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Chapitre 11

— Éliette, tu as promis à Mme Forgeot de lui porter ce livre aujourd’hui… Il ne faut pas lui manquer de parole. Va, ma fille.

Éliette ne semblait pas aussi disposée que de coutume à obéir sans hésitation ; elle regarda sa mère, puis Mélétis, effondré dans un fauteuil au coin du feu, et resta immobile.

— Va donc ! répéta Mme Heurtey.

— J’y vais, répondit-elle à regret. Monsieur Niko, vous souffrez plus que de coutume, aujourd’hui ?

— Mais non, mademoiselle ; pourquoi me faites-vous cette question ?

— C’est que vous avez l’air si fatigué !

Malgré son assurance, Mélétis ne put se défendre de rougir à cette remarque ingénue.

— Je suis fatigué, oui, mademoiselle, j’en conviens, mais je ne suis pas malade.

— Pourquoi êtes-vous fatigué comme cela ? Dans l’état où vous êtes, vous devriez vous ménager… C’est très mal !

— Je me suis couché un peu tard, mademoiselle ; j’ai eu tort ; vous avez raison. Je ne le ferai plus !

Il lui souriait avec bonté, elle répondit par un sourire un peu timide et rangea ses petites affaires dans sa table à ouvrage.

— Adieu, monsieur, dit-elle sans s’approcher.

Il souleva sur ses deux coudes son grand corps souple et paresseux.

— Au revoir, mademoiselle ; pourquoi me dites-vous adieu ?

— Parce que… vous serez peut-être parti quand je rentrerai.

— Avez-vous donc l’intention de rester absente si longtemps ?

— Non, mais Mme Forgeot aime bien à parler, elle me retient…

— Alors, venez me donner la main ! on donne la main aux gens, quand on les quitte : vous ne saviez pas cela, mademoiselle ?

Avec le même sourire hésitant et un peu mélancolique, Éliette s’approcha du jeune homme et lui présenta sa petite main rougeaude et fluette, qu’il retint un instant dans la sienne pour en savourer l’étreinte fraîche et timide ; puis il la laissa aller. Adressant un signe de tête affectueux à sa mère, elle sortit sans mot dire.

— Quelle délicieuse enfant ! fit Mélétis quand elle eut disparu.

— Oui, une bonne petite fille, répondit la mère, en écoutant d’un air préoccupé les bruits qui annonçaient le départ d’Éliette. Ce n’est pas elle qui me donnera jamais du souci !

— Je vous crois ! Mais c’est mieux qu’une bonne petite fille, insista Mélétis, c’est une enfant courageuse et tendre. Je voudrais bien avoir une fille comme cela pour me soigner !

Il éclata de rire lui-même à cette idée saugrenue de paternité impossible. Mme Heurtey sourit vaguement, comme quelqu’un qui n’a pas compris, et prêta l’oreille.

La porte se referma sur Éliette et la bonne. Alors la mère d’André se tourna vers le jeune homme, et le regardant bien en face :

— Dites-moi ce que vous savez de mon fils, dit-elle d’une voix grave.

Mélétis, qui s’était laissé couler au fond de son fauteuil, se redressa avec vivacité, s’accouda des deux bras, joignit les mains devant lui et répondit :

— Pourquoi me demandez-vous cela ? Il lui est donc arrivé quelque chose ?

— Je ne sais pas ! Je ne sais rien de lui ! Voilà huit jours que je ne l’ai vu !

— Imbécile ! pensa Niko. Tout haut, il reprit : Il est très occupé, vous savez, chère madame ; il prépare son Salon, il vient d’envoyer deux études au Cercle…

— Il ne peint pas le soir, répliqua Mme Heurtey. Elle se tenait droite devant lui, les lèvres serrées, un peu tremblantes, comme retenant une envie de pleurer ; elle lui fit pitié.

— Mais il dîne en ville, il a des gens à voir, des influences à chercher… c’est une vie pénible que celle d’un artiste qui veut arriver… il veut une médaille et ensuite la croix…

Il s’arrêta, voyant que ses paroles étaient lettre morte pour Mme Heurtey, même si elle les avait écoutées ; mais elle n’y avait pas pris garde.

— Auparavant, monsieur, il travaillait ; est-ce qu’il travaille, à présent ?

— Certainement, chère madame ! Puisqu’il a fait deux études pour le Cercle et un tableau pour le Salon.

Mme Heurtey comprima ses lèvres tremblantes, afin de pouvoir parler sans balbutier.

— Auparavant, monsieur, il travaillait, vous dis-je ; il ne fait plus rien. Hier, j’ai été à son atelier…

Mélétis réprima un soubresaut ; la mère continua sans le remarquer.

— La concierge m’a dit qu’elle ne l’avait pas vu depuis plus d’un mois. Il y a six semaines qu’il n’a couché ici, monsieur. Où loge-t-il, ce malheureux ? Chez quelque femme ? Les premiers jours, il venait déjeuner de temps en temps et il emportait du linge… Mais il n’emporte plus rien… Que devient-il ? J’en mourrai, monsieur ! Je ne puis parler de cela à personne ; ses amis ne viennent plus ici… il les voit chez cette… misérable, sans doute. Et moi, monsieur, je l’ai élevé dans l’honneur et le travail… et je ne suis plus rien pour lui… Je le lui ai dit la dernière fois qu’il est venu.

— Je comprends qu’il ne se soit plus montré ! pensa Mélétis. Chère madame, dit-il, vous avez tort de vous inquiéter à ce point-là ; André travaille, je vous l’affirme sur l’honneur, et même il fait de très bonne besogne.

— Il travaille ? où cela ? Dans la rue ?

— Chez un ami, fit Niko, à bout de ressources.

— Un ami ? Pourquoi ne m’a-t-il pas invitée à aller voir sa peinture avant de l’envoyer ? C’est arrivé il y a trois ou quatre ans ; il a fait un tableau dans l’atelier d’un ami, mais il m’a priée d’aller le voir, et je l’ai vu ; c’était très bien, monsieur ; son ami a été très gentil. Mais, cette année, rien ! Donc, ce n’est pas chez un ami. C’est chez la femme, j’en suis sûre ! Vous voyez bien que vous ne pouvez pas me dire le contraire. Ah ! si je savais, laquelle ! Mais je le saurai, monsieur. On n’a pas le droit de détourner comme cela un jeune homme de son travail et de sa famille…

Elle parlait les dents serrées, les yeux brillants, sans élever la voix ; avec une colère effrayante, mais contenue par un puissant effort de sa volonté. Mélétis comprit qu’il ne pouvait plus se retrancher derrière des fins de non-recevoir et se décida à sacrifier une partie du secret de son ami pour sauver l’autre.

— Voyons, chère madame, dit-il, promettez-moi d’être raisonnable, et je vais vous dire ce qui en est. Vous avez grand tort de vous monter la tête, comme vous allez le comprendre vous-même. La vérité, c’est qu’André a loué un autre atelier…

Un grand mouvement secoua la poitrine de Mme Heurtey, et Mélétis ne put savoir si c’était soulagement ou colère.

— Il vous en avait parlé, vous vous y étiez opposée, à ce qu’il m’a dit ; craignant de vous mécontenter et, d’autre part, voyant bien qu’il n’arriverait jamais à la notoriété qu’il recherche s’il n’était pas mieux équipé, il s’est décidé à louer un atelier plus beau, mieux situé ; et comme il y a une chambre à coucher, quand il rentre tard, c’est là qu’il va coucher.

— Vous en êtes sûr ? demanda la mère.

— J’en suis sûr, et je vous en donne ma parole d’honneur !

Mme Heurtey le regarda par deux fois, puis baissa les yeux en disant : – Je vous crois, monsieur.

Après un silence pendant lequel Mélétis s’applaudit beaucoup de sa résolution, elle reprit :

— Pourquoi me l’avoir caché ?

— Parce que votre fils a dépensé pas mal d’argent dans son installation, et qu’il craignait vos reproches.

Mme Heurtey ne répondit pas ; le jeune homme se crut encouragé à continuer.

— Entre nous, chère madame, – vous savez que je vous aime et vous respecte infiniment, n’est-ce pas ? – mais entre nous, vous tenez André un peu court. Rien n’est plus honorable que votre manière de voir, sans doute ; mais au point de vue des mœurs actuelles, elle est un peu… je ne voudrais pas vous faire de peine, et je ne trouve pas le mot qui rendrait mon idée…

— Dites celui qui vous était venu, fit Mme Heurtey avec son apparente impassibilité.

— Un peu étroite, alors, puisque vous le permettez. Les jeunes artistes ont besoin de plus de liberté… Voulez-vous savoir le fin fond de ma pensée ? Eh bien, vous avez eu tort de vouloir retenir André chez vous ; il aurait fallu le laisser loger à son atelier…

— Il se serait perdu plus tôt ! dit la mère d’une voix creuse.

— Il ne se serait pas perdu du tout. Mais, chère madame, à l’heure qu’il est, il n’est pas perdu le moins du monde !

— Il l’est pour nous, pour moi, surtout !

— Permettez ; il y a perdu et perdu ! Si vous voulez dire que votre fils ne sera plus jamais le petit jeune homme bien sage qui rentrait se coucher à onze heures du soir, je crois qu’en effet celui-là ne reviendra pas. Mais André est un homme, à présent, dans la plénitude de son talent et de sa force, un homme qui est déjà connu, qui sera bientôt célèbre, et cet homme-là vous donnera beaucoup de gloire et de joie, pourvu que vous consentiez à le traiter en homme, et non plus en enfant.

Mme Heurtey ne disait rien. Mélétis, qui avait parlé tout d’une haleine, fut pris d’une quinte de toux. Quand il se fut calmé, la mère d’André reprit :

— C’est une femme qui l’a changé à ce point. Vous la connaissez ?

— Chère madame, repartit Niko encore tout secoué et peu en état d’argumenter, si je la connaissais et que ce ne fût pas la dernière des créatures, mon devoir serait de vous répondre non. En l’état actuel des choses, je suis heureux de pouvoir vous répondre que je ne la connais pas, André ne m’ayant fait aucune espèce de confidence à ce sujet.

— C’est une femme, répéta Mme Heurtey en tenant ses yeux obstinément baissés.

— Et si c’était vraiment une femme, et que son amour donnât à votre fils plus de talent et de courage qu’il n’en a jamais eu, vous n’auriez pourtant pas trop sujet de lui en vouloir ! rétorqua Mélétis.

La mère leva sur lui son regard sévère.

— Si c’était une honnête femme, monsieur, elle ne se cacherait pas et il ne la cacherait pas. S’il se cache de moi, – de moi sa mère, – c’est que ce n’est pas une femme qu’il doive, qu’il puisse aimer. Ou bien c’est une femme mariée qui trompe son mari, ou bien c’est une rien du tout qui trompe tout le monde.

— Chère madame…

— Enfin, c’est une femme qu’il ne peut pas épouser ! voilà tout ! fit-elle en se levant.

Elle se rassit brusquement comme elle s’était levée, avec un pli d’amertume profonde au coin de la bouche. Évidemment, Mélétis perdait son temps à essayer de lui inculquer la moindre idée d’indulgence ou seulement de tolérance ; fort ennuyé du rôle qu’il jouait là, il se leva pour s’en aller.

— Vous partez ? lui dit Mme Heurtey, sans bouger de son fauteuil, en face de lui.

— J’ai une masse de choses à faire, répondit évasivement le jeune homme.

— Et puis, je vous ai causé de l’ennui avec mes questions, insista la mère d’André. Il faut me le pardonner, monsieur, je ne sais à qui m’adresser…

Le bon garçon prit affectueusement dans les siennes les mains ridées de Mme Heurtey.

— Voyez-vous, chère madame, dit-il avec le charme de douceur persuasive qui lui était propre, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de ne vous adresser à personne et de laisser les choses aller leur train. En ce moment, André, tenu trop longtemps sous votre aile, a besoin de liberté ; il en prend trop, pensez-vous ? Laissez-le faire, il ne vous en reviendra que plus sûrement. Et surtout, ne le grondez pas, ce serait le moyen de tout gâter.

Mme Heurtey l’écoutait, la tête baissée ; les coins de sa bouche expressive s’agitaient nerveusement, mais elle se contraignait au silence.

— Mais, monsieur, dit-elle enfin, ma situation est bien difficile ! Que voulez-vous que je dise à ma fille, quand elle me demande pourquoi son frère a quitté la maison, pourquoi il ne vient plus ? Ce sont de ces choses que les hommes ne comprennent pas, mais une mère a ses devoirs.

Mélétis resta fort embarrassé ; ce côté de la question ne lui était jamais venu en l’idée, et pourtant il tenait Éliette pour une petite personne sage et avisée, qui parlait peu et pensait beaucoup.

— Dites-lui que son frère travaille… qu’il fait sa situation dans le monde… C’est vrai que c’est embarrassant, tout de même !

Après avoir cherché un instant dans sa tête sans rien trouver, il tendit la main à Mme Heurtey en disant :

— Je chercherai une explication, j’en trouverai une, je vous le promets. Et puis, je dirai à André d’en trouver une. Que diable ! c’est bien le moins qu’il s’occupe un peu de ses affaires !

— Vous reviendrez, monsieur ? fit Mme Heurtey en le reconduisant.

Elle avait une politesse particulière qu’on jugeait froide au premier abord et qu’on trouvait ensuite singulièrement flatteuse pour soi.

— Je reviendrai ? Parbleu ! oui, je reviendrai ! Vous avez été pour moi d’une bonté parfaite, chère madame, et c’est à vous-même que j’en sais gré, tout autant qu’à André qui m’a présenté à vous. Je reviendrai même souvent, pour vous parler de lui, surtout, pour vous encourager à l’indulgence…

Mme Heurtey hésita un peu.

— Il ne faudrait pas que ce fût pour mon fils seulement, monsieur, dit-elle lentement ; je me suis attachée à vous… Et si vous deviez partir, j’en aurais du chagrin… Nous vous aimons beaucoup ici, et vous êtes très bon pour moi.

— Chère madame…

— Oui, je sais ce que vous allez dire, ce n’est pas la peine ; je sens bien que je ne suis pas de votre monde, et que vous ne trouvez ici rien de ce que vous avez coutume de voir ailleurs ; cette maison n’est pas jolie, pas artistique, André me l’a dit… moi, je n’y connais pas grand-chose, mais pourtant je sens qu’il a raison. Il s’y serait peut-être plu davantage si j’avais voulu faire ce qu’il demandait…

— Quoi donc ?

— Changer le papier des murs, mettre un peu de goût dans l’ameublement… Ce n’est pas la dépense qui m’effrayait autant que le dérangement ; mes yeux sont habitués à ce qu’il trouve vilain, et à force d’habitude, j’ai peut-être même fini par le trouver beau… Mais ma fille dit comme lui…

— Mlle Éliette est une personne d’un goût parfait, approuva Niko avec chaleur.

— Je le crois, fit la mère en redressant la tête avec le petit mouvement d’orgueil qu’elle avait en parlant de ses enfants ; mais elle n’en sait pas beaucoup plus long que moi en fait d’art et d’ameublement, et nous avons peur de nous tromper.

— Voulez-vous que je vous aide ? dit Niko spontanément, avec une sorte d’empressement joyeux dont il fut surpris lui-même. Je me connais un peu en bibelots, en ma qualité d’Oriental, vous savez ? J’ai plus d’une fois donné un coup de main à des amis.

— Ce ne serait pas la même chose ici, fit Mme Heurtey avec la nuance d’hésitation que le jeune homme avait remarquée ; vos amis sont riches…

— Ah ! si vous saviez comme il faut peu de chose pour transformer une maison ! Tenez, vous avez un vilain papier sur le mur de votre salle à manger…

— Oui, André me l’a reproché, mais l’idée d’avoir des colleurs de papier m’effraie ! Et puis, si l’on change le papier, il faudra refaire les peintures.

— Ne changez pas le papier ; mettez dessus une étoffe, une étoffe à bon marché ; on en a presque pour rien, et vous verrez quel changement ! Il y a de jolies esquisses sur vos murailles, vous avez des bibelots amusants.

— Ce sont des trouvailles d’André.

— Il faut les mettre en valeur sur un fond sombre, dans le salon, d’andrinople dans la salle à manger.

— De l’andrinople !

Mme Heurtey ne s’était jamais figuré que l’andrinople pût servir à autre chose qu’à doubler des rideaux ; les paroles de Mélétis furent pour elle une révélation.

— Mais alors, cela ne coûterait pas cher ?

— Presque rien, vous dis-je.

Elle se ravisa :

— Mais il faut savoir l’employer, et nous ne savons pas !

— Voulez-vous m’accepter pour tapissier ? Mesurez ce qu’il vous faut d’étoffe, achetez-le, et samedi prochain, je viendrai vous la poser sur les murs. Vous aurez des clous, un marteau et des pinces. Et vous me donnerez à déjeuner ?

— Ah ! de grand cœur ! dit Mme Heurtey avec une sorte d’élan.

— À samedi, alors, répondit Niko en la quittant.

À peine dans l’escalier, il se demanda par quel bizarre enchantement de circonstances il en était venu à se proposer pour tapissier à l’incolore Mme Heurtey.

— C’est curieux, ce métier de terre-neuve qu’André me fait faire chez lui, se dit-il. Non seulement je repêche Mme Heurtey, qui se noie dans son chagrin, mais je repêche André lui-même qui se brouillerait le mieux du monde avec la pauvre femme, et je vais repêcher leur mobilier… ils ont de jolis détails, mais quel vilain ensemble ! J’ai connu une femme tout à fait dans ce genre-là… Oh ! pardon, mademoiselle.

Au sortir du vestibule, il avait failli heurter Éliette, qui rentrait essoufflée, toute rose d’avoir marché si vite ; une bruine légère piquait de points brillants ses cheveux et la laine de sa jaquette ; elle était ravissante ainsi. La bonne, qui se sentait de l’ouvrage en haut, monta l’escalier quatre à quatre pendant que la jeune fille s’arrêtait interdite.

— Déjà rentrée ? Vous avez donc couru ?

— Presque… Vous vous en allez, monsieur Mélétis ?

— Comme vous le voyez, mademoiselle. Mais vous me reverrez bientôt, samedi ; je viens faire le tapissier chez vous ; préparez-moi un bon déjeuner surtout ; je suis très gourmand. Ah ! et puis… bien sûr, vous n’avez pas d’échelle ?

— Une échelle ? Non, vous avez raison d’en être sûr. Qu’est-ce que vous pourriez faire d’une échelle, monsieur Mélétis ?

Elle riait, fraîche sous le grand chapeau qui ombrageait son jeune visage.

— Monter jusqu’à votre balcon pour me mettre à vos pieds ! répondit inconsidérément Mélétis.

Éliette devint toute rouge, si bien qu’il en demeura interdit et se reprocha d’avoir plaisanté avec si peu de mesure.

— Voilà ce que c’est, pensa-t-il, que de fréquenter sans cesse des dames à qui l’on peut dire, sans réfléchir, tout ce qui vous passe par la tête ! – Vous aurez bien un marchepied, à défaut d’échelle, ou bien même, en montant sur la table, j’atteindrai au plafond, en m’allongeant un peu.

— Sans vous allonger ! dit gaiement Éliette, remise de son trouble. Ce n’est guère haut de plafond chez nous. À samedi, alors !

— À samedi, mademoiselle.

Elle avait déjà monté deux marches, lorsqu’elle se ravisa. Mélétis, debout sur le seuil de la rue, ouvrait méthodiquement son parapluie ; elle courut et l’arrêta, comme il avançait au dehors, avec précaution, son pied finement chaussé :

— Monsieur Mélétis…

Il se retourna, surpris.

— Fermez, s’il vous plaît, votre parapluie ; je voudrais vous demander quelque chose. Pourquoi mon frère ne vient-il plus à la maison ? Vous le voyez, je pense ? Est-il malade, ou fâché ?

Sur les trois questions, Mélétis pouvait répondre à la moins embarrassante ; ce qui lui donnerait le temps de préparer les autres.

— Je le vois ; moins souvent qu’autrefois, car il est très occupé. Mais nous sommes toujours grands amis.

— Pourquoi ne vient-il plus ?

— Mais, mademoiselle, il vient !… moins souvent, puisqu’il est occupé, vous ai-je dit.

Éliette baissa la tête.

— J’ai eu tort de vous demander, fit-elle sans le regarder ; je vous en demande pardon… À samedi !

Elle s’enfuit dans l’escalier, où il entendit les petits talons de ses bottines frapper rapidement les marches de chêne.

— Est-elle heureuse de pouvoir courir comme cela dans les escaliers ! et par un temps pareil ! se dit-il en rouvrant son parapluie. C’est moi qui voudrais la suivre ! Il faudra que j’aille voir mon docteur ; cette bruine m’étouffe. Enfin, le printemps reviendra… peut-être ! Quelle drôle d’idée ai-je eu de m’offrir comme tapissier ! J’en tousserai pendant huit jours et huit nuits… Bah ! qu’est-ce que ça fait, pourvu que ça m’amuse, puisque je n’en ai plus pour longtemps !

Une voiture passait, il y monta, avec toutes les précautions imaginables pour ne pas s’endommager, et se fit conduire à son cercle.

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