Chapitre 9
Raffaëlle se laissait habiller en songeant, et sa songerie lui procurait l’émotion douce qui suit les grands succès.
Pendant que sa femme de chambre, – personnage sage et mûre, vieille fille invétérée, pleine de mépris pour les erreurs de la chair et de considération pour les profits qui en résultent, – tournait en silence autour d’elle, accomplissant avec la gravité d’une prêtresse les rites sacrés de la toilette, Raffaëlle se disait qu’avec André elle avait bien engagé la partie.
Que voulait-elle, en réalité ? Rien de plus que ce que veulent bien d’autres femmes non mariées, à tous les degrés de l’échelle sociale : se marier.
Ce n’était pas une fantaisie datée de la veille, c’était le vœu de sa vie tout entière. Son enfance besogneuse lui avait fait l’effet d’un mauvais rêve ; par penchant naturel elle aspirait à la considération qui s’attache à l’épouse, elle souhaitait aussi la fortune, bien entendu : le mariage seul pouvait lui donner tout cela à la fois. À partir de l’âge de quinze ans, tous ses efforts avaient tendu vers ce but unique, et si elle n’avait pas réussi, elle pouvait se dire que ce n’était faute ni de volonté ni d’habileté savante.
Trop savante, peut-être ? Une fois, deux fois, Raffaëlle avait échoué au moment où elle se croyait sûre de la réussite ; elle s’était vue orpheline, à la veille de ses vingt ans, condamnée à donner toute sa vie peut-être les odieuses leçons de musique à peine payées…
Une colère l’avait prise alors, et elle avait accepté la fortune, sans le nom, d’un homme riche et sceptique. Elle s’était vendue, mais très cher, avec une sorte de rage contre le monde qui ne voulait pas lui donner tout ce à quoi elle avait droit.
Même dans cette aventure, elle avait à peu près sauvé les apparences ; peu de personnes d’ailleurs s’inquiétaient d’une fille sans fortune et sans famille, sans amis même, car elle était alors aussi hautaine que pauvre. Ceci se passait à Marseille une dizaine d’années auparavant. L’homme était mort, Raffaëlle avait gardé l’argent, et, quittant le Midi, elle était venue à Paris.
Elle n’avait pas renoncé au mariage, et pensait trouver parmi les gens de mondes si divers qu’on peut rencontrer dans une capitale, un homme de talent, fût-il sans fortune, dont elle ferait un époux convenable. Elle s’aperçut bientôt qu’avec ses goûts de luxe, ce qui suffisait pour elle ne suffirait pas pour deux ; elle voulait un cadre pour sa beauté, complètement épanouie, pour son charme irritant et subtil. Elle comprit qu’elle ne s’était pas vendue assez cher.
Cela pouvait se réparer ; il serait toujours temps de finir par le mariage. Raffaëlle s’arrangea une existence qui ne ressemblait à aucune autre. Pendant une période de deux années, elle ne sortit jamais que de façon à pouvoir être suivie, ne reçut que toutes les portes ouvertes, ne distingua personne et fut très sévère dans le choix des hommes qu’elle consentit à admettre chez elle.
C’était une originalité : les viveurs élégants voulurent être présentés à cette personne extraordinaire, qui n’appartenait ni au monde ni au demi-monde, et qui vivait si correctement. On s’informa : la seule personne qu’elle connût lors de son arrivée à Paris, était une ancienne cantatrice, devenue professeur de chant, en possession de la considération générale. Celle-ci ne put dire que ce qu’elle savait : elle avait donné des leçons à Raffaëlle du vivant de celle qu’on appelait Mme Solvi ; la jeune fille avait une belle voix et se destinait au théâtre ; l’héritage de son grand-père le ténor lui avait apporté les moyens de vivre sans travailler, ce qui était une perte pour l’art…
Une jeune fille parfaitement belle et séduisante, qui ne veut pas être chaperonnée, qui vit richement et ne reçoit que des hommes, est exposée à toutes les médisances.
Raffaëlle ne s’en inquiéta pas ; plus que tout elle aurait redouté la perspicacité féminine, les amitiés féminines, facilement changées en inimitiés quand elles n’ont pas de racines profondes. Elle sentait aussi que, ne pouvant, à cause de son indépendance, se faire des relations dans le vrai monde, elle ne devait pas en faire dans le monde à côté, sous peine de choir irrémédiablement du piédestal qu’elle s’était si habilement construit.
Malgré l’incrédulité de quelques-uns, Mlle Solvi était arrivée à ses fins : on disait qu’elle était sage ; peut-être ne le croyait-on pas, mais il lui suffisait qu’on le dit. Sa fortune augmenta rapidement, sans que sa réputation en souffrit : un homme de goût aimait à trouver chez elle un luxe quasi royal, une société très choisie, des façons tout à fait irréprochables ; c’était un salon du monde où ne se rencontraient point de femmes… Si elle l’avait voulu, elle aurait pu s’enrichir de toutes mains ; mais le sentiment artistique, qui avait toujours joué un grand rôle dans sa vie, lui interdisait les complications de l’intrigue ; celui qui payait l’hôtel du boulevard Pereire put être assuré qu’il n’avait point de rivaux.
Le secret fut admirablement gardé ; le mystérieux bienfaiteur, confondu parmi une quinzaine d’amis souvent invités, avait plus d’une raison pour souhaiter de n’être point deviné, et Raffaëlle eût perdu la moitié de son prestige avec l’apparente honnêteté de sa maison. Nul ne put dire qu’il était certain de quelque chose.
Les années avaient passé. Raffaëlle se trouvait maintenant assez riche ; ce n’était peut-être pas toujours le même personnage inconnu qui avait contribué à grossir sa fortune, mais elle était seule à le savoir, et voulait décidément se marier ; non pas faire un de ces mariages comme on en voit, où un homme vieilli, déconsidéré, donne son nom pour une fortune ; mais un mariage qui lui ouvrit les portes du monde, d’un des mondes au moins où elle aspirait à entrer.
Elle était avisée et prévoyait les choses de loin : sa beauté se fanerait, sa grâce et son charme perdraient leur puissance, et elle ne voulait pas finir comme tant d’autres, dans l’oubli et la dévotion ; elle voulait pour elle-même un âge mûr respecté et une belle vieillesse. En attendant, elle voulait aussi faire un mariage d’amour.
Cette femme prudente avait en même temps un idéal d’amour ; elle n’avait jamais eu l’occasion d’aimer, dans sa vie secrète, quoiqu’elle eût sincèrement essayé de donner sa tendresse en même temps que sa personne, soit par ambition, soit par reconnaissance.
Elle chercha autour d’elle dans le monde artistique, qui passe pour être plus indulgent à l’égard des faiblesses du cœur ; il lui semblait que dans ce milieu brillant elle trouverait tout ce qu’elle pouvait avoir ailleurs, avec quelque chose en plus qu’elle ne trouverait nulle part ; alors André lui fut présenté par Niko Mélétis.
Dès la première rencontre, elle l’aima ; non sans révolte d’abord. Il était trop jeune, pas assez célèbre ; mais elle l’aimait, et à cela elle ne pouvait rien, étant habituée à se contraindre, mais non à se combattre, ce qui est fort différent. Cet amour, venu sans qu’elle l’eût appelé, sans qu’elle eût réfléchi, l’avait prise en défaut et bouleversa tout son plan de campagne.
Il n’était plus question de se faire désirer au point de pouvoir imposer un passé énigmatique et une fortune dont l’origine s’accommoderait mal d’investigations trop minutieuses ; il fallait se faire épouser par un homme qui ne pourrait plus vivre sans elle. Il fallait enchevêtrer son existence dans celle d’André, à ce point qu’elle lui fût nécessaire comme l’air et la lumière, que sans elle il fût perdu comme un caniche au milieu des voitures du boulevard. Lorsque André n’aurait plus rien en lui qui ne fût elle, elle l’épouserait sans peine ; le caractère indécis et léger du jeune peintre lui en semblait garant.
En attendant, elle l’aimait comme on aime les beaux fruits mûrs durant les chaudes journées de juillet, mais elle patientait, sachant qu’il l’aimait follement.
Elle était déjà assez avant dans l’exécution de son programme, lorsqu’elle apprit l’existence de la mère d’André ; c’était un obstacle, mais non infranchissable, à ce qu’elle crut ; au lieu de s’efforcer de le renverser, elle le contourna ; au dernier moment, il serait toujours temps, ou de séduire la vieille dame, ou de passer outre, tout simplement.
Et alors, rassurée sur les moyens qu’elle sentait tous rassemblés dans sa main, elle avait joué la grande partie qu’elle venait de gagner, elle s’était donnée à André, de façon à le griser complètement ; quand il voulut la revoir, elle se refusa.
C’était bien joué assurément ; depuis six jours elle l’avait tenu à l’écart, le ménageant avec un soin extrême, tout en ayant l’air de le repousser ; mais il était temps de le revoir, car après tout, par dépit, il pouvait s’échapper… elle allait le voir ce jour même ; chez elle ? Non ! Chez lui. Il ne s’en doutait pas, tandis qu’elle s’était assurée de le trouver à son atelier à deux heures. Et elle irait ouvertement, sous le prétexte le plus naturel.
— C’est bien, Hortense, dit-elle à sa femme de chambre, en acceptant la glace à main qui lui était présentée, afin qu’elle jugeât de son apparence.
C’était bien, en effet. Si Raffaëlle avait trente ans, elle en paraissait vingt-trois ou vingt-quatre à peine, et elle devait rester jeune très longtemps, étant de ces femmes minces et serpentines sur lesquelles l’âge n’a presque pas de prise, jusqu’au jour où il les terrasse brusquement.
Elle adressa un sourire à sa charmante image, et un petit frisson voluptueux la parcourut quand elle pensa à la surprise qu’elle allait faire à André. Elle l’adorait vraiment, se le reprochant parfois, et se disant ensuite qu’elle avait droit à tous les bonheurs, et, par conséquent, à celui-là aussi, avec les autres.
Elle se fit servir à déjeuner, mais le repas lui sembla long et ennuyeux ; à peine avait-elle fini qu’elle se fit donner un chapeau et une jaquette sombre. Ayant résolu de faire des courses à pied, elle ne voulait pas être remarquée. D’un air indifférent, elle sortit et se dirigea vers l’atelier d’André, situé non loin du boulevard des Batignolles, dans une rue silencieuse.
Le cœur lui battait comme à une fillette en songeant à ce qu’elle allait faire, et cette émotion de la première jeunesse, du premier amour, qu’elle n’avait pas connue, lui semblait exquise ; elle entrait dans une ère nouvelle, avec une sorte de ferveur et de naïveté qui la trompait elle-même.
Pour arriver à l’atelier, elle pouvait prendre l’avenue de Villiers et les boulevards extérieurs ; mais elle eut peur d’être rencontrée et s’engagea dans les rues étroites et sombres du vieux quartier des Batignolles. Tout en cheminant, elle regardait les boutiques pauvres, la foule affairée, les femmes en cheveux, qui allaient et venaient du boucher à la fruitière, un panier à la main, traînant un petit enfant derrière elles, ou le portant assis sur leur bras.
Que tout cela était vulgaire ! Le souvenir du milieu besogneux, des mesquines souffrances endurées jadis près de sa mère, revint à la jeune femme avec l’importunité des mouches d’août. Elle aussi, comme ces ouvrières, avait vécu dans des chambres étroites tapissées d’un méchant papier à six sous le rouleau ; elle avait monté des escaliers noircis, mal odorants… Elle passa sur ses lèvres son mouchoir qui sentait la violette, comme pour enlever l’odeur de misère évoquée par ce spectacle, et marcha plus vite. Le temps passé était loin et ne reviendrait jamais ; elle ne pourrait plus vivre dans ce voisinage d’ouvriers ; la batiste et les valenciennes étaient une part de sa vie désormais, et elle avait bien fait, oui, vraiment bien fait ! de se les assurer pour le reste de ses jours.
La rue où demeurait André avait un aspect moins déplaisant ; des arbres malingres plantés au bord du trottoir lui donnaient un faux air d’ancienne prospérité. Raffaëlle n’était jamais venue là, mais elle s’était informée d’avance et trouva la maison sans hésitation.
C’était un bâtiment d’apparence modeste, mais convenable ; l’atelier était au troisième étage ; elle monta sans parler à la concierge qui raccommodait des hardes dans sa loge et qui la laissa passer sur sa mine, puis elle s’arrêta devant la petite porte brune où était clouée la carte du jeune peintre. Elle sentait son cœur frapper de grands coups dans sa poitrine, ce qui la fit sourire : cette émotion était vraiment délicieuse.
D’une main un peu nerveuse elle sonna. La porte, tirée par un cordon, s’ouvrit d’elle-même. Raffaëlle entra dans l’atelier où André, debout, lui tournant le dos, ajoutait quelques touches aux accessoires d’un petit tableau.
Elle restait immobile, rose sous sa voilette, un peu surprise d’être reçue ainsi ; n’entendant rien, André se retourna et laissa tomber sa palette.
— Vous ! fit-il avec autant de surprise que de joie ; vous !
Il s’était avancé vers elle et lui avait pris les deux mains. Elle avait un peu peur ; dans un coin de l’atelier se trouvait un rideau, derrière lequel pouvait se trouver quelqu’un.
— C’est moi ! dit-elle avec une gaieté forcée ; je suis venue vous demander quelque chose.
Sans lui répondre, André alla rapidement fermer la porte, pendant qu’elle continuait au hasard, expliquant sa présence à l’être imaginaire qui était peut-être là-bas, dans le fond.
— Je suis venue vous demander… de faire mon portrait.
Stupéfait, André s’arrêta à trois pas devant elle ; déjà elle s’était assise sur une chaise ancienne de forme élégante où traînait un bout d’étoffe.
— Vous n’avez donc pas de modèle, aujourd’hui ? fit-elle en interrogeant de l’œil tous les recoins de l’atelier, excepté celui que cachait le rideau.
— Non, je ne travaille plus, répondit-il d’un ton bref.
Si elle était venue pour savoir comment il portait sa peine, elle n’aurait pas la joie de le voir triste ou suppliant.
— Tout seul, alors, fit-elle. Personne là-bas ?
Elle indiquait le coin suspect. André commençait à comprendre. Il alla relever le rideau, qui cachait une petite chambre inhabitée, où se réfugiait son modèle quand il lui venait des visiteurs.
— Rien, ni personne, dit-il en laissant retomber l’étoffe.
Elle l’appela d’un geste naïf, presque enfantin, et il s’approcha, boudeur encore ; elle saisit un coussin sur un meuble et le jeta à ses pieds.
— Venez là, dit-elle, avec un sourire qui eût perdu André si ce n’eût pas été chose faite. Venez là, tout près, plus près…
Lentement, fasciné, il s’était approché, elle tira un peu sur la main qu’il laissait pendre à son côté, et il glissa à genoux.
— Là, comme l’autre soir, dit-elle tout bas ; vous ne savez pas pourquoi je suis venue ? Vous croyez que c’est pour faire mon portrait ? Oui, vous le ferez, mon portrait, et vous n’aurez jamais rien fait de plus beau ; mais ce n’est pas pour cela que je suis venue… c’est parce que… parce que je vous adore !
C’était absolument vrai, et elle le disait avec l’éloquence de la vérité.
— Méchante ! méchante ! fit André qui ne pouvait croire à son bonheur.
Elle se contenta de sourire.
Raffaëlle aimait le jeune peintre, mais elle s’aimait aussi prodigieusement ; tout ce qui l’entourait devait concourir à la satisfaction de ses goûts ; aussi lui fit-elle ses observations sur la façon dont il était logé.
— Ceci n’est pas digne de vous, mon ami, lui dit-elle en parcourant des yeux l’atelier ; un homme de votre valeur ne devrait pas habiter une maison d’aussi bourgeoise apparence, ni un logis si peu convenablement meublé.
— J’y ai pourtant fait de bons portraits, et bien payés, répliqua Heurtey, qui n’aimait guère à être blâmé, même dans les choses extérieures.
— Je ne vous dis pas le contraire, cher André ; c’était bon autrefois, quand vous n’aviez pas la notoriété que vous avez obtenue depuis peu ; mais à présent…
Il ne paraissait pas convaincu. Parmi les recommandations de sa mère, celle de conserver l’atelier où il avait fait ses débuts était une des plus importantes, et, il devait le reconnaître, une des mieux fondées : le jour y était excellent, la situation commode et le loyer modique.
— Je pourrais l’arranger mieux, dit-il avec hésitation. Quelques meubles anciens et une ou deux tapisseries lui donneraient une tout autre apparence, je vous assure.
— Sans doute, cher André ; mais ce n’est pas seulement l’intérieur… la maison est vraiment médiocre ; et puis, le quartier… Il y a encore autre chose… Vous ne comprenez pas ?
Il ne comprenait pas du tout ; elle le fit asseoir tout près d’elle, les deux mains dans les siennes, plongeant ses yeux noirs dans les yeux gris du peintre.
Elle lui expliqua qu’elle ne pouvait le recevoir chez elle comme elle l’avait fait une fois. Par hasard, de temps à autre, ce ne serait pas impossible, mais de loin en loin seulement, à cause de ses domestiques, du soin de sa réputation. Si l’on venait à le voir sortir, le matin, sa situation croulerait immédiatement. Elle viendrait chez lui, souvent, mais cette maison était trop loin de chez elle ; elle ne pouvait pas y venir à pied, à moins que la journée ne fût très belle, comme aujourd’hui, et encore ce serait bon tant qu’il ferait le portrait, mais ce portrait ne durerait pas toujours. Et ensuite ?
Il devait chercher un atelier sur-le-champ, beaucoup plus rapproché d’elle, avenue de Villiers, par exemple, ou rue de Prony. Il y en avait de charmants, pas chers du tout.
— Et puis, vous gagnez beaucoup d’argent maintenant, dit-elle avec un sourire triomphant, et il ne faut point passer pour un avare. C’est entendu, n’est-ce pas ?
Elle se leva, cherchant autour d’elle ses gants, son mouchoir, avec des mouvements d’une élégance, d’une distinction dont André fut frappé. Dans le cadre luxueux de son hôtel, dans ses toilettes toujours remarquables, il n’était pas étonnant que Raffaëlle eût l’air d’un objet d’art ; mais dans cette robe de laine, ici…
Le jeune homme saisit soudain la mesquine apparence de son atelier, dont il ne s’était encore point avisé ; en effet, les meubles défraîchis, écornés, usés, n’étaient pas faits pour cette créature délicieuse, et il rougit en pensant qu’elle s’en était aperçue.
— Le portrait, dit-il, en la retenant par la main, il faudra le faire ici pourtant… Jamais je ne trouverai un jour plus favorable… et puis, si cela ne vous fait rien, j’aimerais à le faire dans le costume où vous êtes… Si vous saviez comme cela vous va, ce noir… vous êtes là-dedans comme dans une lumière… Henner voudrait vous peindre ainsi.
— Soit, fit-elle en riant, si vous voulez ; mais alors, vous en ferez un autre, dans le nouvel atelier, un portrait en pied, avec une robe, une robe !… Vous verrez.
— Tout ce que vous voudrez, mais celui-ci, la tête seulement, un petit bout de cou, votre toque… Mon Dieu, que vous êtes belle, Raffaëlle, et quand je pense que vous m’aimez !
Elle secoua la tête d’un air mutin, pour lui dire non.
— Vous ne m’aimez pas ?
— Non ! Je vous l’ai dit : je vous adore ! Venez dîner demain ; j’ai les plus beaux spécimens parmi mes habitués ; et puis, vous savez, on en parlera, de ce portrait ; je l’annoncerai, je ne veux pas en faire un mystère, ce serait très imprudent. Et nous l’exposerons. À demain, cher ; ne me reconduisez pas, je le défends.
Elle disparut dans l’escalier sombre. Resté seul, André fit quelques tours dans l’atelier, la tête levée, la poitrine dilatée par l’orgueil et la joie.
— C’est toute ma vie que j’ai là, entre les mains, se dit-il ; ma vie de peintre et ma vie d’homme. Il me fallait un modèle comme celui-là pour faire un chef-d’œuvre, et un amour comme celui-là pour me mettre hors de pair. Elle est vraiment royale !
Il s’habilla pour sortir, toujours sous l’impression qu’il lui était arrivé quelque chose d’invraisemblable, de presque surnaturel, et descendit dans Paris. La gaieté de cette belle journée flottait dans l’air avec une fine poussière dorée qui donnait aux choses une apparence molle et somptueuse. Sur les grands boulevards, il rencontra des amis, distribua des poignées de main et des paroles aimables avec une profusion peu ordinaire.
— Tu viens donc de faire un héritage ? lui demanda un camarade grincheux.
En lui-même André pensa qu’il possédait de ce jour mieux que la fortune, car il avait ce que rien ne pouvait payer…
Il le croyait, du moins.
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