Chapitre 14
Raffaëlle ne songeait plus à gagner le cœur de Mme Heurtey. Elle s’était imaginé la mère d’André pareille à lui, suivant le préjugé populaire qui attribue aux fils une ressemblance plus complète avec leur mère : spirituelle et d’un caractère un peu flou, un peu fantasque… ; elle se trouvait en présence de la mère des Gracques.
Il fallait changer ses plans ; elle se reprocha de n’avoir pas prévu plus tôt cette difficulté qu’elle aurait peut-être pu tourner ; mais, en y réfléchissant, elle comprit qu’il n’existait pas de moyen de séduire une femme comme Mme Heurtey.
C’était la lutte : il faudrait qu’André choisit entre elle et sa mère. Jusqu’ici, elle avait obtenu de lui tout ce qu’elle avait voulu ; obtiendrait-elle qu’il renonçât à tous les liens de la famille, qu’il répudiât tout son passé de fils pour l’amour d’elle ?
Quand Mlle Solvi avait réuni ses fins sourcils noirs en une barre qui lui traversait le front, cela voulait dire qu’elle avait pris son parti de bien des choses, et quand elle était arrivée là, elle n’était pas scrupuleuse sur le choix des moyens.
D’ailleurs, que voulait-elle ? Être la femme légitime d’André. Si personne ne s’y était opposé, cela se serait fait sans chagrin ni dommage pour personne ; ce n’était pas elle qui créait des difficultés… Que ne la laissait-on agir à sa guise !
Puisque Mme Heurtey la considérait comme une ennemie, c’est en ennemie qu’on la traiterait. Elle ne voulait pas donner son fils de bonne grâce ? on le lui prendrait de force !
Raffaëlle ne put se défendre d’une pensée de regret pour la belle-mère imaginaire qu’elle s’était donnée par avance ; une femme frivole, petite provinciale facilement éblouie par le luxe et les grandes manières. André, jadis, dans les premiers temps de son servage, alors qu’il n’espérait rien encore, lui avait parlé des vertus domestiques de sa mère, de sa tendresse, de son inépuisable bonté, de la résignation avec laquelle elle avait supporté ses malheurs… Qui pouvait se figurer toutes ces vertus paisibles sous la forme de dragon des Hespérides ?
Elle imagina de questionner Mélétis ; n’avait-elle pas ouï dire qu’André l’invitait parfois chez lui ? Avec la science de combinaisons qui était une de ses forces, Mlle Solvi sut se ménager avec le jeune homme une heure de tête-à-tête, peu de jours après la rencontre du cercle.
— C’était Mme Heurtey, n’est-ce pas, Mélétis, cette dame en noir qui regardait mon portrait, vous savez bien, quand nous sommes entrés, l’autre jour, à la Mandoline ?
— Parfaitement, chère mademoiselle, répondit Niko en fermant à demi ses long yeux d’Oriental, ce qui était sa manière à lui de mieux voir. À quoi l’avez-vous reconnue ? car elle ne lui ressemble pas.
Raffaëlle rougit imperceptiblement, vexée d’avoir trahi un dessous de sa pensée.
— Il lui donnait le bras, répondit-elle ; je présume que les peintres en voie de célébrité ne s’amusent pas à promener dans les expositions d’autres vieilles dames que leur maman !
— Parfaitement raisonné, dit Mélétis en s’inclinant. Et elle vous plaît, Mme Heurtey, comme ça, à première vue ?
Mlle Solvi fit entendre un petit rire argentin, rare et charmant.
— Si je vous disais qu’elle me plaît, répliqua-t-elle, vous me feriez l’injure de ne pas me croire. Elle ne m’a pas paru ce qu’on nomme une femme attrayante.
— Eh bien ! détrompez-vous ! Elle est extrêmement aimable.
— Vous m’étonnez ! Enfin, je le veux bien, si cela vous fait plaisir. Vous allez souvent chez elle ?
— Parfois. Si vous saviez comme ce milieu-là est reposant !
— Je le pense bien ! par contraste, surtout. Est-ce qu’André Heurtey n’a pas une jeune sœur ?
Mélétis réprima un très léger mouvement de contrariété : l’image d’Éliette brusquement évoquée dans le salon de Raffaëlle lui causait une impression de gêne. Avant qu’il eût ouvert la bouche pour répondre, Mlle Solvi continua :
— Je comprends que Mme Heurtey soit aimable avec vous, mon cher ! On est toujours aimable avec le gendre qu’on se destine !
— Moi ? s’écria Niko, tellement surpris qu’il se trouva debout sans savoir comment. Un gendre ? moi ! Mais, chère mademoiselle, avant qu’on eût le temps de publier des bans quelconques, je serais sous terre !
— D’abord, Mélétis, je ne vous crois pas aussi malade que vous le dites ; voilà deux ou trois ans que vous devez mourir à la chute des feuilles ; on vous dit adieu pour jamais en s’en allant aux bains de mer, et en octobre vous revenez comme si de rien n’était. Vous êtes un faux mourant.
— Oh ! par exemple ! s’il est permis de traiter de la sorte un malheureux qui n’a plus que le souffle ! dit Niko, moitié riant, moitié fâché. Est-ce que vous vous figurez que je joue la comédie ?
— Non ! parce que, dans ce cas-là, vous seriez le plus grand artiste de notre temps. Vous avez des quintes encore mieux imitées que celles de Sarah Bernhardt, d’où je conclus qu’elles sont vraies. Mais vous vivrez longtemps, je vous le prédis, et vous serez le gendre de Mme Heurtey !
— Pauvre petite fille ! dit Mélétis encore un peu vexé. Elle mérite mieux que moi.
— Vous êtes modeste ! Moi, je m’en contenterais… comme mari.
Elle avait lancé cette flèche à demi-voix, en le surveillant en dessous ; ses yeux rencontrèrent le regard mince et intelligent qui filtrait entre les paupières presque closes de l’Oriental.
— Fin contre fin fait mauvaise doublure, pensa-t-il involontairement. Tel que je suis, dit-il tout haut, je n’oserais m’offrir en légitime mariage à personne… Mais si l’on veut m’accepter autrement, j’en suis affectueusement reconnaissant…
— Autrement dit, vous aimez mieux jouir de votre reste… C’est une manière de voir et de vivre… C’est égal, mon cher, méfiez-vous des mariages in extremis. En général, celui qui meurt a fait une mauvaise affaire, l’autre en fait une bonne.
— Vous parlez d’or, répliqua froidement Mélétis en prenant son chapeau. Je me garderai de tout mariage ; ce sera suivre vos conseils plus qu’à la lettre. Vous n’aimez pas le mariage, en général, chère mademoiselle…
Les yeux de Raffaëlle lancèrent un jet de flamme aigu comme un dard de guêpe.
— C’est une de mes originalités, dit-elle ; mais on se lasse de tout, même d’être originale. Un de ces jours, je me mettrai de la Société de Saint-François-Régis, vous savez ? pour marier les pauvres ! Et je deviendrai une marieuse enragée.
— Il faudrait donner l’exemple, dit étourdiment Niko.
— C’est une idée, j’y penserai. Vous ne restez pas à dîner ?
— Non ! je me sens une faim de loup, vous diriez encore que je suis un faux mourant ! Je vais me nourrir dans un endroit où l’on dîne très bien et où personne ne fait attention à ce que vous mangez.
— Eh bien, un autre jour, un jour que vous serez très bas. Sans rancune, Mélétis.
Il baisa la belle main qui s’avançait vers ses lèvres et sortit. L’image d’Éliette ne voulait pas le quitter ; il la voyait, maintenant, comme sur la porte de sa maison, les yeux brillants, les joues roses, un peu essoufflée, des perles de bruine sur sa voilette.
— Pauvre petite fille, répéta-t-il deux ou trois fois. Un viveur fini comme moi, à elle, une petite fleur si innocente, si douce !…
Il se rappela le regard aigu de Raffaëlle.
— Elle tient André, elle ne le lâchera pas ; en voilà un qui n’a pas fini de souffrir… et sa mère non plus ! Et la petite sœur… Pauvre petite fille !
Son grand appétit était tombé, il fit un triste dîner, et pour se consoler s’en alla souper en joyeuse compagnie ; mais – et cela lui arrivait souvent depuis quelque temps – il trouva au bout d’une heure que cela n’était pas drôle et resta morose.
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