Chapitre 13
Mme Heurtey rentra chez elle d’un pas mécanique, évitant d’instinct les voitures et les passants ; elle ne percevait rien autour d’elle, ses yeux étant remplis tout entiers de la double vision, femme et portrait, qui venait de s’y graver indélébilement.
En la voyant, Éliette, qui brodait près de la fenêtre, se précipita vers elle.
— Maman, il est arrivé un malheur ?
La mère hocha lentement la tête, comme répondant à sa propre pensée… Oui, un malheur était arrivé, mais il était de ceux que rien ne trahit au dehors, et elle ne pouvait pas dire à sa fille en quoi il consistait. Revenant à la réalité, elle dénoua les rubans de son chapeau qui semblaient l’étouffer et défit son manteau avec des mouvements presque automatiques.
— Maman, maman ! répéta Éliette en l’entourant de ses bras, dis-moi, je t’en prie… André ?
Mme Heurtey fit un effort qui ramena le sang à ses joues.
— André ? rien du tout. Il va très bien.
— Tu m’as fait peur ! dit la jeune fille avec un soupir qui contenait encore de l’angoisse. Mais toi ? tu es malade ?
— Non. J’ai eu trop chaud là-bas ; c’était plein de monde.
Elle s’assit, les jambes lasses, la tête cassée, voyant toujours devant elle les yeux profonds de la femme qui lui avait volé son fils.
— Veux-tu quelque chose ? fit timidement Éliette.
Elle répondit négativement du geste plus que de la voix, bien que ses lèvres se fussent entrouvertes. Docilement la jeune fille s’assit, suivant d’un œil plein de tendresse émue tous les mouvements de sa mère.
Dès son enfance, elle avait appris à respecter le silence des grandes douleurs ; la mort de son père, qui ne lui avait guère laissé de souvenirs précis, avait produit en elle la longue habitude des contemplations muettes ; elle avait vu trop souvent le profil rigide de sa mère se découper sur les vitres de la croisée, les mains tombantes, les yeux fixes, la bouche douloureuse, et dans ces moments-là, elle savait que, la veuve pensait à l’époux perdu.
Au bout d’un quart d’heure, Mme Heurtey se leva avec le mouvement d’épaules dont on secoue un fardeau importun ; comme elle le faisait toujours quand elle rentrait, elle alla dans sa chambre, ranger ses vêtements et mettre une autre robe ; puis elle revint, prit son ouvrage et s’assit auprès de sa fille pour travailler.
Malgré son désir de savoir ce qui s’était passé, Éliette n’osa plus questionner, et Mme Heurtey ne dit rien ; elles échangèrent deux ou trois remarques relatives aux petits soins de leur intérieur, puis le silence retomba sur elles.
Un coup de sonnette les fit tressaillir toutes deux. Involontairement Éliette se leva ; sa mère la prévint et sortit du salon pour aller à la rencontre du visiteur.
— Monsieur Mélétis ? fit-elle avec hauteur en l’apercevant.
— Ma visite vous étonne ? répondit-il de sa jolie voix de ténor un peu faible. Permettez-moi de m’asseoir, je suis fatigué.
Au premier moment, Mme Heurtey avait eu envie de lui demander ce qu’il venait faire chez elle, lui, l’ami, le cavalier servant de Raffaëlle ; en le voyant si lassé, elle comprit qu’il venait pour la consoler, et son cœur maternel fut ému de pitié pour le malade qu’elle aimait.
— Entrez, dit-elle, en lui ouvrant la porte du salon… Éliette, va t’occuper du ménage !
Ainsi congédiée, la jeune fille ne put qu’adresser à Niko un regard plein de questions tristes ; il y répondit par un bon sourire encourageant, et lui tendit sa main franche pour qu’elle y mit ses petits doigts inquiets. Elle sortit, et Mme Heurtey fixa sur le jeune homme son regard pénétrant.
— Vous m’en voulez beaucoup, je le vois, chère madame, dit-il en se laissant glisser au fond du fauteuil où il s’asseyait d’habitude ; ne dites pas non…
— Je ne dis rien, fit Mme Heurtey, sans le quitter du regard.
— Mais vous n’en pensez pas moins ; cela se voit sur votre visage. Il ne faut pas m’en vouloir ; je suis un pauvre garçon condamné à mourir jeune, je tâche d’égayer mon agonie…
Il souriait de la façon la plus communicative, et son aimable humeur eût déridé pour un instant au moins la Parisienne la plus sincèrement affligée ; mais sa grâce familière n’avait point de prise sur l’esprit tout d’une pièce de la mère d’André. Niko redevint sérieux.
— Vous auriez tort, chère madame, reprit-il en se redressant pour appuyer ses deux coudes sur les bras du fauteuil, vous auriez grand tort de croire des choses qui ne sont pas…
— De quelles choses voulez-vous parler ? fit Mme Heurtey en levant ses épais sourcils.
— De croire, par exemple, que la dame avec laquelle vous m’avez vu tantôt soit une personne… une personne enfin…
— Vous avez le droit de vous montrer en public avec toute personne qui vous plaît, du moins en ce qui me concerne. Il ne s’agit pas de vous, dit Mme Heurtey avec quelque rudesse.
Niko rentra la tête dans ses épaules avec le geste frileux qu’il avait lorsqu’il recevait une semonce de ses sœurs, et pencha en avant son grand buste ondoyant, aussi souple que le dos d’un chat.
— Et moi, reprit-il, qui venais vous faire mes excuses et vous expliquer…
Mme Heurtey, sans s’approcher, étendit vers lui sa main raidie.
— Monsieur, dit-elle, si je vous ai témoigné de l’affection, si vous avez pour moi du respect, ne continuez pas.
Mélétis se tut et releva la tête, sans plus essayer de lui donner le change.
— Dites-moi qui est cette femme, continua la mère. Je sais que vous ne me direz pas tout ; dites ce que vous pouvez, je tâcherai de savoir le reste. Si vous ne voulez pas parler, vous en êtes le maître.
— Je vais dire tout ce que je sais, répliqua honnêtement Niko.
— Je ne vous en demande pas davantage. Comment s’appelle-t-elle ?
— Mlle Solvi.
— C’est une femme entretenue ?
— Non.
— Elle en a pourtant bien l’air !
— Je vous demande pardon, chère madame, de vous contredire respectueusement. Elle n’a pas l’air d’une femme entretenue, dans le sens que nous donnons à ce mot.
— Comment la classerez-vous, alors ?
— C’est une excentrique.
Mme Heurtey prit un air de grand dégoût. Le mot excentrique, dans son esprit, portait aussi loin au moins que le mot entretenue. Elle continua :
— C’est la maîtresse de mon fils ?
— Je vous ai promis de vous dire ce que je savais : je n’en sais rien.
— Mais vous le croyez ?
Niko fit un geste d’indifférence.
— Je ne sais même pas si je le crois, répondit-il. On ne sait jamais ces choses-là ; il y a des gens qui ont l’air d’être ensemble du dernier bien. Tout à coup, on apprend par un esclandre – parfois un double esclandre – qu’ils se servaient réciproquement l’un de l’autre pour en tromper un troisième ou un quatrième… Vous avez l’air bien scandalisée, chère madame… Je puis vous affirmer que ce petit commerce se fait souvent sans entente préalable… Pas toujours.
— Le monde où vous vivez est une caverne de bandits ! fit Mme Heurtey.
— Heu ! il y a du pour et du contre.
Il croyait avoir détourné l’orage, mais il s’aperçut qu’il se trompait.
— Mon fils a fait le portrait de cette femme ; elle l’a payé ?
Niko fit un soubresaut.
— Payé ? J’espère bien que non ! Non, assurément, se reprit-il en s’apercevant de son imprudence. Mlle Solvi est une personne qui voit beaucoup de monde ; André ne pouvait pas trouver de meilleure réclame… Ce portrait est une merveille, nul doute qu’il ne lui en attire beaucoup d’autres, très bien payés, ceux-là. Toutes les femmes voudront se voir aussi jolies…
— Je ne pénètre pas facilement dans tous ces calculs, dit froidement Mme Heurtey. Cette demoiselle est riche ?
— Très riche.
— Elle a des amies ?
— Oui…, quelques-unes, fit Niko qui ne voulait pas mentir. Je vous ai dit que c’est une excentrique ; elle reçoit principalement des hommes politiques, des artistes, des littérateurs, et comme il n’y a pas beaucoup de dames dans ces catégories-là, elle en voit peu.
— Je vous remercie, dit Mme Heurtey, j’ai compris. Elle a un protecteur ?
— Pour cela, non, répliqua chaudement Mélétis ; personne ne peut rien dire de ce côté-là.
Ce fut au tour de Mme Heurtey de le regarder avec une pointe de raillerie.
— Vous le croyez ? Vraiment ? Eh bien, moi, je ne l’ai vue qu’une fois, mais je me connais en femmes, autant que vous, peut-être, bien que je n’aie pas vu les mêmes ; et je vous affirme que celle-là a un amant qui la paie.
— Mais, au nom du ciel, chère madame, où allez-vous prendre ces idées-là ?
— Dans le soin qu’elle prend de ne pas s’afficher avec mon fils. Si elle était libre, elle ne se gênerait pas tant ! Mais elle veut réunir l’amour et l’argent !
Mélétis, frappé, garda le silence : l’argument de cette provinciale, qui ne connaissait rien du monde, mais qui connaissait l’humanité, n’était pas de ceux qu’on écarte avec un geste léger, et plus d’une fois, par la suite, il devait y penser.
— Enfin, chère madame, reprit-il ensuite, tout ce que je puis vous dire, c’est qu’on ne sait rien ; s’il y a quelque chose, c’est bien caché.
Mme Heurtey le remercia en inclinant la tête. Il se leva, non sans peine.
— Allons, dit-il, je m’en vais. Vous me pardonnez, dites ?
Elle le regarda d’un air ai étonné qu’il ne put s’empêcher de rire.
— Cela vous est égal, eh ? Comme cela vous est égal !
— Quoi donc, monsieur ?
— Mes mauvaises fréquentations… Vous n’y songiez déjà plus, j’ai fait une maladresse en vous le rappelant. Vous n’allez pas me mettre à la porte, madame Heurtey ? Vous n’auriez pas le cœur de me faire cette méchanceté-là !
— Non, répondit-elle toujours gravement. Vous êtes maître de vos actions, vous ne devez de comptes à personne, et puis, cela n’a pas la même importance.
— Parce que ça ne durera pas longtemps ? Je vous comprends bien, allez ! J’aimerais bien que ça eût de l’importance et que ça pût durer longtemps !
— Ce n’est pas cela que j’ai voulu dire, reprit Mme Heurtey, un peu émue malgré elle, en le reconduisant dans l’antichambre.
— Oh ! ça ne fait rien, je vous assure. Tant que je me tiendrai sur mes jambes, vous me recevrez, n’est-ce pas ? Et puis… je vous apporte des nouvelles d’André… et je suis votre tapissier… non, pas le vôtre, celui de Mlle Éliette. Où est-elle, Mlle Éliette ? Faut-il que je m’en aille sans lui dire au revoir ?
Mme Heurtey ouvrit la porte de la chambre de sa fille et l’appela.
— Vous partez, monsieur Mélétis ? fit-elle. Je croyais que vous alliez rester pour dîner ?
— On ne m’invite pas, répondit-il en riant. Il faudra acheter de l’andrinople si vous voulez me revoir. À bientôt !
Il était déjà dans l’escalier ; Éliette referma la porte avec regret et retourna à sa broderie.
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