Scène V
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
Le marquis.
Vous faites des emplettes ?
La comtesse.
Oui, pour cet hiver.
Le marquis.
Vous aimez beaucoup le monde, madame.
La comtesse.
Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m’a rendue malheureuse pendant trois ans qu’il m’a tenue enfermée avec lui, dans une de ses terres.
Le marquis.
Dans une de ses terres ?
La comtesse.
Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du Rhin.
Le marquis.
Sur les bords du Rhin ?
La comtesse.
Oui.
Le marquis.
Est-ce un beau pays ?
La comtesse.
Je ne peux pas trop vous dire, je ne m’y connais pas. On se donne beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d’endroits, et je ne vois pas la différence. C’est une faculté qui m’est refusée. On me montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout… Ah, Dieu ! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid ! c’est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes réveils, quand j’étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la perspective d’une cathédrale !
Le marquis.
Oui, cela doit être fort pénible.
La comtesse.
Àse faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n’était pas assez d’essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et l’on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là ? On grimpe en rond autour d’un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l’on s’en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans la tête, jusqu’à ce que le mal de mer vous prenne, et qu’on ferme les yeux pour ne pas tomber. C’est alors que votre cornac tire de sa poche une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j’ai vu l’Allemagne.
Le marquis.
C’est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre avec le baron.
La comtesse.
Est-ce qu’il est ici, le baron ?
Le marquis.
Oui, madame, il vient d’arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce grand orage ; — c’est là ce qui a dérangé le temps, sûrement.
La comtesse, riant.
L’arrivée du baron ! ah ! vous êtes délicieux !
Le marquis.
Comment ! ne parliez-vous pas de lui ?
La comtesse, riant.
Si fait, si fait, c’est à merveille.
Le marquis.
Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c’est insupportable.
La comtesse.
Non, non. — Je vous trouve charmant comme cela.
Le marquis.
Qu’est-ce que vous voulez ? Du tabac ? j’en ai de fort bon.
Ah ! j’oubliais bien !
La comtesse.
Quoi ?
Le marquis.
Vous voyez ce papier-là. Devinez.
La comtesse.
Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.
Le marquis.
C’est que si vous voulez vous remarier…
La comtesse, cherchant sur son piano.
Eh bien ?
Le marquis.
Qu’est-ce que vous cherchez encore ?
La comtesse, cherchant.
Parlez, parlez toujours.
Le marquis.
Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi.
La comtesse, cherchant toujours.
Avec vous ?
Le marquis.
Oh ! sûrement.
La comtesse.
Je ne le trouve pas ; c’est inconcevable.
Le marquis.
Qu’est-ce que vous cherchez donc là ?
La comtesse.
Un papier que j’avais tout à l’heure.
Le marquis.
Est-ce une chose de conséquence ?
La comtesse.
Oui et non, c’est une chanson.
Le marquis.
J’en ai un recueil ; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très complet depuis 1650.
La comtesse.
C’était une chanson nouvelle.
Le marquis.
Il y en a beaucoup dedans.
La comtesse.
Des chansons nouvelles ?
Le marquis.
Oui, pour ce temps-là.
La comtesse, riant.
De 1650 ! ah ! ah ! ah ! vous êtes toujours le même.
Le marquis.
Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez, avec les femmes.
La comtesse.
Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes ?
Le marquis.
Ah ! si vous vouliez être la mienne !… Voici une visite.
La comtesse.
Eh ! c’est votre domestique.