Chapitre 12
— Maman, dit André en entrant, je viens te prendre pour aller à la Mandoline ; tu n’es pas habillée ?
Mme Heurtey le regarda avec une surprise mêlée de joie et de reproche. Depuis quinze jours qu’elle ne l’avait vu, elle n’avait cessé de se demander s’il la conduirait cette année comme les autres voir l’ouverture de cette exposition du Cercle, très courue. C’était pour elle une solennité, presque comparable à celle du vernissage.
— Tu ne m’avais rien dit, fit-elle, pendant qu’il l’embrassait.
— Est-ce que j’avais besoin de te le dire ? Tu sais bien que c’est obligatoire !
Il riait d’un petit rire nerveux un peu gêné. Depuis plusieurs jours, il méditait cet enlèvement pour faciliter sa rentrée en grâce.
— Eb bien, je vais m’habiller, dit sa mère ; ce ne sera pas long.
Elle passa dans sa chambre à coucher. Éliette regardait son frère avec une sorte de malice triomphante, sans qu’il y prit garde. Tout à coup, il leva les yeux et tressaillit :
— Comme c’est changé ici ! fit-il. C’est vous qui avez arrangé cela ?
— C’est mieux, n’est-ce pas ? dit la jeune fille radieuse.
— C’est à ne pas s’y reconnaître ! Et les chaises… elles sont très bien, ces chaises ! C’est maman qui les a dénichées ? Non, ne me dis pas que c’est maman. Jamais elle n’a pu savoir où l’on trouve des chaises comme celles-là !
— Ce n’est pas maman, tu as raison. Ce n’est pas moi non plus. Mais l’andrinople, c’est moi, en bas seulement. Et la bourrette aussi. Tiens, regarde !
Elle ouvrit la porte du salon ; André stupéfait entra.
— Mais ça fait très bien, très bien ! Je n’aurais jamais cru que cet appartement pût avoir si bon air… C’est un tapissier qui vous a fait ce salon ?
— Oui, c’est un tapissier ! répondit Éliette en riant, pendant que son front et ses joues s’empourpraient. Un fameux tapissier !
— Un fameux tapissier ? Alors, il a dû vous coûter bon ! fit André qui songea, malgré lui, à la note que lui avait remise le matin même son artiste en ameublement en lui disant qu’il n’était pas pressé, et que M. Heurtey pouvait prendre son temps pour le règlement.
— Oh ! cela nous a coûté les yeux de la tête ! tu ne peux pas te figurer combien ! dit Éliette en continuant de rire.
André la regarda d’un air de doute ; il prenait un plaisir extrême à taquiner, mais n’entendait point qu’on le taquinât.
— Voyons, explique-toi, fit-il avec un peu d’impatience ; tu sais que je n’aime pas les rébus.
— Ne te fâche pas, André. C’est quelqu’un qui nous a aidées, maman et moi.
— Qui donc ?
— Tu ne le devines point ? M. Mélétis !
— Lui ? fit le jeune peintre abasourdi. C’est Niko qui vous a arrangé ces deux pièces ? lui-même ? Comment s’y est-il pris ?
— Il est monté sur la table, répondit naïvement Éliette.
André éclata de rire, moins de la réponse en elle-même que de tout ce qu’elle lui suggérait de comique. La veille au soir, – pour mieux dire, la nuit précédente, il avait laissé de guerre lasse son ami en train de s’amuser follement à un bal soi-disant de charité, où cette vertu théologale ne figurait que sur les prospectus et les affiches. L’idée que ce demi-mondain émérite avait pu employer une de ses précieuses journées à taper des clous dans le mur de l’appartement maternel, lui semblait encore plus folle que tout le reste.
— Allons ! fit-il, tout est possible.
Éliette le regardait d’un air inquiet ; il n’eut pas le temps de lui donner d’explications, car Mme Heurtey apparaissait. À la vérité, elle l’avait attendu sans vouloir se l’avouer, car elle n’avait eu qu’à changer de robe pour se trouver prête. André l’emmena sans lui laisser le temps de se reconnaître, avec la hâte un peu fébrile qu’il apportait maintenant à toutes ses actions.
— Dépêchons-nous, dit-il, ce sera plein à étouffer. Tu ne pourras rien voir !
Pendant la route, ils échangèrent peu de paroles. Ils marchaient vite, et Mme Heurtey, au bras de son fils, retrouvait une foule d’émotions jadis familières, qui lui serraient étrangement le cœur. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis qu’on ne les avait vus ensemble dans la rue ; hormis elle, personne n’y avait pris garde ; mais le contact de ce bras cher lui donnait aujourd’hui presque envie de pleurer, tant il évoquait de douceurs perdues.
Ce mot « perdu » traversa son esprit, et elle se rappela ce que lui avait dit Mélétis : « Il n’est pas perdu pour vous. » C’était peut-être vrai ! Certainement c’était vrai pour l’heure présente ; aux saluts respectueux qu’elle reçut sur son passage, elle put s’apercevoir que l’orage de son âme n’avait été deviné par personne.
Avec une précipitation mêlée de crainte, André traversa la foule déjà dense qui remplissait le salon de moyenne grandeur, et conduisit sa mère devant une de ses toiles placée sur un panneau où rien de particulier n’attirait l’attention.
C’était une bonne étude, exécutée l’été précédent en Bretagne ; Mme Heurtey la connaissait.
— Cela ne fait pas mal, n’est-ce pas ? dit André, qui regardait souvent derrière lui, dans un coin opposé, où se serrait la foule.
— Ce n’est pas mal du tout. Mais n’as-tu ici rien autre chose ?
Un des maîtres d’André qui se trouvait là reconnut Mme Heurtey, la salua et lui adressa la parole. Le jeune peintre murmura un mot d’excuse et les laissa ensemble, pour se diriger vers l’endroit qui excitait la curiosité générale. Après une exploration soigneuse, il revint à sa mère.
— Viens vite, dit-il, pendant qu’on peut encore s’approcher, tout à l’heure il n’y aura plus moyen.
Il avait pris le bras de Mme Heurtey sous le sien ; avec une sorte d’autorité, écartant les curieux, il l’amena devant un cadre de fer forgé, rehaussé d’or, admirablement travaillé, qui contenait une petite toile, objet de l’attention générale.
C’était un portrait de femme, de grandeur naturelle ; la tête seulement avec le cou et ses épaules dans une simple robe noire ; on ne distinguait rien du costume, excepté la petite toque de velours qui donnait à cette tête un caractère semblable à celui des vieux maîtres italiens. La chaude pâleur du teint, l’éclat énigmatique des yeux, la finesse soyeuse des cheveux frisottants et lustrés, en faisaient l’image inoubliable d’une femme comme il y en a peu.
— C’est toi qui as fait cela ? demanda Mme Heurtey à son fils, d’une voix moins prudemment contenue que de coutume.
Toute la haine instinctive de la mère contre la maîtresse, de l’honnête femme contre celle qui ne l’est pas, venait de s’éveiller en elle à la vue de ce portrait. Elle n’avait pas douté un instant : celle-là était la femme qui lui avait volé son fils.
La question de Mme Heurtey avait été entendue par ceux qui se trouvaient le plus proche : un mouvement se fit, on avait compris qu’elle était la mère, et beaucoup avaient deviné, à l’accent particulier de la peinture d’André, qu’il n’avait pas fait là seulement œuvre d’artiste. Il y a des portraits qui sont des chefs-d’œuvre, mais qui sont aussi des indiscrétions.
Un silence relatif s’était fait dans le brouhaha des conversations. André répondit à sa mère à voix basse, comme s’il craignait d’être entendu :
— Oui, c’est moi.
— Une œuvre de maître, mon cher ! déclara un critique compétent en lui serrant la main. Vous n’avez jamais rien fait qui approche de cela, même de loin. Vous vous êtes révélé véritablement.
De toutes parts, André fut aussitôt complimenté : plusieurs s’adressaient également à sa mère pour la féliciter ; elle écoutait, acceptant l’éloge d’un signe de tête, les lèvres un peu serrées, les yeux fixés sur le portrait, sans une parole, sans un sourire.
L’émotion se manifeste sous bien des formes ; celle-là n’était pas plus extraordinaire que bien d’autres, et on n’y prit point garde.
— Eh bien ! maman, dit André quand il eut savouré « le vin capiteux de la louange », si tu veux faire un tour dans le salon avant de rentrer…
Il avait repris sous le sien le bras de sa mère et commençait à lui montrer les tableaux saillants, tout en l’entraînant doucement vers la porte, lorsqu’un mouvement se fit dans le public, à l’entrée de la salle ; on se rangeait pour laisser passer une femme que tout le monde avait reconnue.
Vêtue de noir, coiffée de la toque du portrait, Raffaëlle s’avançait vers Mme Heurtey sans la voir : Niko l’accompagnait en lui parlant, parfaitement conscient de la sensation produite par leur présence, enchanté d’y participer dans une certaine mesure.
André, instinctivement, avait cherché à emmener sa mère, mais elle avait résisté par un imperceptible mouvement de recul ; il sentait qu’elle avait tout deviné, il n’osait plus bouger.
Raffaëlle alla droit au portrait et s’y arrêta.
Mme Heurtey compara longuement l’image et l’original ; autour d’elle, tout le monde faisait de même, et l’impression produite grandissait de minute en minute la gloire d’André, mais elle ne songeait guère à la gloire de son enfant !
Quand elle eut assez regardé, elle fit un pas vers la porte ; André avait obéi à son mouvement ; on avait fait place autour d’eux ; avertie par on ne sait quel instinct, Raffaëlle se retourna brusquement et aperçut son ennemie.
Si jamais elle avait espéré gagner à sa cause Mme Heurtey et en faire sa belle-mère, elle perdit cet espoir en une seconde. Leurs yeux se rencontrèrent, et, malgré sa force, ce fut la jeune femme qui pâlit.
— Soit, pensa-t-elle, ce sera la guerre. Peu importe !
D’un air négligent elle se retourna vers Mélétis, qui n’avait rien remarqué, et passa vers d’autres tableaux. Mme Heurtey avait emmené son fils jusqu’à l’escalier : là, elle quitta son bras.
— Tu peux me laisser, lui dit-elle d’un ton calme.
Il allait parler ; il la regarda et vit qu’il ne pouvait rien lui dire.
— Va ! dit-elle ; retourne là-dedans. Je m’en vais.
Sans qu’il osât insister, pendant qu’il restait muet, torturé par une souffrance toute nouvelle pour lui, elle descendit lentement l’escalier ; il vit décroître son chapeau noir au tournant des marches. Quand elle eut disparu, il lui sembla qu’une part de lui-même venait de lui être violemment arrachée et jetée dans le gouffre de la mort.
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