I
Souvenirs champêtres.--Clos, granges, cultures, fermes.--La double croisée de Paris.--Autour du Châtelet.--Les maîtres bouchers et la grande boucherie.--La rue Trop-va-qui-dure et la Vallée de misère.--Grandeurs, prospérités et solennités de la grande rue de Saint-Denis.--Chemin royal au commencement et à la fin des règnes.--Entrées de l’empereur Charles IV, d’Isabeau de Bavière, de Louis XI, etc.--Cortèges, spectacles et divertissements.--Les funérailles royales.--Un Arbre de Jessé.--Noms de maisons.--Anciennes hôtelleries.--Les omnibus de Blaise Pascal.--La grande rue Saint-Honoré.--L’Arbre sec.--Arbrissel ou potence?--La croix du Trahoir.--La rue de la Ferronnerie.--Aux Innocents.--Grandes halles de la mort et grand marché des vivants.
[Illustration: VIEUX PIGNONS RUE BEAUBOURG]
Ce Paris bourgeois et populaire qui répand ses innombrables maisons autour des grands hôtels féodaux, des logis de noblesse et des séjours de princes a, depuis le jour où il a débordé de l’île berceau sur les deux rives, englobé, dans son accroissement jamais arrêté, bien des hameaux, des fermes, des petits fiefs champêtres rejoints d’abord, puis étouffés bientôt dans les lacis des ruelles qui les enserrent.
Il ne restera de ces villages absorbés au plus touffu de l’immense enchevêtrement de pignons, de cubes de pierres et de cages en pans de bois où grouille la fourmilière parisienne, que des noms de quartiers, que des appellations agrestes pour des voies commerçantes où ne verdit plus aucun feuillage, ou bien des noms jolis et ensoleillés étiquetant ironiquement des ruelles profondes et noires que le soleil ne connaît plus.
[Illustration: L’ÉGLISE SAINT-SAUVEUR, RUE SAINT-DENIS]
En fouillant au plus profond des quartiers encombrés on retrouve des souvenirs d’anciens clos, le clos de Laas, le clos Bruneau au pays des écoles, le clos Garlande, le clos Georgeau, le clos des Halliers, le clos des Arènes à Saint-Victor, le clos Thyron appartenant à l’abbaye de Thiron ou Tiron près Chartres,--laquelle avait aussi donné son nom à une rue où les abbés avaient leur logis près de la rue Saint-Antoine, ainsi qu’à une prison,--le clos des Mureaux, le clos Saint-Symphorien planté en vignes sur la montagne Sainte-Geneviève et bien d’autres tant sur la rive gauche que sur la rive droite.
On rencontre d’agrestes souvenirs étouffés sous les pierres, plusieurs rues des Amandiers, dont une sous Sainte-Geneviève où se sont bâtis des collèges, la rue Hautefeuille, le Chardonnet, champ de chardons où fut édifiée l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, les Vignes, les Marais, les Champeaux, des Granges, la Grange aux Merciers, la Grange batelière qui fut un fief important, dont le manoir était situé sur l’emplacement de l’hôtel Drouot.
La transformation du quartier Saint-Paul aux dépens des jardins de l’hôtel royal au XVIᵉ siècle, donna les rues de la Cerisaie, Beautreillis; on avait déjà les rues des Jardins-Saint-Paul, du Mûrier, du Figuier, du Champ Fleuri, des Petits-Champs, des Rosiers, du Vertbois et même la rue des Orties entre le Louvre et les Tuileries.
Plus tard, quand la ville, grandissant toujours, fera la conquête d’autres villages et hameaux suburbains, on aura la ferme des Mathurins, le buisson Saint-Louis, le champ de l’Alouette, le Gros Caillou, etc...
[Illustration: BAS-RELIEF DE LA MAISON DE L’ANNONCIATION, 89, RUE SAINT-DENIS]
Le Paris de la rive droite est traversé par deux grandes artères perpendiculaires à la Seine, la grande rue Saint-Denis qui se relie par le pont au Change à la Cité et par le pont Saint-Michel à la ville universitaire, et la grande rue Saint-Martin qui mène au pont Notre-Dame. Une troisième grande voie parallèle au fleuve, la grande rue Saint-Antoine, reliée par des petites rues tournantes à la grande rue Saint-Honoré, traverse Paris de l’est à l’ouest et forme avec les deux autres ce qu’on appela alors la Croisée de Paris. Ces trois rues, ce sont des rivières charriant des flots humains, entre des berges fort étroites aux maisons serrées; il y coule sans cesse une foule pressée et tassée de cavaliers et de piétons, de charrettes, de litières et de carrosses.
Ce sont des rues bruyantes et houleuses, toujours encombrées, toujours retentissantes, mais dont la foule change vingt fois de caractère suivant la région traversée; plus bourgeoise en certains endroits où sont les gros marchands, plus ouvrière à certains carrefours, près des quartiers où, dans toutes les maisons et toute la journée, frappent, tapent, cognent sur le fer ou le bois, les gens de métiers; plus populacière sur certains points et haillonneuse çà et là, montrant plus de truands et de mendiants aux abords des cours de Miracles où gîtent les truandailles, la lie toujours prête à remonter à la surface.
En passant au long des moutiers, sous les grands murs appuyés de contreforts, sous les églises, le flot des passants est plus sombre; il y a plus de soutanes noires, plus de frocs de bure. La rue est plus noire aussi du côté du Châtelet, au pays des procureurs et de la basoche, tandis qu’en s’approchant des régions aristocratiques, aux environs du Louvre à l’ouest ou de l’hôtel Saint-Paul dans la région de l’est, elle devient plus élégante, égayée par des chaperons de gros bourgeois ou des pourpoints de jeunes seigneurs, par les harnois brillants de quelques gens d’armes, par des toilettes de belles dames voisinant à pied ou chevauchant à mules, avec petits ou grands cortèges, pour visites ou promenades. Le point de rencontre de ces artères principales, la Croisée de Paris, est aux abords du Châtelet juste au point le plus serré et le plus populeux, où le Paris de la rive droite commence, où les maisons forment un conglomérat de toits et de pignons, sillonné et comme fendillé par un réseau de ruelles étroites qui sinuent autour du grand Châtelet, cette antique forteresse défendant jadis la tête du pont de Lutèce, rebâtie et refaite plus d’une fois, devenue au centre de la ville une sombre cage à prisonniers, le siège de la juridiction de la prévôté et vicomté de Paris, c’est-à-dire aussi un nid de justiciers redoutables, de tout ordre depuis le simple clerc du greffe jusqu’au tourmenteur chargé de questionner les patients sur le terrible chevalet.
[Illustration: ENTRÉE DE LA RUE SAINT-DENIS, LA GRANDE BOUCHERIE, LE MARCHÉ DE L’APPORT-PARIS ET LE CHATELET]
De plus, outre ses prisonniers et ses gehenneurs, comme si ce n’était assez pour son renom sinistre, ce redoutable paquet de tours cache encore autre chose de plus lugubre, il abrite une morgue pour les cadavres rejetés par le flot sur les berges de la rivière ou laissés par la nuit au coin des carrefours malfamés.
C’est ici le quartier des bouchers, les noms des rues le disent assez, rue Triperie, rue de la Place-aux-Veaux, rue du Pied-de-Bœuf, de la Tuerie... Juste devant l’entrée du Châtelet, c’est-à-dire du passage voûté traversant la forteresse, se trouve la Grande Boucherie de l’Apport-Paris, un vaste bâtiment de pierres au rez-de-chaussée avec étage de bois largement ouvert pour l’aération.
La Grande Boucherie est une espèce de halle à la viande, contenant vingt et quelques étaux où se vendent les bêtes abattues dans les tueries voisines; une odeur de sang plane sur ces rues des bouchers, le sang coule vers la rivière, sur le pavé sans cesse lavé et relavé par le flot rouge, et par le ruissellement des seaux d’eau lancés à tour de bras après l’abatage.
Établie là depuis des temps fort lointains, moyennant un cens payé à l’abbaye de Montmartre, la Grande Boucherie est la plus importante de Paris; il y a d’autres étaux près du petit Châtelet, et d’autres aux halles, à la grande boucherie de Beauvais, qui se plaignent également de la concurrence des boucheries des moines de Saint-Germain des Prés et de Sainte-Geneviève, et de celles établies jadis par les Templiers dans l’enceinte du Temple.
Les bouchers forment une corporation puissante par la richesse des patrons et par son armée de robustes gaillards habitués aux besognes sanglantes. Les Thibert, les Saint-Yon sont les gros bonnets de la corporation et forment des dynasties qui marquent dans les luttes violentes des XIVᵉ et XVᵉ siècles et jusque sous la Ligue; des Le Goix de la boucherie de Sainte-Geneviève se perpétuent dans le même commerce jusqu’à nos jours, tandis que des Saint-Yon enrichis achètent des charges au XVIIᵉ siècle et passent ainsi dans la noblesse de robe.
Au temps de la grande querelle des princes, quand Armagnacs et Bourguignons se massacrent à qui mieux mieux, les maîtres bouchers marchent à la tête de bandes nombreuses et bien organisées qui tiennent énergiquement pour Bourgogne. Pendant la démence de Charles VI, ils ne veulent pas d’autre régent que Jean sans Peur, qui s’appuie sur ces corporations redoutables et flatte leurs tendances démagogiques. Jean sans Peur est alors pour eux, comme pour la majorité des Parisiens, ce que sera pour leurs petit-fils le duc de Guise.
Les chefs aux prises d’armes de la boucherie sont «les Thibert et les Saint-Yon de la grande boucherie jouxte le Châtelet et les trois fils de Thomas le Goix, qui était boucher, bel homme et en son état bon marchand, dit Juvénal des Ursins, demeurant lui et ses enfants et vendant chair en la boucherie de Sainte-Geneviève, bourgeois et natifs de Paris». Avec eux se voient un chirurgien, Jean de Troyes «qui avait moult bel langage» et le fameux écorcheur de bêtes Caboche «qui était de la boucherie d’auprès l’Hôtel-Dieu, devant Notre-Dame».
On sait quelles traces sanglantes ces bouchers du XVᵉ siècle ont laissées dans l’histoire des Révolutions de Paris. S’ils massacrèrent un peu partout par les rues aux grandes journées, ils combattaient aussi aux batailles livrées aux alentours entre les armées des princes, comme à la prise de Saint-Cloud. Un de leurs chefs, un le Goix tué à une défaite du parti bourguignon en Beauce, fut ramené à Paris, eut à Sainte-Geneviève des funérailles de prince, où l’on vit le duc de Bourgogne lui-même marcher derrière le cercueil. Cet épisode de l’enterrement en grande pompe du chef insurgé, quand on le lit dans Juvénal des Ursins, rappelle les enterrements avec grand cortège et musique funèbre des chefs de la commune contemporaine tués aux avant-postes.
Le parti de Bourgogne devient le parti des Cabochiens, prenant le nom de l’écorcheur Jeannot ou Simonet Caboche qui s’était distingué par sa violence et son audace avec les le Goix, à l’enlèvement de la Bastille le 8 avril 1413 et aux journées sanglantes. Alors règne en souveraine farouche et délirante la violence déchaînée, pataugeant dans le sang des massacres. Les écorcheurs extorquent des rançons aux gros bourgeois qui n’ont pu quitter la ville à temps, ils pillent, dérobent, proscrivent et assomment à tort et à travers, se plongeant dans la soulerie du sang, faisant peur au duc Jean sans Peur lui-même, et à la fin suscitant la réaction.
[Illustration: CARREFOUR RUE PIROUETTE, ÉTAT ACTUEL]
Toute la ville, sous la terreur des bandes cabochiennes, prend donc le chaperon blanc, couleur du parti révolutionnaire, même les princes, les seigneurs, les gens d’Église. Le dauphin qui reçoit à son hôtel la redoutable visite des communes doit coiffer le chaperon cabochien, et Charles VI, dans un intervalle de sa maladie, l’arbore aussi quand, pour aller faire ses oraisons à Notre-Dame, il traverse la grande multitude des Parisiens en armes sur son passage.
Il y avait derrière les gens de coups de main, des politiques aussi, plus sages, réprouvant au fond ces violences, et qui essayaient, par l’ordonnance dite cabochienne, de régulariser le mouvement et d’en tirer des réformes possibles, quelque chose comme une refonte du système politique. Mais comme toujours ces politiques et leurs idées devaient être emportés et noyés dans le mouvement tumultueux des masses soulevées, des hommes de violence irréfléchie.
Les Cabochiens trouvèrent cependant à qui parler; en assemblée à l’Hôtel de Ville un maître charpentier osa leur dire qu’il y avait à Paris autant de frappeurs de cognée que d’assommeurs de bœufs. Les modérés relevèrent la tête. Alors Juvénal des Ursins, qui fut le courageux meneur de la lutte contre les Cabochiens, et quelques vaillants bourgeois entraînés par ses exhortations, se sentant soutenus par tout ce qui dans Paris en avait assez de la violente tyrannie cabochienne, arrachèrent la ville au parti démagogique, allèrent chercher le dauphin et le duc de Berry pour les faire marcher à leur tête et achever de rétablir l’ordre.
Comment finit l’écorcheur Caboche, ce meneur sanguinaire de la populace, l’histoire ne le sait pas au juste. Il eut son procès en parlement, avec les principaux chefs; Jean de Troyes eut le col coupé aux Halles, les autres, les le Goix, Deniset de Chaumont, Robinet de Mailly, Jacqueville, furent simplement bannis du royaume. Comme eux Caboche échappa au bourreau, probablement parce qu’il avait pu avec eux gagner à temps les terres du duc de Bourgogne.
[Illustration: LA RUE BRISEMICHE, ÉTAT ACTUEL]
Dans la réaction qui suivit, la Grande Boucherie fut démolie, mais elle fut
[Illustration: L’ATTAQUE DU CLOITRE SAINT-MERRY, AVRIL 1832]
reconstruite quelques années après, au retour des Cabochiens bannis, quand Paris livré par Perrinet Leclerc retomba au pouvoir du parti bourguignon, et elle subsista aussi longtemps que le Châtelet lui-même, son voisin, pour ne tomber qu’en même temps que lui au commencement de notre siècle.
Devant cette Grande Boucherie des rudes compagnons de Caboche, se tient le marché de l’Apport de Paris ou la Porte Paris, un petit marché aux légumes qui est tous les matins une cause d’encombrement en ce lieu déjà si encombré, au débouché de la sombre voûte du Châtelet, près de la barrière aux Sergents, poste de vingt-cinq hommes de police. Aux étalages d’herbes et de verdures qui apportent parmi ces bâtisses tassées de bonnes odeurs de campagne s’ajoutent les étalages de poisson moins agréablement odorants.
Tout le long de la rue Pierre-à-Poisson, simple ruelle serpentant le long des sombres murailles du Châtelet, côté du couchant, des échoppes s’alignent avec des pierres pour étaler le poisson. Le poisson frais de la rue Pierre-à-Poisson rencontre le poisson salé de la rue de la Saunerie qui n’a pas meilleure odeur. De la rue aux Salaisons on tombe par la rue Trop-va-qui-Dure à la rue de la Poulaillerie et à la vallée de Misère.
De l’autre côté du Châtelet, tourne au pied des murs la rue de la Joaillerie où sont des boutiques d’orfèvres assez étrangement placées dans ce quartier voué au commerce des victuailles.
Le nom de la rue Trop-va-qui-Dure, ou Qui-m’y-trouva-si-dure, a mis les cerveaux des chercheurs d’étymologies à la gehenne. L’appelle-t-on ainsi parce qu’elle conduit à l’entrée du terrible Châtelet et que pour bien des malheureux elle est le chemin du supplice? Il va trop longtemps celui qui dure encore après l’avoir suivie, car les juges et les bourreaux l’attendent. Peut-être aussi est-ce tout simplement un nom torturé lui-même et à la fin tout à fait dénaturé comme on en peut citer beaucoup d’autres.
Quant à la vallée de Misère, c’est la place où se tenait le marché aux volailles, la Poulaillerie, une place bordée de quelques vieilles maisons que dominent le sommet des tours du Châtelet et le petit clocheton de Saint-Leufroy. Son nom lui vient peut-être de l’aspect misérable de son entourage, ou peut-être parce que la place étant en contre-bas du quai de la Mégisserie et du débouché des ponts aux Changeurs et aux Meuniers, la Seine, à la moindre crue, lui vient faire visite et gêner les pauvres marchands de volaille.
En souvenir de l’une des plus sérieuses de ces inondations si fréquentes, la vallée de Misère avait son petit monument à l’angle d’une maison du quai, un pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription:
Mil quatre cens quatre vingt treize Le septiesme jour de janvier Seyne fut icy à son aise Battant le siège du pillier.
Les rues constituant la croisée de Paris furent les premières voies parisiennes régulièrement pavées. Boueuses à la moindre pluie, d’une boue qui se changeait l’été en poussière désagréable et malsaine que le moindre vent soulevait, les rues laissaient fort à désirer alors au double point de vue de la viabilité et de la salubrité.
On raconte que Philippe-Auguste prenant un soir d’été l’air à une fenêtre de son palais de la Cité, comme un bon bourgeois qui se repose après la journée faite, se trouva fort incommodé par les miasmes se dégageant des rues poudreuses, par la poussière malodorante soulevée sous les pieds des chevaux et les roues des charrettes traversant en si grand nombre la Cité.
[Illustration: VIEUX PIGNONS DE LA RUE GALANDE (1894)]
Le roi, obligé par ces inconvénients de se retirer des fenêtres, prit alors la résolution de faire cesser cet état de choses. Le prévôt et les bourgeois furent convoqués au palais et Philippe ordonna le pavage en forte et dure pierre des voies principales; la dépense un peu forte fit faire la grimace aux édiles, mais le roi, comme bourgeois de Paris, y contribua pour sa part.
Ce premier pavage, disent les vieux historiens de Paris qui en ont pu voir les traces en certains endroits sous le sol exhaussé, était fait de grandes dalles de grès, de carreaux de trois pieds de longueur. En raison de la dépense excessive on se borna à daller ainsi les grandes voies passagères, laissant les autres en l’état.
La grande rue Saint-Denis qui commence,--ou finit,--à la Grande Boucherie, c’est l’artère principale, de beaucoup la plus mouvementée, le fleuve pas bien large pourtant recueillant sur son chemin bien des affluents importants; c’est la grande route aussi. Tout ce qui vient des provinces du Nord descend par cette longue rue après avoir franchi la Bastille Saint-Denis, la porte la plus importante de l’enceinte construite par Étienne Marcel et Charles V.
[Illustration: ANCIENNE FAÇADE DE LA MAISON DE NICOLAS FLAMEL, RUE DE MONTMORENCY, 45, DONT IL NE RESTE QUE LA POUTRE A L’INSCRIPTION]
C’est le chemin des entrées triomphales, des réceptions solennelles de rois et de reines. C’est par la porte Saint-Denis, pour ne citer que les plus fameuses et les plus fastueuses de ces réceptions royales, qu’entrèrent en la bonne ville de Paris l’empereur d’Allemagne Charles IV, venant visiter le roi Charles V en 1378, la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, qui apportait avec elle tant de malheurs pour Paris et la France, les rois Louis XI, en 1461, et François Iᵉʳ en 1515, la reine Anne de Bretagne en 1504...
Nous n’avons aucune idée des magnificences déployées en ces circonstances, et notre époque, jusque dans ses fêtes, ignore désespérément le pittoresque. Une fête pour nous c’est plus ou moins de sociétés musicales ou de gymnastique, plus ou moins de drapeaux et de lanternes vénitiennes aux fenêtres, plus ou moins de soleils tournants et d’étoiles filantes au feu d’artifice. Notre imagination, quand elle a ajouté quelques mâts de cocagne à ce programme, est à bout.
Le moyen âge déployait un peu plus de recherches de splendeurs, dans toutes les réunions et solennités; aux grandes journées, nos aïeux s’ingéniaient à relever la pompe de ces grands cortèges par tous les moyens et à les égayer sur leur route par toutes sortes de divertissements et d’intermèdes.
[Illustration: COUR DU COMPAS D’OR, RUE MONTORGUEIL]
Il n’y a qu’à ouvrir les vieux chroniqueurs pour en avoir maintes et maintes preuves. La grande ville de Paris se tirait particulièrement bien de ces occasions, les gros bourgeois donnaient de leurs personnes dans les cortèges, les corporations, les quartiers cherchaient à se distinguer, le menu peuple s’esbaudissait et comme chacun y allait tout naïvement bon jeu bon argent, personne, malgré le penchant bien connu des Parisiens à la raillerie, ne songeait à se moquer si quelque chose du programme venait à clocher. La rue Saint-Denis avait donc le privilège des cortèges royaux aux circonstances solennelles, après le sacre, lors des noces princières, ou autres joyeux événements, comme au retour des campagnes victorieuses. Philippe-Auguste qui avait pavé notre rue, fit son entrée triomphale au retour de sa campagne de Bouvines, lorsque, au milieu d’une allégresse inouïe et de fêtes générales qui n’en finissaient plus, il ramena le comte de Flandre Ferrand, son vassal enfin vaincu, si bien enferré sur un chariot.
Aux entrées princières, tous les carrefours, tous les parvis d’église, tous les endroits où pouvait un instant stationner un cortège, recevaient des décorations particulières, en quelque sorte comme les reposoirs aux processions de la Fête-Dieu, et servaient de théâtre à des divertissements particuliers. On y élevait des machineries à surprises, des échafauds pour des représentations de mystères ou d’allégories, des tréteaux pour jongleurs et jongleresses, des lices pour combats simulés; on y dressait des tables bien garnies pour rafraîchir le cortège, tandis que pour le populaire, les fontaines, au lieu d’eau, coulaient du vin ou de l’hypocras.
Quand l’empereur Charles IV vint faire visite à Charles V en 1378, le prévôt de Paris, le chevalier du guet, le prévôt des marchands, les échevins s’en furent au-devant de lui jusqu’à mi-chemin de Saint-Denis, suivis de dix-huit cents bourgeois à cheval, vêtus de robes mi-partie blanc et violet. A la Chapelle Saint-Denis l’empereur, qui voyageait en litière parce qu’il avait été pris en route d’un violent accès de goutte, quitta cette litière et se hissa sur un cheval noir richement caparaçonné, envoyé par le roi.
Le cortège se remit en marche et trouva, l’attendant en avant de la porte Saint-Denis, le roi de France avec les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bar, les archevêques de Reims, de Rouen et de Sens, les évêques de Paris, Laon, Beauvais, Noyon, Bayeux, des abbés de grandes abbayes, tous à cheval, avec une quantité de seigneurs de la cour et d’innombrables chevaliers. Le roi, vêtu d’une cotte hardie d’écarlate vermeille et d’un manteau fourré, montait un grand palefroi blanc. Outre les hauts et puissants seigneurs laïques et ecclésiastiques dessus dits, il était accompagné de tous les fonctionnaires de la cour: chambellans, chevaliers d’honneur, maîtres d’hôtel, écuyers, huissiers, pannetiers, échansons, sommeliers en nombre, plus cinquante-deux valets de chambre et soixante sergents d’armes, foule étincelante et chatoyante vêtue de velours et de satins aux couleurs éclatantes. Pour juger de la magnificence des costumes, il suffit de citer les queux et écuyers de cuisine vêtus de houppelandes de soie et aumusses fourrées à boutons de perles.
Après que les monarques se furent salués, embrassés et complimentés, le cortège se remit en marche et descendit la rue Saint-Denis dans l’ordre suivant: trente sergents d’armes à pied tenant tout le travers de la rue pour ouvrir le passage, ensuite les gens de l’empereur, huit cents chevaliers de France avec un nombre infini d’écuyers, tous vêtus et montés magnifiquement, le chancelier de France et les conseillers du roi, le prévôt de Paris, le maréchal de Blainville à la tête des écuyers du roi, la garde d’honneur de l’empereur composée de gentilshommes français conduits par le seigneur de Coucy et le comte de Saarbruck, tous descendus de cheval, marchant en files serrées un bâton au poing et entourant le roi et l’empereur. Après les huissiers d’armes à pied, s’avançaient les frères du roi, le frère de l’empereur, une quantité de seigneurs allemands et français; derrière ce groupe vingt chevaliers à pied et vingt-cinq arbalétriers, puis les archevêques et les évêques, les chevaux de parement du roi, tout le reste de la cavalcade, et pour clore la marche, le prévôt des marchands, le chevalier du guet avec ses archers et sergents et les bourgeois.
Grâce aux bonnes mesures prises, le défilé de l’interminable cortège se fit dans le plus grand ordre sans trop grande presse et sans accident, au grand émerveillement des gens qui n’avaient vu «telle ni si bonne ordonnance de telle multitude».
La réception de la reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, eut un autre caractère que ce grandiose et chevaleresque défilé. C’était une fête en même temps, une marche nuptiale coupée de réjouissances, et la rue Saint-Denis vit ce jour-là passer dans le flamboiement des drapeaux et des bannières, entre deux interminables murailles de tapisseries de haute lisse, de verdures et de fleurs, et sous un ciel de draperies de soies, un éblouissant cortège de nobles dames en grands atours, toutes les princesses de la cour, toutes les femmes de la haute noblesse de France.
[Illustration: LA FONTAINE MAUBUÉE, RUE SAINT-MARTIN. ÉTAT ACTUEL]
Supposons-nous un instant dans une de ces maisons enguirlandées, pavoisées de la base au faîte et garnie de spectateurs penchés sur toutes les saillies, de têtes pressées à toutes ses ouvertures grandes ou petites, aux larges fenestrages où pendent des tapisseries ou des étoffes brillantes, et jusqu’aux lucarnes du toit.
C’était le dimanche 20 août 1389. Sur le chemin de Saint-Denis se tenaient douze cents bourgeois de Paris à cheval, vêtus de vert et de vermeil. La reine Isabeau s’avançait en litière richement parée et découverte, entourée des ducs frères du roi et de dix seigneurs de haut rang à cheval, marchant au petit pas. Venaient ensuite la duchesse de Berry sur un palefroi, adextrée de deux seigneurs, la duchesse de Bar en litière, la duchesse de Bourgogne et la comtesse de Nevers, la duchesse de Touraine à cheval et une foule d’autres dames et damoiselles en chars couverts ou sur palefrois galamment harnachés, des gentilshommes, prélats et chevaliers en nombre, précédés de sergents d’armes et d’officiers du roi, ouvrant la marche et très embesognés, comme bien on pense, à percer la foule immense qui remplissait les rues et les places.
A la Bastille Saint-Denis, des enfants appareillés en ordonnance d’anges, dans un ciel semé d’étoiles et d’armoiries, chantèrent au passage du cortège moult mélodieusement et doucement. Des vins et liqueurs coulaient de la grande fontaine monumentale qui se trouvait à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, décorée pour ce jour de drap d’azur semé de fleurs de lis et couverte d’écussons aux armes des hauts et notables seigneurs; des jeunes filles aux riches costumes chantèrent encore en l’honneur de la reine, et chantèrent si bien que, dit le chroniqueur, «douce chose et plaisante était à l’ouïr!» Leur chant terminé elles prirent hanaps et coupes d’or et présentèrent à boire des vins de la fontaine aux nobles seigneurs du cortège.
[Illustration: LES CHARNIERS DE L’ANCIEN CIMETIÈRE SAINT-PAUL (1895)]
A quelques pas de là, devant le moutier de la Trinité où peu après s’établirent les Confrères de la Passion, il y eut grande représentation théâtrale. On donnait le pas du roi Saladin avec une multitude de personnages; après un compliment à la reine, des personnages représentant les douze pairs de France et Richard Cœur de Lion assaillirent une forteresse défendue par Saladin et ses Sarrasins, «et là y eut par esbattement grande bataille qui dura une bonne espace».
[Illustration: LES PREMIÈRES BARRICADES AU TEMPS D’ÉTIENNE MARCEL]
A la deuxième porte Saint-Denis, dite Porte aux Peintres, ouvrant dans l’enceinte de Philippe-Auguste, d’autres anges attendaient encore la reine, dans un ciel constellé, mais ils avaient cette fois avec eux Dieu le père, Dieu le fils et le Saint-Esprit. A l’arrivée du cortège, des chants éclatèrent dans ce Paradis, il y eut belle séance de musique, puis la porte du ciel s’ouvrit, deux anges descendirent des nuages et vinrent poser sur la tête de la reine une belle couronne d’or garnie de pierres précieuses, en lui chantant ces vers avant de remonter:
Dame enclose entre fleurs de lys, Reine estes vous de Paris, De France et de tout le pays. Nous en r’allons en Paradis.
[Illustration: LA TOUR PETAUDIABLE, QUARTIER DE LA GRÈVE]
A la chapelle Saint-Jacques, autre arrêt devant une haute chambre encourtinée montée sur un échafaud où de grandes orgues faisaient éclater leur musique. La plus grande station fut au Châtelet devant lequel avait été élevé un castel de charpente avec tourelles «assez fortes, dit Froissart, pour durer quarante ans,» et gardé à tous ses créneaux par des hommes d’armes armés de toutes pièces. Au milieu sur un lit richement paré était une femme représentant madame sainte Anne.
En avant de ce castel, dans un espace fermé de palissades on avait planté un petit bois, une garenne où se trouvait «grand foison de lièvres, de lapins et d’oisillons, courant ou voletant dans la ramée». Quand le cortège déboucha devant le Châtelet, un grand cerf blanc sortit du bois et s’en vint devant le lit de justice de sainte Anne, comme pour chercher asile contre les attaques d’un lion et d’un aigle qui le suivaient de près. Alors parurent douze belles jeunes filles l’épée nue à la main, qui se mirent devant le cerf pour repousser les assaillants...
La nuit était venue quand le cortège, arrêté à chaque rue par d’autres jeux, parvint à la Cité, après avoir passé le pont Notre-Dame, couvert entièrement d’un ciel de soie vermeille étoilée, et gagna la cathédrale, du haut de laquelle, ainsi que fit plus tard Mᵐᵉ Saqui, s’envola un acrobate qui, sur une corde tendue de la tour au pont aux Changeurs, descendit en chantant et tenant de chaque main un cierge allumé.
Louis XI à son tour, au début de son règne, fit par notre grande rue Saint-Denis une entrée mémorable dans sa bonne ville de Paris, qu’il avait très à cœur de s’attacher, en prévision des futures luttes qu’il pressentait devoir bientôt soutenir contre les grands vassaux de la couronne, ces princes trop rapprochés du trône, et dont l’ambition et les compétitions funestes avaient causé tant de maux depuis cent ans. D’autres entrées, bien mémorables pour d’autres causes, dans l’intervalle avaient eu lieu: entrée du duc de Bourgogne, entrée des Armagnacs, entrée des Anglais et enfin entrée par escalade avec rude bataille par les rues, des troupes du roi de France arrachant Paris à l’étranger. Il fallait faire oublier tout cela, rejeter dans l’ombre du passé les vieux souvenirs des discordes, les maux soufferts, la longue défiance de Charles VII contre Paris, défiance justifiée, il faut le dire, par le vieil esprit de sédition couvant perpétuellement dans le sein de la bonne ville si prompte aux colères.
L’évêque de Paris, le Parlement, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands et les échevins tous vêtus de robes de damas fourrées de martre, accueillirent le roi à son arrivée en avant de la Bastille Saint-Denis, et le prévôt des marchands lui présenta les clefs de la ville.
Devant l’église Saint-Lazare dans le faubourg, dernière station avant l’entrée, un héraut d’armes à cheval, splendidement costumé aux couleurs et armes de la ville attendait le roi. Il prenait pour nom Loyal cœur et présentait au roi, galante attention du corps de ville, cinq dames en superbes atours montées sur de magnifiques chevaux, blasonnés à la nef parisienne. Dans le costume de chacune de ces dames se distinguait une grande lettre richement brodée et les cinq lettres réunies formaient le mot PARIS.
Tous les princes et grands seigneurs du royaume, comme au sacre, tenaient leur place dans le cortège royal et déployaient un luxe extraordinaire. Dans cette étincelante chevauchée de princes se remarquaient le fils de Jean sans Peur tué à Montereau, le vieux duc de Bourgogne, Philippe le Bon qui allait, en cette occasion, éblouir les Parisiens de son faste dans sa résidence de l’hôtel de Bourgogne et son fils, le comte de Charolais, destiné à devenir plus tard le grand adversaire de Louis XI, Charles le Téméraire.
Au sommet de la porte Saint-Denis on avait construit une belle nef de charpente argentée, la nef du blason de la ville, dans laquelle des figurants costumés représentaient les trois états, clergé, noblesse et tiers. Aux châteaux d’avant et d’arrière étaient deux personnages allégoriques Justice et Equité, tandis que dans la hune du mât «qui était en façon d’un lys» se voyait un roi que deux anges conduisaient.
A l’entrée de la grande rue, la fontaine de la Reine jouait encore son rôle dans la fête. Là se vit un combat d’homme et femme «sauvages» puis «trois bien belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues» sortirent de l’eau du bassin et chantèrent quelques motets et bergerettes au son des instruments. Le divertissement terminé les tuyaux de la fontaine se mirent à jeter du lait, du vin et de l’hypocras pour rafraîchir les seigneurs du cortège.
[Illustration: LA BARBE D’OR, RUE DES BOURDONNAIS]
Et la fête se continuait tout le long de la rue aux endroits accoutumés. Les confrères de la Passion sur un échafaud, devant leur local du moutier de la Trinité, représentèrent le mystère de la Passion, Jésus-Christ sur la croix, entre les deux larrons. A la porte aux Peintres autre représentation. Plus loin devant l’église des Saints-Innocents, ce fut une chasse, une biche poursuivie par chasseurs et chiens menant grand bruit d’abois et de trompes. A la Grande Boucherie on avait élevé encore un château fort figurant la bastille de Dieppe, jadis enlevée d’assaut aux Anglais par Louis alors Dauphin, et quand le roi passa il se livra un merveilleux «assault de gens du roy, à l’encontre des Anglais qui furent prins et gagnez et eurent tous les gorges coupées».
Enfin au passage du cortège sur le pont au Change, tout fermé et tendu d’un ciel d’étoffes brillantes, deux cents douzaines d’oiseaux de toutes sortes s’envolèrent tout à coup, lâchés par les oiseleurs de Paris, suivant leur coutume aux entrées, «pour ce qu’ils ont sur le dict pont, lieu et place à jours de fête pour vendre les dicts oyseaulx».
En d’autres circonstances d’autres cortèges au lieu de descendre la rue Saint-Denis la remontaient. Notre rue était le chemin de l’abbaye royale de Saint-Denis. Rois et reines qui avaient suivi ce chemin à cheval ou en litière, pour leurs noces ou entrées joyeuses, un jour le reprenaient couchés dans leur bière pour leur enterrement... Si on la descendait joyeusement couronne en tête au commencement des règnes, aux retours du sacre, au temps des belles espérances, souvent déçues, plus tard la dépouille mortelle de ces rois tant acclamés refaisaient à rebours le même chemin pour aller retrouver dans les caveaux de Saint-Denis les ombres de leurs prédécesseurs.
Autres circonstances, autres pompes et autres sentiments dans les cœurs des assistants. C’était lentement, à la lueur des torches funèbres, que le cercueil royal au sortir de Notre-Dame montait vers la porte Saint-Denis, suivi par les princes, les prélats, les officiers royaux à pied. Plus de fleurs, plus de guirlandes de verdure, plus de joyeuses volées de cloches, mais au passage du cortège le glas funèbre sonné par toutes les églises, à l’unisson du gros bourdon de Notre-Dame.
[Illustration: L’ARBRE DE JESSÉ RUE SAINT-DENIS (1895)]
Le cortège des funérailles de Charles VII peut donner une idée de ces funèbres processions, la chronique de Jean de Troyes nous en donne le détail: en avant du corps marchaient deux cents «povres personnes» en robes et chaperons de deuil, portant torches armoriées de quatre livres de cire; le corps suivait dans une litière portée par les officiers
[Illustration: LE PRESBYTÈRE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS. JOURNÉES DE JUILLET 1830]
des gabelles de Paris, au-dessus de cette litière couverte d’un riche drap d’or, se voyait la pourtraiture en cire du roi Charles revêtue de l’habit royal, couronne en tête et sceptre en main. Le duc d’Orléans, le comte d’Angoulême, le comte d’Eu, Dunois, Jean Juvénal des Ursins, grand chancelier, tous à cheval, menaient le deuil. Derrière eux, marchaient six coursiers couverts de velours noir et montés par six pages en habit de deuil, puis deux à deux et à pied tous les officiers de l’hôtel royal, «tous vestus de deuil angoisseux».
Mais indépendamment de ces journées exceptionnelles, la rue Saint-Denis en temps ordinaire, avec la simple circulation habituelle dans le cadre de la vie journalière, offrait par elle-même assez de variété d’aspects pour intéresser et émerveiller l’étranger entrant dans Paris et le bon bourgeois en flânerie. Certes tout a bien changé; il n’y a plus d’occasion de spectacles extraordinaires aujourd’hui pour notre rue, et sur tout le parcours règnent une uniformité de lignes générale et une monotonie de détails répondant à l’uniformité de la vie. Ainsi passent les gloires de ce monde.
Où sont les beaux pignons ouvragés qui virent passer toutes ces choses d’autrefois, les pignons à charpente en ogive, ou cintrées ou en trèfles, les façades égayées de sculptures, quadrillées de pans de bois, cherchant toutes à se diversifier par quelque irrégularité de structure ou d’ornementation? On n’en retrouve plus guère de ces témoins de la vieille gloire de la rue, quelques-uns çà et là, fort abîmés et comme honteux parmi les lignes bien régulières des maisons neuves, ou parmi d’autres qui ne sont que de vieilles personnes déguisées et fardées, dissimulant leur âge sous des rhabillages trompeurs.
Où sont les vieilles églises qui coupaient de distance en distance la file des pignons laïques par un pignon plus ouvragé, le couvent de moines ou de nonnes sur le compte desquels on aimait à médire en bons voisins? Moutiers et églises sont tous tombés, sauf l’église Saint-Leu-Saint-Gilles.
Qu’est devenu le carrefour macabre des Saints-Innocents devant la porte des Charniers? La joyeuse et si bien vivante rue Saint-Denis ne s’offusquait pas du grand cimetière ouvert là, et qui la dévorait génération après génération. Elle ne s’en attristait guère et acceptait le voisinage avec la philosophie de l’habitude. Au temps de l’occupation anglaise, époque de désastres et de tristesses, on y représenta pendant des mois, sur un théâtre élevé dans le cimetière même et adossé aux charniers, la grande Danse Macabre en costumes appropriés, la Mort menant le branle des vivants, depuis le pape et le roi jusqu’au pauvre gagne-deniers. D’août 1424 au carême suivant, ce spectacle fantastique, dans ce décor si bien approprié, fit courir les Parisiens au grand cimetière.
Les galeries des charniers se remplissaient d’ossements déterrés, enlevés à la terre dévorante pour faire vite place à d’autres. On surélevait ces galeries en laissant aux maisons voisines la vue de toutes ces têtes de morts empilées sur des tas d’ossements; n’importe, les rez-de-chaussée des galeries pliant sous leur funèbre fardeau se garnissaient de petites boutiques et d’échoppes vendant lingeries et colifichets de mode.
Bien rares sont devenues les maisons qui ont pu voir défiler ces cortèges de rois et de reines, considérer de tous leurs yeux, de toutes leurs fenêtres grandes ouvertes, la belle Isabeau en joyeux atours et le roi Louis XI somptueusement habillé, ce qui n’était guère son habitude, passant à cheval sous un dais porté par les échevins. Il y en a une pourtant au coin de la rue des Prêcheurs, une façade vieille, noire et flétrie qui, sous ses rides, garde les traces des coquetteries de son jeune temps. Vieux atours en triste état, hélas! Son poteau d’angle sur la rue des Prêcheurs est un arbre de Jessé sculpté du haut en bas, figuration en sculpture de la généalogie de Jésus-Christ. A la base est le patriarche Jessé endormi, du sein de qui jaillit un tronc d’arbre qui porte sur des rameaux étagés à droite et à gauche des statuettes de rois de Juda et enfin la Vierge et le Christ.
Le moyen âge aimait ce motif très décoratif, avec lequel il orna parfois d’une façon originale les poteaux corniers des maisons de bois. Celui-ci est fort abîmé l’usure et la poussière de cinq siècles ont altéré considérablement la physionomie des personnages sculptés; notre temps irrespectueux méconnaissant leur signification, ne voyant là qu’un arbre avec des figurines informes perchées dans les branches, a infligé à la maison le titre d’hôtel de l’Écureuil.
[Illustration: ENSEIGNE DU SOLEIL D’OR, RUE SAINT-SAUVEUR (CABARET ET JEU DE PAUME)]
Quant à la rue des Prêcheurs qui devait son nom à quelque couvent et qui débouchait autrefois aux piliers des Halles, presque devant le Pilori, ce n’est plus qu’un bout de ruelle noire.
Avant l’introduction du numérotage chaque maison avait son nom ou son enseigne peinte ou sculptée, un signe quelconque marqué sur la pierre ou le bois pour la désigner, et vraiment rien n’était plus amusant que toutes ces appellations souvent originales.
Certaines se répétaient bien des fois et se voyaient dans presque toutes les rues. Les propriétaires dévotieux donnaient à leurs logis des enseignes ayant un caractère religieux, rappelant par le nom ou par un attribut, soit le saint leur patron, soit la Vierge, soit un saint de corporation ou particulièrement révéré dans le quartier. D’autres enseignes se rapportaient au métier exercé ou ayant été exercé dans la maison, un grand nombre enfin étaient purement fantaisistes, faisaient allusion à un proverbe populaire, à un fabliau, étaient tirées d’une idée comique ou satirique, d’une invention joviale.
En voici quelques-unes parmi l’immense quantité de celles qu’on a pu relever à Paris. Appellations religieuses: l’image Notre-Dame, en nombre considérable, l’image Saint-Michel, l’image Saint-Louis, les Trois-Rois, Saint-Nicolas, Notre-Dame de Liesse, Sainte-Catherine, Notre-Dame d’Argent, Sainte-Véronique, Saint-Esprit, Saint-Fiacre.
[Illustration: LE BON PUITS, ENSEIGNE RUE BEAUBOURG]
[Illustration: ENSEIGNE DE L’ENFANT JÉSUS, RUE DES BOURDONNAIS]
Appellations diverses: le Heaume, le Singe, le Cygne, la Couronne-d’Or, le Bœuf-Couronné, le Cœur-Volant, le Croissant, le Lansquenet, la Bouteille, l’Étoile, la Lune, la Hure-de-Sanglier, les Trois-Colombes, l’Arbalète, le Coq et la Pie, la Corne-de-Cerf, le Grand-Cerf, le Pélican, la Prison de Saint-Crépin, le Cheval-Blanc, le Sauvage, le Griffon d’Or, la Licorne, les Quatre-Vents, le Bras d’Or, l’Écu de France, les Trois-Chandeliers, le Chat qui pêche, la Truie qui file, la Fleur de Lis, le Chat-Noir, le Lion d’Argent, l’Épée-de-Bois, le Grand-Cerf, la Balance, la Croix-de-Fer, la Croix-de-Lorraine, les Croix-Rouge, Blanche, d’Or ou Noire, les Trois-Entonnoirs, le Fort-Samson, le Barbe-d’Or, la Tête-Noire, le More, l’Aigle, le Singe-Vert, le Chapeau-Rouge, la Clef, la Pomme-de-Pin, les Deux-Écus, les Trois-Maillets, la Limace, les Trois-Couronnes, les Deux-Anges, la Rose-Blanche, le Gros-Chêne, le Chêne-Vert, le Moulinet-d’Or, le Faisan, le Renard-Rouge, les Gros-Raisins, l’Ours, le Grand-Turc, la Clef-d’Or, le Chaudron, le Pot-Cassé, l’Homme-Sauvage, l’Éléphant, le Sagittaire, la Bonne-Femme, les Grenouilles, le Gril, le Barillet, le Papegaut, la Cuiller, la Pelle, la Crosse, l’Entonnoir, l’Huis de Fer, la Grimace, la Lamproie, la Nonnain qui ferre l’Oie, la Chicheface, le Pot-Cassé, la Cage, l’Arbalète, l’Écrevisse, la queue de Renard, le Chevalier au Cygne, l’Oriflant, l’Adventure, la Coste de Baleine, l’Échiquier, la Galerie, la Gerbe-d’Or, la Chaste-Suzanne, le Grand-Lion, le Petit-Lion, le Quatre-Fils Aymon, le Sabot, le Saumon, les Trois-Chandelles, la Pomme-Rouge, la Femme-sans-Tête... M. Berty
[Illustration: LA RUE DE LA FERRONNERIE. ASSASSINAT D’HENRY IV]
en a relevé quelques milliers, de maison en maison, en fouillant les vieux titres, les vieux registres des tailles, rien que pour les quartiers de la Cité et du Louvre.
Certaines de ces appellations étaient des enseignes d’hôtelleries qui se sont perpétuées jusqu’à nous, souvent bien déchues, par malheur, et devenues en leur vieillesse de simples auberges de rouliers. On est tout surpris de rencontrer, au centre de Paris, aux endroits où les maisons étroites et serrées, les façades à ventre renversé se disputent le terrain, de vastes cours avec d’immenses hangars à gros poteaux de bois, comptant leur âge par siècles, puis de sombres écuries sous d’antiques bâtiments vermoulus, et là dedans les tas de fumier, les poules picorant et caquetant comme en des cours de campagne...
Jadis descendaient dans ces hôtelleries les gentilshommes de passage à Paris, les riches bourgeois venus pour affaires, les gros marchands en tournée d’achats. Des troupes de cavaliers, de seigneurs en carrosses, des dames en litières s’arrêtaient sous cette voûte où les accueillait l’hôte le bonnet à la main. Ces vieilles écuries ont logé des chevaux de seigneurs venus pour les noces d’Isabeau, des coursiers de guerre aussi, amenés par les partisans d’Armagnac ou de Bourgogne, les amis de messieurs de Guise ou du prince de Condé.
Ces années de jeunesse et de gloire sont loin, il n’y a plus dans ces écuries et sous ces hangars que gros chevaux de roulage, camions, charrettes, attelages de maraîchers ou de paysans des environs de Paris apportant leurs légumes aux Halles.
[Illustration: ANCIENNE ENSEIGNE DE L’ORME SAINT-GERVAIS AUJOURD’HUI RUE DU TEMPLE]
Où sont les coches, les carrosses, berlines et chaises de poste qui donnaient un tel mouvement à ces rues et remplissaient à certains jours ces vastes cours de bruit et de mouvement. Au siècle dernier, du Grand-Cerf, rue Saint-Denis, partaient les carrosses de Lille, de Dunkerque, de Belgique et de Hollande, deux fois par semaine. D’autres lignes en des auberges voisines avaient leurs remises et points de départ. Les carrosses de Strasbourg partaient une fois par semaine de l’hôtel de Pomponne, rue de la Verrerie, les carrosses de Dijon deux fois par semaine, de Besançon, de Franche-Comté une fois par semaine, de l’hôtel de Sens quand il cessa de loger les archevêques Senonnais et la reine Marguerite; les carrosses d’Orléans, Tours, Bordeaux et la Rochelle gîtaient rue Contrescarpe; ceux de Soissons, Laon et Reims rue Saint-Martin.
De ces auberges des siècles passés le Compas d’Or, rue Montorgueil, bureau de roulages divers maintenant, ou le Cheval-Blanc, rue Mazet, ancienne rue Contrescarpe-Dauphine, peuvent nous donner quelque idée. La vieille cour du Cheval-Blanc, forme un joli cadre pour une arrivée de voyageurs du temps de Louis XIII et Louis XIV, si fanés que soient aujourd’hui ses bâtiments qui furent des dépendances de l’hôtel des archevêques de Lyon et où des vieux murs peut-être proviennent d’un séjour de Navarre ayant appartenu à Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel.
[Illustration: L’ORME SAINT-GERVAIS]
C’est la vieille croisée de Paris naturellement qui eut la gloire de voir passer les premiers omnibus, bien avant ceux que nous connaissons, des omnibus du XVIIᵉ siècle, création de M. Blaise Pascal, tout simplement. Pascal avait eu l’idée de ces carrosses publics et, pour commencer, une première ligne, une route comme on disait, avait été établie du Luxembourg à la porte Saint-Antoine. Par prudence, pour garantir les véhicules contre les malintentionnés, le Grand Prévost avait, dans les premiers jours, fait monter un soldat dans chaque voiture, mais la précaution fut inutile, les carrosses omnibus à cinq sols, bien accueillis par tous, n’eurent à subir aucune insulte ni attaque.
On se rendit en foule, paraît-il, sur le Pont-Neuf et sur toute la route pour les voir passer. Ils se suivaient assez rapidement, tous les demi-quarts d’heure; la rue Saint-Denis devait avoir la deuxième route établie, mais le roi en ayant exprimé le désir, aussitôt le succès reconnu de la première ligne, on mit en service une ligne pour la porte Saint-Honoré, passant devant le Louvre, et la rue Saint-Denis vint en troisième.
Les cochers de ces omnibus, raconte Mᵐᵉ Périer, la sœur de Blaise Pascal, avaient pour uniforme des casaques bleues «aux couleurs du roi et de la ville, avec les armes du roi et de la ville en broderies sur l’estomac».
Ce fut donc un grand succès, puis, la première curiosité passée, les gens qui n’avaient pas de voiture à eux reprirent leur vieille habitude de faire leurs courses à pied, sauf à prendre aux grandes occasions une brouette ou une vinaigrette. Ces carrosses à cinq sous étaient d’ailleurs établis dans de mauvaises conditions et secouaient terriblement les huit voyageurs entassés dans leur caisse non suspendue. L’institution tomba. Le temps n’était pas encore aux grands tramways ni aux véhicules électriques.
[Illustration: LA CROIX DU TRAHOIR]
La rue Saint-Martin dispute à la rue Saint-Fiacre l’invention des voitures de place, moins démocratiques que les omnibus. Le nom de ces véhicules leur vient-il de leur port d’attache à l’image Saint-Fiacre, rue Saint-Martin, ou de ce que leur inventeur, le sieur Sauvage, habitait la rue Saint-Fiacre, ou encore de ce que chaque voiture était ornée du portrait du frère Fiacre, moine du couvent des Augustins déchaussés ou petits Pères, très célèbre au XVIIᵉ siècle? Petite question qui reste douteuse.
C’est l’an 1739 qui les vit rouler pour la première fois avec le portrait du frère Fiacre collé sur la caisse. Les chaises à porteurs existaient antérieurement. Dès 1617, un bâtard du duc de Bellegarde en avait obtenu le privilège; c’était une invention anglaise et Londres en voyait déjà circuler dans ses rues avec grand succès.
[Illustration: LA FONTAINE ET LE MARCHÉ DES INNOCENTS EN 1830]
Il y eut bientôt dans Paris une vingtaine de places où les chaises attendaient les clients. Outre les fiacres et chaises à porteurs, outre les vinaigrettes, qui étaient des chaises montées sur une paire de roues, tirées en avant par un homme et poussées derrière par un gamin, il y eut encore aux deux derniers siècles une entreprise qui se chargeait, non de véhiculer les Parisiens, mais seulement de les escorter le soir en les éclairant pour rentrer chez eux. C’étaient les porteurs de falots, dont l’assistance n’était pas inutile à une époque où, si les réverbères étaient ou tout à fait absents, ou très rares, les détrousseurs, tire-laine, vagabonds, voleurs et assassins l’étaient un peu moins. Mais nous aurons l’occasion de parler de ces falots plus loin.
Des vieux carrefours d’autrefois épargnés par le tracé des grandes voies modernes qui ont découpé Paris en triangles réguliers, des carrefours restés à peu près ce qu’ils étaient au temps jadis, il en reste bien peu et seulement dans les rues tombées en misère. Et c’est seulement sur ceux-là, pauvres malheureux carrefours aux façades déjetées et squameuses, qu’aujourd’hui l’on juge les autres, ceux qui ont disparu, ou dont il ne reste que le nom, s’appliquant maintenant à des devantures neuves et clinquantes. La vieille mendiante édentée et chassieuse, grognante et trognonnante, a peut-être été une jolie fille fraîche et rieuse. La ruelle sordide a été blanche et gaie, le carrefour sombre où débouchent des rues en corridors, hideuses et puantes, mal famées, mal hantées, a pu être une jolie petite place à boutiques prospères, sur laquelle tombaient, ainsi que des coulisses, des rues très éveillées, versant l’animation et la vie.
La grande rue Saint-Honoré qui forme la croisée de Paris, en rejoignant assez difficilement, il est vrai, et par maints détours, la grande rue Saint-Antoine, n’a pas moins de souvenirs que la rue Saint-Denis et à sa brillante époque, elle offre encore plus de contrastes qu’elle. Ne relie-t-elle pas les Tuileries de Catherine de Médicis, le Louvre de Philippe-Auguste et Charles V au quartier non moins royal de Saint-Paul, au Marais aristocratique, en passant par ces quartiers grouillants de populaire des Halles et des Innocents, par le sombre Châtelet, par Saint-Merry et la rue de la Verrerie?
Elle avait pour commencement sous Philippe-Auguste la vieille porte Saint-Honoré située à l’Oratoire du Louvre, laquelle fut reportée par Etienne Marcel à la hauteur de la place du Carrousel. En arrière il n’y eut jusqu’au XVIᵉ siècle qu’un embryon de faubourg, et sur toutes les buttes ou relèvements du sol, des moulins à vent, cette ancienne couronne de moulins tournant joyeusement autour de Paris.
La porte Saint-Honoré et la bastille Saint-Denis furent les deux points d’attaque de Jeanne d’Arc quand elle essaya, en 1428, d’arracher Paris aux Anglais. C’est ici qu’elle combattit elle-même et qu’elle reçut les injures et les flèches non seulement des soudards anglais, mais encore des Parisiens du parti de Bourgogne.
Deux siècles après Jeanne d’Arc, la porte Saint-Honoré se trouvait reportée encore plus à l’ouest, juste au travers de la rue Royale actuelle, au point où commence aujourd’hui le faubourg,--auquel se sont encore ajoutés depuis d’autres faubourgs et des villages soudés bout à bout, des kilomètres de maisons sans interruption, ce qui reporterait l’entrée de la rue Saint-Honoré au-dessus de Courbevoie.
En attendant ces jours d’expansion formidable, choux et carottes poussent encore sur l’emplacement de la place Vendôme, et des tuiles se fabriquent encore réellement aux Tuileries. La rue Saint-Honoré, aussitôt après les Quinze-Vingts et l’église Saint-Honoré, devient rue de grand commerce; drapiers, fourreurs, orfèvres, rubanniers, étalent leurs riches marchandises dans les boutiques des rez-de-chaussée, occupant quelquefois avec leurs apprentis logés en famille la maison tout entière, ce qui n’est pas difficile, lorsque aux endroits très serrés, aux bons carrefours, la maison pressée entre deux voisines n’a que deux fenêtres de largeur, si ce n’est une.
Aux abords des Halles se dresse dans la rue Saint-Honoré, au carrefour de l’Arbre Sec, la croix du Trahoir ou du Tiroir, sur le nom de laquelle on a bien disserté. De fondation très ancienne, la croix du Trahoir avait dû déjà être plus d’une fois renouvelée, lorsque François Iᵉʳ dut la refaire encore, en l’arrangeant comme couronnement d’une petite fontaine octogone.
Il est probable, suivant Berty et d’autres, que son nom lui vient de ce que l’on triait ici les animaux amenés pour les boucheries voisines. Cette explication étant trop simple, on allait jusqu’à voir dans la croix du Trahoir ou Tiroir un souvenir du supplice de Brunehaut, le lieu où s’était arrêtée la cavale farouche qui traînait attachée à sa queue par les cheveux, par un pied et par un bras, le cadavre de la rivale de Frédégonde, déchiquetée aux pierres et aux ronces du terrain. Comme le supplice de Brunehaut n’eut pas lieu à Paris, la croix du Tiroir ne pouvait en marquer la place.
De même pour le nom de l’Arbre Sec. Son nom primitif devait être l’Arbrissel, l’arbrisseau, enseigne d’une maison, on en avait fait l’Arbre-Sec, un nom qui éveillait l’idée de la potence, arbre éminemment sec bien qu’il porte souvent de très gros fruits; la confusion d’ailleurs était justifiée par le voisinage de la croix du Trahoir où s’exécutaient les arrêts de justice du territoire de Saint-Germain-l’Auxerrois. Les appellations pittoresques abondent dans le quartier, il se trouve entre la rue Tirechappe et la rue des Bourdonnais le fief de chasteau Festu qui donnait son nom à cette partie de la rue Saint-Honoré. Château-Festu, d’après les recherches de M. Cocheris qui en a trouvé plusieurs dans le Paris du moyen âge, était un nom ironique donné à d’antiques constructions branlantes et sans valeur.
En arrière des maisons bourgeoises et commerçantes bordant la grande voie passagère, quelques pignons et tourelles de nobles hôtels se lèvent sur des jardins. Il y a là le grand hôtel jadis de Nesle, de Bohême, puis d’Orléans, où la reine Catherine de Médicis bâtira l’hôtel de Soissons. Au XVIᵉ siècle, les Filles repenties en occupaient une partie, laissant vides de grands logis avec hautes tours d’escalier sur la rue de Guernelle ou Grenelle-Saint-Honoré qui devait devenir plus tard la rue Jean-Jacques-Rousseau.
Et la rue du Jour, qui va rejoindre la rue Montmartre, s’appelle alors rue du Séjour. C’est un séjour royal, un logis de Charles V à l’angle de la rue Montmartre; au XVIᵉ siècle le séjour de Charles V fut transformé en un bel hôtel Renaissance et il en demeure au numéro 25 de notre rue du Jour, un superbe morceau dans la cour, une magnifique entrée d’escalier encadrée de sculptures, surmontée d’une imposte fermée d’un grillage en fer forgé aux initiales P. M.; il reste encore deux consoles ayant jadis porté des bustes absents aujourd’hui, à côté d’une large porte d’écurie également ornée de sculptures, sans compter çà et là d’autres jolis détails épargnés lors des adaptations et transformations.
On retrouve ici les bouchers, la violente et redoutable corporation qui opprima Paris dans le grand trouble bourguignon; près de la croix du Tiroir est la boucherie de Beauvais, grande boucherie contiguë au marché à la friperie des Halles. Les piliers des Halles commencent là sur la rue de la Tonnellerie pour aller rejoindre les piliers de la place du Pilori, en tournant autour de cet amas incohérent de bâtiments, maisons et grands hangars qui constituent le grand marché où s’approvisionne la ville.
On se trouvait là au centre du mouvement, au confluent des grandes voies qui sans cesse amènent des flots d’allants et venants, et justement, sur ces points de rencontre, les grandes voies s’étranglaient en rues tourmentées plus étroites, presque des ruelles, où le flux et le reflux des passants se trouvait plus gêné.
Par la rue de la Ferronnerie longeant le cimetière des Innocents ou par des ruelles passant derrière Sainte-Opportune, il fallait gagner la rue Saint-Denis, la descendre un instant et continuer par les rues des Lombards et de la Verrerie. La rue de la Ferronnerie n’avait de maisons que sur un côté, regardant en face, par-dessus le cimetière et les galeries des charniers, les maisons de la rue aux Fers.
On sait qu’il ne fallait pas plus d’une voiture arrêtée pour la barrer complètement. Le 14 mai 1610, dans un encombrement causé par une voiture de tonneaux et un fardier transportant des pierres, se trouva pris le carrosse dans lequel Henri IV, avec quelques seigneurs, se rendait à l’Arsenal pour faire visite à Sully malade, à la veille de partir pour faire sacrer la reine Marie de Médicis à Reims, et de courir ensuite aux armées rassemblées pour une grande guerre longuement méditée, qu’il espérait faire aboutir à une paix bien assise, à une Europe remaniée et mieux équilibrée, en entravant les puissances inquiétantes et en achevant avec tous les matériaux français demeurés hors frontières l’édifice d’une grande France.
Le carrosse royal, robuste et large caisse à lourds ornements, fermé seulement par des rideaux de cuir, dut s’arrêter dans l’étroite rue, devant la maison d’un notaire nommé Poutrain. Comme les seigneurs remplissant la voiture se penchaient pour découvrir la cause de la presse, un homme surgit de l’ombre sous l’auvent d’une boutique, profita de ce que l’escorte royale était rejetée en arrière, et sans opposition de personne, put monter sur le moyeu d’une roue pour enfoncer un couteau dans le flanc d’Henri IV.
Le crime de Ravaillac favorisé par un vulgaire accident arrêtait tout. Les armées déjà en branle reprenaient le chemin de leurs garnisons, le grand projet était abandonné et les destins de l’Europe modifiés sans doute.
L’endroit précis où mourut le Béarnais, bon maçon qui recimenta l’édifice national si lézardé, était près de la place aux Chats, à la jonction des rues de la Chaussetterie et de la Ferronnerie, c’est-à-dire sur un point enlevé par notre moderne rue des Halles, entre la rue des Bourdonnais et la rue des Déchargeurs.
Longtemps l’enseigne «Au bon roi Henri» avec un buste du roi sur la façade de la maison du notaire Poutrain, subsista pour rappeler l’événement qui changea probablement tant de choses; la transformation du quartier des Halles a fait tomber cette maison et les trois quarts de la rue. La Révolution avait supprimé
[Illustration: LA RECLUSE DU CIMETIÈRE DES INNOCENTS]
le buste, et le commerçant occupant alors la maison avait mis, à la place du roi, le grand Marat sur l’enseigne, d’autres disent même le grand Ravaillac.
Et rien maintenant ne remémore plus au Parisien qui passe ici que sur tel ou tel point précis de son pavé le sang de Henri IV a coulé. Laissons de côté toute idée politique et plaçons-nous au seul point de vue historique: ne restituerait-on pas ainsi à nos rues une partie de l’intérêt que la régularisation et le parti pris de l’uniformité leur ont enlevé, si l’on rappelait par une pierre, une plaque, un petit édicule, les faits plus ou moins importants dont elles ont été le théâtre, si l’on s’efforçait de réveiller et de fixer autant que possible ces traditions qui s’oublient, tant et tant de souvenirs qui se perdent peu à peu?
[Illustration: LE PILORI DES HALLES]
[Illustration: CARREFOUR BRISE-MICHE ET TAILLE-PAIN. CLOÎTRE SAINT-MERRY, 1832]