère en face, car une inondation avait détruit son moulin presque en entier ; les quatre cents roubles de Stépanida, offerts simplement sans espoir de recouvrement, furent acceptés de même.

Depuis, les deux solitaires avaient vieilli ensemble, elle s’occupant toujours des intérêts de son maître, et tricotant d’innombrables paires de bas, lui se laissant servir avec une nonchalance admirable, à laquelle on ne pouvait comparer que l’abnégation des services rendus.

Au bout d’une demi-heure, Mérikof se leva.

— Allons, Stépanida, dit-il.

— Allons, répéta la docile ménagère en mettant son peloton dans sa poche ; son tricot à la main, elle prit congé de la femme de charge et se mit en marche.

— Quand vous vous ennuierez, Vladimir Alexandrovitch, dit l’hôtesse, venez prendre le thé chez nous avec Stépanida Vassilievna ; cela vous distraira.

— Merci, répondit Mérikof, je viendrai de temps en temps, quand je passerai par ici.

q