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Chapitre 10

— Je vais changer d’atelier, dit négligemment André à sa mère, le lendemain en déjeunant.

Mme Heurtey leva la tête, qu’elle tenait souvent baissée, par habitude de travailleuse pensive, et fixa sur son fils ses yeux clairs qui voyaient très loin.

— Pourquoi ? fit-elle simplement, bien que tout son sang eût reflué à son cœur pendant qu’il parlait, avec la sensation immédiate de l’ennemie invisible.

— Il est trop laid, trop mal situé ; jamais je ne me ferai une situation avec cet atelier-là ! répondit André non sans un peu d’humeur. Il n’aimait pas qu’on le poussât au bout de ses raisonnements quand il se sentait des fantaisies.

— Tu y as fait de bons tableaux, reprit Mme Heurtey, et de bons portraits ; c’est là que ta situation a commencé, André, et c’était plus difficile de la créer que de la soutenir.

— Je ne dis pas, ma chère maman ; mais le siècle a marché, la mode est aux ateliers élégants ; je gagne assez d’argent pour qu’il me soit impossible de rester plus longtemps entre ces vilains murs…

— Tu peux l’embellir…

— Dans cette vilaine maison…

— Elle est propre, cependant.

— Dans un quartier impossible !…

Mme Heurtey se tut ; elle sentait derrière les paroles de son fils la volonté d’une autre.

— Dans quel quartier voudrais-tu donc aller ? reprit-elle après un instant employé par André à tracer des dessins sur la nappe avec son couteau à dessert.

— Je ne sais pas… sur le boulevard de Clichy… ou dans l’avenue de Villiers…

L’avenue de Villiers ! Les instincts économiques de Mme Heurtey se révoltèrent ; autant vaudrait louer le pavillon de Marsan !

— Tu n’y penses pas ! fit-elle ; les loyers y sont hors de prix !

— Qui veut la fin veut les moyens ! dit sèchement André.

— Cela dépend de quelle fin tu parles, riposta la mère.

Leurs yeux se rencontrèrent, et Mme Heurtey comprit que cette fois c’était la guerre.

— André, dit-elle d’un ton calme, bien que tout son sang bouillonnât en elle, les raisons que tu me donnes sont mauvaises ; ton atelier est excellent, il n’est pas cher ; tu y as été heureux ; si tu l’abandonnes, prends garde que ta chance ne t’abandonne de même…

— Je te demande un peu, maman, ce que ça peut y faire ? dit André avec une mauvaise grâce absolue.

— Ne réponds pas à mes paroles, mon fils, et comprends-les, car tu sais ce que je veux dire. J’ai été jusqu’ici une mère heureuse, fière de toi, pleine d’espérances pour l’avenir ; à présent, j’ai peur… Je t’en prie, André, garde ton atelier. Ce n’est pas seulement parce qu’il est bon et pas cher, mais surtout, tu entends ? surtout ! parce que le quitter, c’est renoncer à toute ta jeunesse, c’est renier tes débuts, c’est commencer une vie nouvelle, qui ne vaudra pas l’ancienne… à moins que… tu n’aies envie de te marier… Dans ce cas…

Sa voix s’éteignit ; André gardait le silence ; le peu d’espoir qu’elle avait encore pu conserver mourut avec le son de ses paroles.

— Tu le garderas, dis, mon fils, pour faire plaisir à ta mère ? Tu n’es plus un enfant, quoique tu sois encore bien jeune… Je sais que je ne peux plus te commander comme au temps où tu étais petit, et ces commandements, tu sais, André, que c’était pour ton bien ! Mais si je te prie de faire une chose qui me rendrait heureuse, ou de ne pas en faire une qui me causerait du chagrin, tu ne voudrais pas, mon cher enfant, refuser à ta mère ce qui ne serait que pour ton bien ?

La voix de Mme Heurtey s’était faite si tendre que sa fille Éliette, témoin muet de cette scène, se leva doucement et sortit, de peur de pleurer tout haut. André, profondément ému, alla à sa mère et l’embrassa.

— Tu ne peux vouloir que mon bien, ma mère chérie, lui dit-il ; et volontairement je ne te ferai jamais de peine. N’en parlons plus.

Il l’embrassa encore une fois, d’un mouvement un peu forcé, puis chercha ses gants dans ses poches, lui dit au revoir et sortit sans explication.

Dans l’escalier, il maugréait en dedans de lui-même ; entre la volonté de Raffaëlle et celle de sa mère, il se sentait pris comme entre deux trains, sans pouvoir éviter la collision. Tout à coup, il eut une illumination.

— C’est si simple ! se dit-il. Je garderai l’ancien atelier pour faire plaisir à maman, et j’en prendrai un autre pour faire plaisir à Raffaëlle ! Cela me coûtera un peu plus cher, mais je ne suis pas à cela près, maintenant ! L’ennuyeux, c’est qu’il faudra meubler le nouveau… mais les tapissiers sont faits pour attendre !

À cette idée, il eut une sorte de remords ; un des principes qu’il tenait de sa mère était de tout payer comptant : pour la première fois, allait-il s’en départir ?

— Oh ! ce ne sont pas des dettes, pensa-t-il ; les dettes sont les sommes qu’on ne peut pas payer, et j’ai de l’argent placé, bien plus que je ne veux en mettre à meubler l’atelier… Allons le chercher, cet Éden où elle viendra me voir !

L’occupation était délicieuse : visiter des ateliers grands ou petits, avec ou sans appartement, et se demander quelle figure son rêve d’amour ferait dans ce cadre encore rudimentaire, était un passe-temps enchanteur. André en fit l’épreuve pendant plusieurs jours de suite, non que les ateliers disponibles fussent nombreux, mais précisément parce qu’ils demandaient des recherches approfondies.

Un soir qu’il communiquait ses difficultés à Raffaëlle, un moment avant l’arrivée des autres convives, priés à dîner comme lui, elle dit négligemment :

— Je connais quelque chose boulevard Malesherbes, à cinq minutes d’ici, qui ferait admirablement votre affaire. C’est un atelier qui a été occupé par un peintre hongrois, récemment retourné dans son pays.

Le lendemain, avant dix heures du matin, André visitait ce paradis de ses rêves. Il n’avait rien vu de mieux, en effet. Le prix lui fit faire une petite grimace : cinq mille francs, un atelier de grandeur moyenne et deux petites pièces ! Mais, comme le lui fit remarquer le concierge, c’était au premier, avec un escalier particulier, formant petit hôtel… Raffaëlle pourrait venir là sans crainte des rencontres dangereuses.

— Et le tapis de l’escalier est un véritable Orient, monsieur, ajouta le concierge.

C’était bien tentant, mais la dépense effrayait André, qui promit de donner une réponse définitive le lendemain.

La journée était triste et brumeuse ; en rentrant à son atelier des Batignolles, il fut choqué de voir les gouttelettes d’eau se condenser sur le vernis de l’escalier ; on eût dit la sueur des murs. La nudité des marches sans tapis, la laideur des peintures imitant un vilain marbre jaunâtre, écaillées par endroits, lui sauta aux yeux pour la première fois. Vraiment, Raffaëlle ne pouvait plus hasarder dans ce lieu déplaisant ses pieds habitués à fouler des merveilles de richesse et de coloris.

Presque tout à fait décidé, il alla, comme de coutume, dîner en famille. Pour la première fois, il remarqua la propreté scrupuleuse, bourgeoise et mesquine de la salle à manger. Les esquisses sans cadres accrochées au mur ne parvenaient pas à atténuer la vulgarité du papier, où un brun jaunâtre et un vert criard s’enlaçaient en arabesques lourdes et communes.

— Mon Dieu ! que ce papier est donc affreux ! fit-il avec un demi-soupir. Est-ce qu’on ne pourrait pas le changer ?

— À quoi bon ? répondit tranquillement Mme Heurtey. Il est couvert de tableaux qui empêchent de le voir !

André ne fit aucune objection ; mais ses regards, que sa mère suivait en silence, allaient de la toile amincie, élimée, de la nappe, souvent reprisée, au vilain buffet d’acajou, jadis apporté de Cherbourg, et il s’étonnait d’avoir vécu si longtemps au milieu de ces choses laides sans en être choqué. Il avait bien su arranger le salon avec quelque fantaisie, mais la salle à manger était demeurée le domaine incontesté de sa mère et de sa sœur.

Depuis quelques mois déjà, avant le jour qui avait introduit l’amour de Raffaëlle dans son existence, le jeune peintre dînait souvent à l’hôtel du boulevard Pereire ; Mlle Solvi possédait un petit groupe d’amis, une quinzaine tout au plus, qu’elle nommait ses habitués : Mélétis et Wueler en faisaient partie. Parmi ceux-là, trois ou quatre fois par semaine, elle en choisissait cinq ou six ; André faisait maintenant partie de presque tous les dîners, et, par suite d’un calcul savant de l’hôtesse, n’y rencontrait jamais les mêmes hommes deux fois de suite, ce qui avait pour résultat de ne pas attirer l’attention sur sa fréquente présence.

La table de Mlle Solvi était servie avec un luxe, solide et réel, comme tout le luxe de cette maison.

Les vins irréprochables, la cuisine parfaite, l’argenterie de bon goût, les cristaux, les fleurs rares, tout était fondu dans un ensemble harmonieux auquel on ne pouvait guère résister.

Jamais encore André ne s’était avisé de comparer les ragoûts savoureux, mais économiques, de sa mère avec les menus somptueux de Raffaëlle : ce jour-là, la comparaison s’imposa avec une telle force qu’il en fut stupéfait. Était-il, assis devant cette nappe usée, le même André Heurtey qui, l’avant-veille, avait dîné chez la royale Raffaëlle ?

Lorsque les hasards de la vie ont voulu qu’un homme menât de front deux existences très différentes, il arrive que cela se fasse inconsciemment, d’une façon machinale, qui anéantit la bizarrerie du contraste. Un employé ou même un ouvrier, occupé tout le jour à des écritures ou à quelque métier, endossera son habit noir pour aller jouer d’un instrument quelconque dans un théâtre ou bien dans un concert, et le dépouillera sans penser au gouffre qui sépare cette existence artistique de son gagne-pain quotidien. Mais lorsqu’une circonstance fortuite a fait saisir la différence, il se produit entre ces deux existences accolées, non soudées, une commotion qui peut les séparer à jamais. L’inconscience a disparu, et, dans la plus brillante de ces fonctions, la gêne accompagnera le souvenir de la plus humble.

C’est ce qu’André ressentit tout à coup. Le bonnet de linge blanc que sa mère portait quand elle avait froid ou se sentait souffrante, cessa soudain de lui paraître une auréole autour de cet honnête visage ; la figure souriante de sa sœur elle-même ne trouva pas grâce devant ses yeux.

— Tu te coiffes mal, lui dit-il, pendant que les cheveux noirs et soyeux de Raffaëlle, embroussaillés savamment, revenaient à la mémoire de son regard. Tu ne sais pas t’arranger, tiens !

Il s’était levé, d’un coup de main il avait mêlé, rebroussé, abaissé les vagues naturelles des cheveux châtains d’Éliette où brillaient des raies d’or foncé, et lui avait fait une coiffure virginale et provocante, – comme celle de Mlle Solvi.

— Tu es cent fois mieux ainsi, dit-il en reculant pour la mieux voir. Regarde plutôt dans la glace.

Éliette se retourna et aperçut dans le miroir son délicieux visage transfiguré par l’arrangement de sa chevelure. Elle rougit de se voir si différente d’elle-même, et d’un air timide, presque honteux, s’adressa à sa mère :

— Qu’est-ce que tu en penses, maman ?

Mme Heurtey avait froncé le sourcil.

— Je n’aime pas cela, répondit-elle ; une jeune fille doit avoir l’air modeste et ne pas chercher à ressembler à un modèle.

Dans la bouche de la rigide provinciale, ce mot : modèle, prenait une signification particulière, où se résumaient tous les péchés et tous les mépris.

Éliette remit ses cheveux en ordre. Son frère avait écouté en silence, avec une certaine amertume. Entre sa mère et lui le gouffre se creusait et s’élargissait de minute en minute. Bientôt ils n’auraient plus en commun une seule manière de voir, et assurément les torts n’étaient pas de son côté ! Pourquoi se refusait-elle à admettre quoi que ce fût de nouveau ?

Le lendemain, André loua l’atelier et se rendit chez un tapissier en renom, qui promit de l’arranger en quarante-huit heures, ainsi que les deux petites pièces contiguës, dont l’une ferait une salle à manger et l’autre une chambre à coucher.

— Le tout très simple, mais de bon goût, insista le jeune peintre. Ce n’est qu’une installation temporaire, et je ne veux pas de frais exorbitants.

— Soyez tranquille, monsieur, j’ai compris, répondit l’artiste en ameublements avec un sourire entendu ; c’est pour attendre votre hôtel, l’hôtel que vous achèterez dans deux ou trois ans…

Et en effet, pourquoi André n’achèterait-il pas un hôtel dans quelques années ? Aimé de Raffaëlle, que ne pouvait-il pas espérer et tenter ? La possession de cette maîtresse quasi divine lui donnait en lui-même une confiance qu’il n’avait jamais connue, et il sentait son talent croître avec elle.

Le tapissier tint parole ; dans l’après-midi du troisième jour l’atelier paré de neuf reçut la visite de Mlle Solvi.

— C’est gentil, chez vous ! dit-elle à André qui attendait, le cœur battant, une parole d’approbation. C’est même très gentil ! Vous verrez quelle masse de portraits vous ferez ! Là-bas, c’était vraiment impossible !

— Vous avez raison, répondit André, c’était impossible. Le premier portrait que je vais faire sera le vôtre… en noir, vous savez ?

— Je veux bien, répondit-elle. Quand il vous plaira.

Le lendemain soir, comme le premier jour de leur liaison, Raffaëlle retint André passé minuit ; d’un air inquiet, il regardait le petit cartel qui marquait l’heure cruelle…

— Vous voulez envoyer chez vous ? dit-elle en suivant la direction de ses yeux. Vous avez raison ; il ne faut pas donner d’inquiétude à votre mère. Tenez, voici une enveloppe, vous avez une carte sur vous ? Écrivez au crayon que vous êtes retenu en soirée… On va trouver un commissionnaire.

— À cette heure ? demanda André, encore hésitant.

— À toutes les heures, quand on sait où les chercher. Donnez-moi seulement votre billet. C’est bien.

Elle disparut un instant et revint, comme s’il s’agissait de la chose la plus simple.

— Seulement, mon cher André, dit-elle, à présent que vous êtes commodément installé, je ne comprends pas que vous restiez assujetti à ces petits ennuis. Si vous logiez chez vous une fois pour toutes, bien des inquiétudes seraient épargnées à votre pauvre mère… et nous aurions plus de temps à vivre ensemble.

Elle avait prononcé ces derniers mots avec une grâce indicible faite de tendresse et de volupté. André ébloui lui tendit les bras et la prit sur son cœur.

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